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		<title>ЭнциклопАтис - Вклад участника [ru]</title>
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		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-08-05T10:08:00Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.6&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé… Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres… comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, '''intervint''' Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on '''m’apporte là''' devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla '''devant''' Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Pü avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ça ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portail|La Grande Bibliothèque|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8061</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-08-05T10:06:50Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'' a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'' said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'' he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It was just a bit, Marung, I promise…&amp;quot;''murmured the child, lowering his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Marung, Nung's working hard,&amp;quot;'' Pü intervened, rising to his feet. ''&amp;quot;You should…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Did I ask your opinion, Pü Fu-Tao,&amp;quot;'' the sorcerer cut him off coldly. ''&amp;quot;This child is my responsibility, and… &amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a knock at the door. Marung, without looking away from Pü, gave a curt invitation. The door creaked open, revealing Zu-Gon's imposing arm in the frame, followed by his small, white, hornless mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:'&amp;quot;Ma… Rung. Sick ma… masks. Arrived.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah! let out the sorcerer, while turning to the hunchback. That's excellent news! I was convinced that a patrol of kitins had got the better of them, and that I'd never get what they'd promised me. I'm going to collect what's owed to them. Go and warn them, Zu-Gon, and tell them to wait for me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung picked up the amber cube still lying in the centre of the table and handed it to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thank you for sharing this knowledge with me. And if it's all right with you, I'd love to ask you more questions some other time. I was also serious when I offered to pass on some of my teachings to you, once I'd finished reading your amber cube. Give it some thought. In the meantime, all you have to do is go with Zu-Gon. You should be interested in what's being delivered here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then he knelt down in front of Nung and put a hand on the child's shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;As for you, do you know what you have to do?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, Marung, I have to revise for my anatomy class,&amp;quot;'' he said in a small voice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And why is it important to revise for this course, like all the others? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because, if I want to change the world, I need to know everything about it,&amp;quot;'' he recited in a monotonous tone, like a lesson learnt by heart.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, but with a smile. Because you like that, don't forget.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to protest, but changed his mind, judging that this would only make Nung's situation worse. Without another word, the four Zoraïs left the room and went down to the ground floor. As Marung made his way into the depths of the temple and Nung, mask down, headed for his study room, Pü and Zu-Gon passed the guard posted at the entrance. Not knowing where the meeting was to take place, Pü followed the hunchback as he hobbled towards the east coast of the island.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On the way, he thought about Marung's proposal. The sorcerer certainly had a lot to teach him, but his mysterious ways were arousing in Pü a growing distrust. And above all, his manipulative nature worried him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, you who spend a lot of time with Marung, do you think I should accept his proposal and follow his teachings?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was no reply. Pü found it very difficult to communicate with Zu-Gon. Not because of his slurred speech, but because he never gave any substance to the conversation. Getting anything out of him other than a “yes” or a “no” was quite a feat, and Marung was the only one who could maintain a dialogue with him. When Pü had tried to find out more, the sorcerer had explained that he had found Zu-Gon wandering near Taï-Toon, a few months after the kitins had attacked the island, and that his deformities were shortening his life expectancy. The hunchback could say neither where he had come from nor what had caused his physical and mental state. Once again, the details remained vague, and Pü had quickly realised that Marung was not prepared to say any more. Mysteries. Always mysteries.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When they reached the coast, he discovered four Marung's mercenaries silently keeping an eye on a group of five Zoraïs slumped on the shore. These were dressed in dirty, badly damaged armour, evidence of a long trip. Beside them was a large boat docked to the shore, covered with a worn canvas tarpaulin, whose edges were gently flapping in the lake breeze. As soon as they noticed Pü, the Zoraïs started pointing at him, whispering amongst themselves. Looking at their masks, Pü thought at first that they were Antekamis, but on closer inspection he noticed that their wounds did not seem voluntary. They were not suggestive of ritual self-mutilation, but rather of infected or badly healed wounds, moreover not limited to their masks. On the whole, these Zoraïs looked thin and in poor health.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With no one speaking, and Pü unaware of what Marung wanted to show him, he stood aside and waited in silence. Meanwhile, Zu-Gon went and sat by the mercenaries, sharing their silence. About ten minutes later, Marung appeared, a large wicker bag slung over his back. Ignoring Pü, he went on to the group of Zoraïs, causing one of them to stand up. Probably the homina head of the little group.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd be lying if I said I ‘m not pleased to see you.&amp;quot;'' said Marung as he walked straight towards the boat, without even glancing at nor greeting the Zoraï homina.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Hold… Hold on, our reward first!&amp;quot;'' shouted the Zoraï as she stepped in, arms outstretched, between Marung and the boat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Her gesture triggered an immediate reaction from her comrades, who jumped to their feet. The tension on the shore immediately became palpable. Marung's mercenaries, on the alert, adopted a defensive posture, their hands instinctively sliding to their weapons. The sorcerer, stopped dead in his tracks by the homina's audacity, fixed her with an intense gaze.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your reward first? What difference does it make?'' he replied coldly, letting a few seconds pass before continuing. ''&amp;quot;It doesn't really matter. If you're in such a hurry, I'll show you. I've kept my promise and have treated you well, believe me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully slid the bag off his back, revealing the fragility of its contents with his slow movements. When he opened it, the Zoraï and her companions gathered around him, prompting the mercenaries to approach in their turn, wary. Meanwhile, only Pü and Zu-Gon stood back, observing the scene from afar. Marung went on:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The product is in these jars. I synthesised it myself, and I guarantee its purity. I've estimated around four hundred doses, so the quantities remain reasonable. Here's the material: fragile, but reusable many times over if you take good care of it. And here, an alcohol solution, essential for disinfecting before and after application, and for cleaning the equipment. I know I'm repeating myself, but it's essential.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigued, Pü eventually approached the group. In the basket, he spotted containers holding a familiar ochre liquid: foa-foo, an oil-based synthetic drug that had once caused chaos in the Jungle and in the regions run by the Trykoth Federation. Others contained a transparent liquid, probably the disinfectant he mentioned, and he also saw syringes. These medical tools, mainly used by the Matis, were generally made from the stings or spines of animals and plants, a skill that had been passed down to them along among others by the Karavan. The Karavan. This simple realisation sent a wave of irritation through Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thought you joined this temple to heal homins, Marung, not for their health to destroy! And you're using syringes, tools passed on by the Karavan to the Matis in order to encourage their abominable experiments aimed at altering nature with the ultimate goal of reaching the Kamis. By doing so, you're spreading both diseases and this corrupting knowledge. It's reckless!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A heavy silence fell. Mercenaries and Zoraïs with damaged masks exchanged nervous glances. They all knew it was unthinkable to address Marung in such a tone of voice. The sorcerer slowly got to his feet and turned to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Since when have you been concerned about the health of infidels, Pü Fu-Tao? I've read the rules laid down by your cult, and on the face of it, you should be delighted. These Zoraïs, hardly Kamists, will be easier to eliminate.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Zoraï who was presumably leading the group crossed her puny arms.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Wait, Marung. Is that us you're talking about?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Silence!&amp;quot; shouted the warlock who, losing his temper, so made everyone, apart from Pü, take a few steps back.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you that I no longer follow the precepts of the Black Cult of Ma-Duk, Marung,&amp;quot; retorted Pü. &amp;quot;Keep your second degree to yourself. ''Foa-foo'' is highly toxic and addictive, and you know it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't tell me that's what's bothering you, Pü Fu-Tao! The use of psychoactive substances is common in Zoraï spirituality. Your tribe used them too.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's got nothing to do with it! ''Foa-foo'' is a synthetic drug produced by traffickers motivated only by the lure of profit. Look at them, for God's sake! They're sick!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Of course they're sick! You 're not the one whot teach me that. But if I didn't provide them with this, do you know what they'd do? They'd go and eat ''Goo''! Just look at those wretches! It's not just because of the effects of la ''foa-foo'' that their bodies are in this state.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung turned back to the group of Zoraïs, who, in a silent show of submission, bowed their heads in unison, accepting the insult without protest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that what you'd prefer, Pü Fu-Tao? Yes, they are sick. Yes, they are slaves to this product. And yes, of course I could cure their addiction, at the cost of long and painful months of cures. But none of them want that. Why, would you ask? Because, three years ago, the world collapsed. And today, that's all they have left.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung stepped towards the Zoraï, reached out a hand and stroked her dirty blue hair with icy softness. She shivered, unable to conceal her fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;They are not of Summoned, like you, Nung. Or me. They are of the Gifted, beings without destiny, whose lives are condemned to be driven by futile impulses. However, they must not be blamed for this, because whether it's drugs, love, faith, the quest for power, knowledge or anything else, never forget that we all need an obsession to keep us upright, to keep us moving forward. We are all slaves to something, Pü Fu-Tao. Them, obviously. But so are you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to decipher Marung's words, but instantly thought better of it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Fine words and great speeches, as usual! he fulminated.  Do you realize how much you have to invent to justify your actions? You can't convince me that you're doing this for their own good, when you're trading their services for the poison that's slowly killing them. It is said that ''foa-foo'' was invented by the Karavan to enslave the Zoraïs and turn them against the Kam...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; The Karavan! Always the Karavan!&amp;quot; interrupted Marung. You accuse me of using formulas, but just consider at how accurate they are: you're obsessed with it! The world has collapsed, and you keep seeing her everywhere. You, who are usually so calm, lose all control as soon as its name is mentioned. Over the past few weeks, you've told me several times that your dream was to help the homins who survived the kitin invasion. Yet you've managed to save no one. You came to me alone. Why did you do this? Because your real obsession, the one that consumes you, is the Karavan. Deep down, all you want to do is destroy its followers in the name of the Kamis. And all those Zoraïs you've met over the last few months, who didn't want to follow you, have understood this. This hatred emanates from you, it betrays you. It's written on your mask.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung's words struck Pü right in the heart. Frozen, he remained silent as Marung continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:‘’&amp;quot;Your tribe would no doubt be proud to see you so proselyte, now that civilizations have collapsed and there are hardly any homins left to convince. You may have rejected the precepts of your cult, but whatever you say, you're still a zealous apostle, Pü Fu-Tao.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Still frozen, Pü was overcome by his thoughts. Was he obsessed with the Karavan? Three years earlier, barely emerged from his stump, he had set himself the goal of eradicating every kitin who crossed his path. Then, once this vengeful fever had been appeased, another obsession had taken hold of him: that of crisscrossing Atys, not to spread the faith in Ma-Duk and wage the Sacred War, but to gather survivors and protect them from kitins. Marung had just pointed out to him that, while he hadn't succeeded in gathering anyone, he continued to preach against the Karavan, in favor of the Kamis, even though he had felt despised by the Black Kami when the latter had made him understand that his life didn't belong to him, and that he had no choice but to act as a Sacred Warrior. In the end, beyond all his dreams and aspirations, Marung wanted to impose an implacable truth on him: his will to fight the Karavan dominated everything and acted like a parasite within him. Thus, by rejecting the most barbaric aspects of his tribe's cult, while continuing his preaching, fueled by an entire childhood of conditioning, Pü felt he had become a pale reflection of what he wanted to be: a rogue liberator, and an even more disappointing version of what his tribe would have wanted him to be... a faithless preacher.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Seeing that his remark had caught on with Pü, who didn't know how to reply, Marung headed for the boat. Frustrated by his own inconsistency, Pü's irritation turned to anger. An anger he would have liked to direct at himself, but which now turned on Marung. He advanced towards the warlock, and his mercenaries, who at first tried to intervene but soon froze as they met his gaze. All sensed that Pü was ready for battle, and none of them had any intention of challenging the Black Mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And you, Marung! You, the unlucky heir to the throne of the theocracy, abandoned by the Karavan while the Sages were saved, forgotten by the Kamis while they chose me! You, who believe in nothing but yourself! What is your obsession?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Without turning around, apparently feeling not truly threatened by Pü, Marung burst out with his characteristic disturbing laugh.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your attacks are petty, Pü Fu-Tao. But that's fair enough, I admit I got carried away myself. But I must correct you: I don't just believe in myself, I also believe, above all, in science. As for my obsession, it seems obvious to me: I want to know everything there is to know about this world!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Marung pulled back the tarpaulin, revealing a set of black objects, made of that cold, shiny material that Pü had already observed on several occasions, and which he assumed was foreign to Atys. This material was used by the Karavan to build the armors, weapons and infernal machines used by its followers. Among the rubble of the devices, Pü recognized the badly damaged helmet of an agent, the cervical part of which indicated that it contained a head, as well as a spear identical to the one he had removed from the body of the Black Kami. This gesture had freed the creature, but had also irrevocably linked its fate to his own.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At the sight of these items, a gust of hatred surged through him. This was immediately followed by a second, even more violent one, this time directed at himself, as he realized the uncontrolled nature of his reaction. He was convinced that Marung had deliberately led him here to provoke him, and he felt trapped. Trapped by Marung, but even more so by his own contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Without further ado, Pü turned on his heel and walked away from the bank, heading for his cabin perched on the north shore of the island. Marung stood motionless, making no move to hold him back, but called out to him nonetheless. This time, however, her voice was devoid of anger and sarcasm. It was tinged with unusual gravity.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I was sincere when I said that what I was being brought should interest you. Because it should have interested you! If you want to understand who you really are, if you want to break the bond that ties you to this Kami and free yourself from the destiny that seems to weigh you down, you must take an interest in everything that transcends humanity! In the Powers that rule Atys!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung raised his voice and, in a theatrical gesture, grabbed the agent's helmet. He held it high, the dented black material glinting faintly in the light of the Day Star. All the masks were turned towards him, except Pü's.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Without this, you will remain a slave forever. A slave to the Kamis, to the Karavan, to your past... and to your own dissonance! But I can help you. I can help you find an obsession worthy of you, Pü Fu-Tao!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Black Mask paused. He didn't know if he could trust Marung. In truth, he strongly doubted it. What he was certain of, however, was that he did not want to spend his life obsessed with the Holy War.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As a child, he had believed that he would be happy to wage the Holy War alongside his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As an adult, he had realised that this would not make him happy.&lt;br /&gt;
Having become Black Mask, he had convinced himself that he could wage the Holy War in his own way.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then, the Black Kami made him understand that, to wage the Holy War, all he had to do was live without seeking death. As if his own volition had no bearing. As if, whatever his actions, the outcome would remain unchanged.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
This could last no more.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convinced that he had shaken his convictions, hastened to conclude his tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So let me clarify my proposal: agree to become my disciple, Pü Fu-Tao, and finally take control of your life!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Yes, he had to take back control of his life. Break free from the Kamis. Overcome his obsession with the Karavan. And finally, not allow Marung to mould him, as he seemed to be doing insidiously with Nung every day.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Inwardly rejecting the sorcerer's offer, Pü continued on his way.}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
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[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=8060</id>
		<title>II.VI</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=8060"/>
				<updated>2025-08-05T09:57:19Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé… Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres… comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, '''intervint''' Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on '''m’apporte là''' devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla '''devant''' Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Pü avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ça ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=8059</id>
		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-07-04T12:33:37Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.6&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé… Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres… comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, '''intervint''' Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on '''m’apporte là''' devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla '''devant''' Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Pü avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portail|La Grande Bibliothèque|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8058</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-07-04T12:32:53Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Gifted and the Summoned]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'' a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'' said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'' he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It was just a bit, Marung, I promise…&amp;quot;''murmured the child, lowering his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Marung, Nung's working hard,&amp;quot;'' Pü intervened, rising to his feet. ''&amp;quot;You should…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Did I ask your opinion, Pü Fu-Tao,&amp;quot;'' the sorcerer cut him off coldly. ''&amp;quot;This child is my responsibility, and… &amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a knock at the door. Marung, without looking away from Pü, gave a curt invitation. The door creaked open, revealing Zu-Gon's imposing arm in the frame, followed by his small, white, hornless mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:'&amp;quot;Ma… Rung. Sick ma… masks. Arrived.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah! let out the sorcerer, while turning to the hunchback. That's excellent news! I was convinced that a patrol of kitins had got the better of them, and that I'd never get what they'd promised me. I'm going to collect what's owed to them. Go and warn them, Zu-Gon, and tell them to wait for me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung picked up the amber cube still lying in the centre of the table and handed it to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thank you for sharing this knowledge with me. And if it's all right with you, I'd love to ask you more questions some other time. I was also serious when I offered to pass on some of my teachings to you, once I'd finished reading your amber cube. Give it some thought. In the meantime, all you have to do is go with Zu-Gon. You should be interested in what's being delivered here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then he knelt down in front of Nung and put a hand on the child's shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;As for you, do you know what you have to do?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, Marung, I have to revise for my anatomy class,&amp;quot;'' he said in a small voice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And why is it important to revise for this course, like all the others? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because, if I want to change the world, I need to know everything about it,&amp;quot;'' he recited in a monotonous tone, like a lesson learnt by heart.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, but with a smile. Because you like that, don't forget.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to protest, but changed his mind, judging that this would only make Nung's situation worse. Without another word, the four Zoraïs left the room and went down to the ground floor. As Marung made his way into the depths of the temple and Nung, mask down, headed for his study room, Pü and Zu-Gon passed the guard posted at the entrance. Not knowing where the meeting was to take place, Pü followed the hunchback as he hobbled towards the east coast of the island.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On the way, he thought about Marung's proposal. The sorcerer certainly had a lot to teach him, but his mysterious ways were arousing in Pü a growing distrust. And above all, his manipulative nature worried him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, you who spend a lot of time with Marung, do you think I should accept his proposal and follow his teachings?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was no reply. Pü found it very difficult to communicate with Zu-Gon. Not because of his slurred speech, but because he never gave any substance to the conversation. Getting anything out of him other than a “yes” or a “no” was quite a feat, and Marung was the only one who could maintain a dialogue with him. When Pü had tried to find out more, the sorcerer had explained that he had found Zu-Gon wandering near Taï-Toon, a few months after the kitins had attacked the island, and that his deformities were shortening his life expectancy. The hunchback could say neither where he had come from nor what had caused his physical and mental state. Once again, the details remained vague, and Pü had quickly realised that Marung was not prepared to say any more. Mysteries. Always mysteries.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When they reached the coast, he discovered four Marung's mercenaries silently keeping an eye on a group of five Zoraïs slumped on the shore. These were dressed in dirty, badly damaged armour, evidence of a long trip. Beside them was a large boat docked to the shore, covered with a worn canvas tarpaulin, whose edges were gently flapping in the lake breeze. As soon as they noticed Pü, the Zoraïs started pointing at him, whispering amongst themselves. Looking at their masks, Pü thought at first that they were Antekamis, but on closer inspection he noticed that their wounds did not seem voluntary. They were not suggestive of ritual self-mutilation, but rather of infected or badly healed wounds, moreover not limited to their masks. On the whole, these Zoraïs looked thin and in poor health.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With no one speaking, and Pü unaware of what Marung wanted to show him, he stood aside and waited in silence. Meanwhile, Zu-Gon went and sat by the mercenaries, sharing their silence. About ten minutes later, Marung appeared, a large wicker bag slung over his back. Ignoring Pü, he went on to the group of Zoraïs, causing one of them to stand up. Probably the homina head of the little group.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd be lying if I said I ‘m not pleased to see you.&amp;quot;'' said Marung as he walked straight towards the boat, without even glancing at nor greeting the Zoraï homina.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Hold… Hold on, our reward first!&amp;quot;'' shouted the Zoraï as she stepped in, arms outstretched, between Marung and the boat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Her gesture triggered an immediate reaction from her comrades, who jumped to their feet. The tension on the shore immediately became palpable. Marung's mercenaries, on the alert, adopted a defensive posture, their hands instinctively sliding to their weapons. The sorcerer, stopped dead in his tracks by the homina's audacity, fixed her with an intense gaze.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your reward first? What difference does it make?'' he replied coldly, letting a few seconds pass before continuing. ''&amp;quot;It doesn't really matter. If you're in such a hurry, I'll show you. I've kept my promise and have treated you well, believe me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully slid the bag off his back, revealing the fragility of its contents with his slow movements. When he opened it, the Zoraï and her companions gathered around him, prompting the mercenaries to approach in their turn, wary. Meanwhile, only Pü and Zu-Gon stood back, observing the scene from afar. Marung went on:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The product is in these jars. I synthesised it myself, and I guarantee its purity. I've estimated around four hundred doses, so the quantities remain reasonable. Here's the material: fragile, but reusable many times over if you take good care of it. And here, an alcohol solution, essential for disinfecting before and after application, and for cleaning the equipment. I know I'm repeating myself, but it's essential.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigued, Pü eventually approached the group. In the basket, he spotted containers holding a familiar ochre liquid: foa-foo, an oil-based synthetic drug that had once caused chaos in the Jungle and in the regions run by the Trykoth Federation. Others contained a transparent liquid, probably the disinfectant he mentioned, and he also saw syringes. These medical tools, mainly used by the Matis, were generally made from the stings or spines of animals and plants, a skill that had been passed down to them along among others by the Karavan. The Karavan. This simple realisation sent a wave of irritation through Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thought you joined this temple to heal homins, Marung, not for their health to destroy! And you're using syringes, tools passed on by the Karavan to the Matis in order to encourage their abominable experiments aimed at altering nature with the ultimate goal of reaching the Kamis. By doing so, you're spreading both diseases and this corrupting knowledge. It's reckless!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A heavy silence fell. Mercenaries and Zoraïs with damaged masks exchanged nervous glances. They all knew it was unthinkable to address Marung in such a tone of voice. The sorcerer slowly got to his feet and turned to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Since when have you been concerned about the health of infidels, Pü Fu-Tao? I've read the rules laid down by your cult, and on the face of it, you should be delighted. These Zoraïs, hardly Kamists, will be easier to eliminate.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Zoraï who was presumably leading the group crossed her puny arms.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Wait, Marung. Is that us you're talking about?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Silence!&amp;quot; shouted the warlock who, losing his temper, so made everyone, apart from Pü, take a few steps back.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you that I no longer follow the precepts of the Black Cult of Ma-Duk, Marung,&amp;quot; retorted Pü. &amp;quot;Keep your second degree to yourself. ''Foa-foo'' is highly toxic and addictive, and you know it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't tell me that's what's bothering you, Pü Fu-Tao! The use of psychoactive substances is common in Zoraï spirituality. Your tribe used them too.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's got nothing to do with it! ''Foa-foo'' is a synthetic drug produced by traffickers motivated only by the lure of profit. Look at them, for God's sake! They're sick!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Of course they're sick! You 're not the one whot teach me that. But if I didn't provide them with this, do you know what they'd do? They'd go and eat ''Goo''! Just look at those wretches! It's not just because of the effects of la ''foa-foo'' that their bodies are in this state.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung turned back to the group of Zoraïs, who, in a silent show of submission, bowed their heads in unison, accepting the insult without protest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that what you'd prefer, Pü Fu-Tao? Yes, they are sick. Yes, they are slaves to this product. And yes, of course I could cure their addiction, at the cost of long and painful months of cures. But none of them want that. Why, would you ask? Because, three years ago, the world collapsed. And today, that's all they have left.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung stepped towards the Zoraï, reached out a hand and stroked her dirty blue hair with icy softness. She shivered, unable to conceal her fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;They are not of Summoned, like you, Nung. Or me. They are of the Gifted, beings without destiny, whose lives are condemned to be driven by futile impulses. However, they must not be blamed for this, because whether it's drugs, love, faith, the quest for power, knowledge or anything else, never forget that we all need an obsession to keep us upright, to keep us moving forward. We are all slaves to something, Pü Fu-Tao. Them, obviously. But so are you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to decipher Marung's words, but instantly thought better of it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Fine words and great speeches, as usual! he fulminated.  Do you realize how much you have to invent to justify your actions? You can't convince me that you're doing this for their own good, when you're trading their services for the poison that's slowly killing them. It is said that ''foa-foo'' was invented by the Karavan to enslave the Zoraïs and turn them against the Kam...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; The Karavan! Always the Karavan!&amp;quot; interrupted Marung. You accuse me of using formulas, but just consider at how accurate they are: you're obsessed with it! The world has collapsed, and you keep seeing her everywhere. You, who are usually so calm, lose all control as soon as its name is mentioned. Over the past few weeks, you've told me several times that your dream was to help the homins who survived the kitin invasion. Yet you've managed to save no one. You came to me alone. Why did you do this? Because your real obsession, the one that consumes you, is the Karavan. Deep down, all you want to do is destroy its followers in the name of the Kamis. And all those Zoraïs you've met over the last few months, who didn't want to follow you, have understood this. This hatred emanates from you, it betrays you. It's written on your mask.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung's words struck Pü right in the heart. Frozen, he remained silent as Marung continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:‘’&amp;quot;Your tribe would no doubt be proud to see you so proselyte, now that civilizations have collapsed and there are hardly any homins left to convince. You may have rejected the precepts of your cult, but whatever you say, you're still a zealous apostle, Pü Fu-Tao.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Still frozen, Pü was overcome by his thoughts. Was he obsessed with the Karavan? Three years earlier, barely emerged from his stump, he had set himself the goal of eradicating every kitin who crossed his path. Then, once this vengeful fever had been appeased, another obsession had taken hold of him: that of crisscrossing Atys, not to spread the faith in Ma-Duk and wage the Sacred War, but to gather survivors and protect them from kitins. Marung had just pointed out to him that, while he hadn't succeeded in gathering anyone, he continued to preach against the Karavan, in favor of the Kamis, even though he had felt despised by the Black Kami when the latter had made him understand that his life didn't belong to him, and that he had no choice but to act as a Sacred Warrior. In the end, beyond all his dreams and aspirations, Marung wanted to impose an implacable truth on him: his will to fight the Karavan dominated everything and acted like a parasite within him. Thus, by rejecting the most barbaric aspects of his tribe's cult, while continuing his preaching, fueled by an entire childhood of conditioning, Pü felt he had become a pale reflection of what he wanted to be: a rogue liberator, and an even more disappointing version of what his tribe would have wanted him to be... a faithless preacher.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Seeing that his remark had caught on with Pü, who didn't know how to reply, Marung headed for the boat. Frustrated by his own inconsistency, Pü's irritation turned to anger. An anger he would have liked to direct at himself, but which now turned on Marung. He advanced towards the warlock, and his mercenaries, who at first tried to intervene but soon froze as they met his gaze. All sensed that Pü was ready for battle, and none of them had any intention of challenging the Black Mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And you, Marung! You, the unlucky heir to the throne of the theocracy, abandoned by the Karavan while the Sages were saved, forgotten by the Kamis while they chose me! You, who believe in nothing but yourself! What is your obsession?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Without turning around, apparently feeling not truly threatened by Pü, Marung burst out with his characteristic disturbing laugh.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your attacks are petty, Pü Fu-Tao. But that's fair enough, I admit I got carried away myself. But I must correct you: I don't just believe in myself, I also believe, above all, in science. As for my obsession, it seems obvious to me: I want to know everything there is to know about this world!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Marung pulled back the tarpaulin, revealing a set of black objects, made of that cold, shiny material that Pü had already observed on several occasions, and which he assumed was foreign to Atys. This material was used by the Karavan to build the armors, weapons and infernal machines used by its followers. Among the rubble of the devices, Pü recognized the badly damaged helmet of an agent, the cervical part of which indicated that it contained a head, as well as a spear identical to the one he had removed from the body of the Black Kami. This gesture had freed the creature, but had also irrevocably linked its fate to his own.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At the sight of these items, a gust of hatred surged through him. This was immediately followed by a second, even more violent one, this time directed at himself, as he realized the uncontrolled nature of his reaction. He was convinced that Marung had deliberately led him here to provoke him, and he felt trapped. Trapped by Marung, but even more so by his own contradictions.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8057</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-07-04T12:23:06Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Gifted and the Summoned]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'' a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'' said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'' he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It was just a bit, Marung, I promise…&amp;quot;''murmured the child, lowering his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Marung, Nung's working hard,&amp;quot;'' Pü intervened, rising to his feet. ''&amp;quot;You should…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Did I ask your opinion, Pü Fu-Tao,&amp;quot;'' the sorcerer cut him off coldly. ''&amp;quot;This child is my responsibility, and… &amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a knock at the door. Marung, without looking away from Pü, gave a curt invitation. The door creaked open, revealing Zu-Gon's imposing arm in the frame, followed by his small, white, hornless mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:'&amp;quot;Ma… Rung. Sick ma… masks. Arrived.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah! let out the sorcerer, while turning to the hunchback. That's excellent news! I was convinced that a patrol of kitins had got the better of them, and that I'd never get what they'd promised me. I'm going to collect what's owed to them. Go and warn them, Zu-Gon, and tell them to wait for me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung picked up the amber cube still lying in the centre of the table and handed it to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thank you for sharing this knowledge with me. And if it's all right with you, I'd love to ask you more questions some other time. I was also serious when I offered to pass on some of my teachings to you, once I'd finished reading your amber cube. Give it some thought. In the meantime, all you have to do is go with Zu-Gon. You should be interested in what's being delivered here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then he knelt down in front of Nung and put a hand on the child's shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;As for you, do you know what you have to do?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, Marung, I have to revise for my anatomy class,&amp;quot;'' he said in a small voice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And why is it important to revise for this course, like all the others? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because, if I want to change the world, I need to know everything about it,&amp;quot;'' he recited in a monotonous tone, like a lesson learnt by heart.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, but with a smile. Because you like that, don't forget.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to protest, but changed his mind, judging that this would only make Nung's situation worse. Without another word, the four Zoraïs left the room and went down to the ground floor. As Marung made his way into the depths of the temple and Nung, mask down, headed for his study room, Pü and Zu-Gon passed the guard posted at the entrance. Not knowing where the meeting was to take place, Pü followed the hunchback as he hobbled towards the east coast of the island.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On the way, he thought about Marung's proposal. The sorcerer certainly had a lot to teach him, but his mysterious ways were arousing in Pü a growing distrust. And above all, his manipulative nature worried him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, you who spend a lot of time with Marung, do you think I should accept his proposal and follow his teachings?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was no reply. Pü found it very difficult to communicate with Zu-Gon. Not because of his slurred speech, but because he never gave any substance to the conversation. Getting anything out of him other than a “yes” or a “no” was quite a feat, and Marung was the only one who could maintain a dialogue with him. When Pü had tried to find out more, the sorcerer had explained that he had found Zu-Gon wandering near Taï-Toon, a few months after the kitins had attacked the island, and that his deformities were shortening his life expectancy. The hunchback could say neither where he had come from nor what had caused his physical and mental state. Once again, the details remained vague, and Pü had quickly realised that Marung was not prepared to say any more. Mysteries. Always mysteries.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When they reached the coast, he discovered four Marung's mercenaries silently keeping an eye on a group of five Zoraïs slumped on the shore. These were dressed in dirty, badly damaged armour, evidence of a long trip. Beside them was a large boat docked to the shore, covered with a worn canvas tarpaulin, whose edges were gently flapping in the lake breeze. As soon as they noticed Pü, the Zoraïs started pointing at him, whispering amongst themselves. Looking at their masks, Pü thought at first that they were Antekamis, but on closer inspection he noticed that their wounds did not seem voluntary. They were not suggestive of ritual self-mutilation, but rather of infected or badly healed wounds, moreover not limited to their masks. On the whole, these Zoraïs looked thin and in poor health.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With no one speaking, and Pü unaware of what Marung wanted to show him, he stood aside and waited in silence. Meanwhile, Zu-Gon went and sat by the mercenaries, sharing their silence. About ten minutes later, Marung appeared, a large wicker bag slung over his back. Ignoring Pü, he went on to the group of Zoraïs, causing one of them to stand up. Probably the homina head of the little group.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd be lying if I said I ‘m not pleased to see you.&amp;quot;'' said Marung as he walked straight towards the boat, without even glancing at nor greeting the Zoraï homina.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Hold… Hold on, our reward first!&amp;quot;'' shouted the Zoraï as she stepped in, arms outstretched, between Marung and the boat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Her gesture triggered an immediate reaction from her comrades, who jumped to their feet. The tension on the shore immediately became palpable. Marung's mercenaries, on the alert, adopted a defensive posture, their hands instinctively sliding to their weapons. The sorcerer, stopped dead in his tracks by the homina's audacity, fixed her with an intense gaze.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your reward first? What difference does it make?'' he replied coldly, letting a few seconds pass before continuing. ''&amp;quot;It doesn't really matter. If you're in such a hurry, I'll show you. I've kept my promise and have treated you well, believe me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully slid the bag off his back, revealing the fragility of its contents with his slow movements. When he opened it, the Zoraï and her companions gathered around him, prompting the mercenaries to approach in their turn, wary. Meanwhile, only Pü and Zu-Gon stood back, observing the scene from afar. Marung went on:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The product is in these jars. I synthesised it myself, and I guarantee its purity. I've estimated around four hundred doses, so the quantities remain reasonable. Here's the material: fragile, but reusable many times over if you take good care of it. And here, an alcohol solution, essential for disinfecting before and after application, and for cleaning the equipment. I know I'm repeating myself, but it's essential.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigued, Pü eventually approached the group. In the basket, he spotted containers holding a familiar ochre liquid: foa-foo, an oil-based synthetic drug that had once caused chaos in the Jungle and in the regions run by the Trykoth Federation. Others contained a transparent liquid, probably the disinfectant he mentioned, and he also saw syringes. These medical tools, mainly used by the Matis, were generally made from the stings or spines of animals and plants, a skill that had been passed down to them along among others by the Karavan. The Karavan. This simple realisation sent a wave of irritation through Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thought you joined this temple to heal homins, Marung, not for their health to destroy! And you're using syringes, tools passed on by the Karavan to the Matis in order to encourage their abominable experiments aimed at altering nature with the ultimate goal of reaching the Kamis. By doing so, you're spreading both diseases and this corrupting knowledge. It's reckless!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A heavy silence fell. Mercenaries and Zoraïs with damaged masks exchanged nervous glances. They all knew it was unthinkable to address Marung in such a tone of voice. The sorcerer slowly got to his feet and turned to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Since when have you been concerned about the health of infidels, Pü Fu-Tao? I've read the rules laid down by your cult, and on the face of it, you should be delighted. These Zoraïs, hardly Kamists, will be easier to eliminate.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Zoraï who was presumably leading the group crossed her puny arms.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Wait, Marung. Is that us you're talking about?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Silence!&amp;quot; shouted the warlock who, losing his temper, so made everyone, apart from Pü, take a few steps back.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you that I no longer follow the precepts of the Black Cult of Ma-Duk, Marung,&amp;quot; retorted Pü. &amp;quot;Keep your second degree to yourself. ''Foa-foo'' is highly toxic and addictive, and you know it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't tell me that's what's bothering you, Pü Fu-Tao! The use of psychoactive substances is common in Zoraï spirituality. Your tribe used them too.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's got nothing to do with it! ''Foa-foo'' is a synthetic drug produced by traffickers motivated only by the lure of profit. Look at them, for God's sake! They're sick!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Of course they're sick! You 're not the one whot teach me that. But if I didn't provide them with this, do you know what they'd do? They'd go and eat ''Goo''! Just look at those wretches! It's not just because of the effects of la ''foa-foo'' that their bodies are in this state.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung turned back to the group of Zoraïs, who, in a silent show of submission, bowed their heads in unison, accepting the insult without protest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that what you'd prefer, Pü Fu-Tao? Yes, they are sick. Yes, they are slaves to this product. And yes, of course I could cure their addiction, at the cost of long and painful months of cures. But none of them want that. Why, would you ask? Because, three years ago, the world collapsed. And today, that's all they have left.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung stepped towards the Zoraï, reached out a hand and stroked her dirty blue hair with icy softness. She shivered, unable to conceal her fear.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;They are not of Summoned, like you, Nung. Or me. They are of the Gifted, beings without destiny, whose lives are condemned to be driven by futile impulses. However, they must not be blamed for this, because whether it's drugs, love, faith, the quest for power, knowledge or anything else, never forget that we all need an obsession to keep us upright, to keep us moving forward. We are all slaves to something, Pü Fu-Tao. Them, obviously. But so are you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to decipher Marung's words, but instantly thought better of it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Fine words and great speeches, as usual! he fulminated.  Do you realize how much you have to invent to justify your actions? You can't convince me that you're doing this for their own good, when you're trading their services for the poison that's slowly killing them. It is said that ''foa-foo'' was invented by the Karavan to enslave the Zoraïs and turn them against the Kam...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; The Karavan! Always the Karavan!&amp;quot; interrupted Marung. You accuse me of using formulas, but just consider at how accurate they are: you're obsessed with it! The world has collapsed, and you keep seeing her everywhere. You, who are usually so calm, lose all control as soon as its name is mentioned. Over the past few weeks, you've told me several times that your dream was to help the homins who survived the kitin invasion. Yet you've managed to save no one. You came to me alone. Why did you do this? Because your real obsession, the one that consumes you, is the Karavan. Deep down, all you want to do is destroy its followers in the name of the Kamis. And all those Zoraïs you've met over the last few months, who didn't want to follow you, have understood this. This hatred emanates from you, it betrays you. It's written on your mask.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung's words struck Pü right in the heart. Frozen, he remained silent as Marung continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:‘’&amp;quot;Your tribe would no doubt be proud to see you so proselyte, now that civilizations have collapsed and there are hardly any homins left to convince. You may have rejected the precepts of your cult, but whatever you say, you're still a zealous apostle, Pü Fu-Tao.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Still frozen, Pü was overcome by his thoughts. Was he obsessed with the Karavan? Three years earlier, barely emerged from his stump, he had set himself the goal of eradicating every kitin who crossed his path. Then, once this vengeful fever had been appeased, another obsession had taken hold of him: that of crisscrossing Atys, not to spread the faith in Ma-Duk and wage the Sacred War, but to gather survivors and protect them from kitins. Marung had just pointed out to him that, while he hadn't succeeded in gathering anyone, he continued to preach against the Karavan, in favor of the Kamis, even though he had felt despised by the Black Kami when the latter had made him understand that his life didn't belong to him, and that he had no choice but to act as a Sacred Warrior. In the end, beyond all his dreams and aspirations, Marung wanted to impose an implacable truth on him: his will to fight the Karavan dominated everything and acted like a parasite within him. Thus, by rejecting the most barbaric aspects of his tribe's cult, while continuing his preaching, fueled by an entire childhood of conditioning, Pü felt he had become a pale reflection of what he wanted to be: a rogue liberator, and an even more disappointing version of what his tribe would have wanted him to be... a faithless preacher.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Seeing that his remark had caught on with Pü, who didn't know how to reply, Marung headed for the boat. Frustrated by his own inconsistency, Pü's irritation turned to anger. An anger he would have liked to direct at himself, but which now turned on Marung. He advanced towards the warlock, and his mercenaries, who at first tried to intervene but soon froze as they met his gaze. All sensed that Pü was ready for battle, and none of them had any intention of challenging the Black Mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And you, Marung! You, the unlucky heir to the throne of the theocracy, abandoned by the Karavan while the Sages were saved, forgotten by the Kamis while they chose me! You, who believe in nothing but yourself! What is your obsession?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Without turning around, apparently feeling not truly threatened by Pü, Marung burst out with his characteristic disturbing laugh.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your attacks are petty, Pü Fu-Tao. But that's fair enough, I admit I got carried away myself. But I must correct you: I don't just believe in myself, I also believe, above all, in science. As for my obsession, it seems obvious to me: I want to know everything there is to know about this world!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8056</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-07-04T12:09:17Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Gifted and the Summoned]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'' a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'' said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'' he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It was just a bit, Marung, I promise…&amp;quot;''murmured the child, lowering his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Marung, Nung's working hard,&amp;quot;'' Pü intervened, rising to his feet. ''&amp;quot;You should…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Did I ask your opinion, Pü Fu-Tao,&amp;quot;'' the sorcerer cut him off coldly. ''&amp;quot;This child is my responsibility, and… &amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a knock at the door. Marung, without looking away from Pü, gave a curt invitation. The door creaked open, revealing Zu-Gon's imposing arm in the frame, followed by his small, white, hornless mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:'&amp;quot;Ma… Rung. Sick ma… masks. Arrived.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah! let out the sorcerer, while turning to the hunchback. That's excellent news! I was convinced that a patrol of kitins had got the better of them, and that I'd never get what they'd promised me. I'm going to collect what's owed to them. Go and warn them, Zu-Gon, and tell them to wait for me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung picked up the amber cube still lying in the centre of the table and handed it to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thank you for sharing this knowledge with me. And if it's all right with you, I'd love to ask you more questions some other time. I was also serious when I offered to pass on some of my teachings to you, once I'd finished reading your amber cube. Give it some thought. In the meantime, all you have to do is go with Zu-Gon. You should be interested in what's being delivered here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then he knelt down in front of Nung and put a hand on the child's shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;As for you, do you know what you have to do?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, Marung, I have to revise for my anatomy class,&amp;quot;'' he said in a small voice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And why is it important to revise for this course, like all the others? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because, if I want to change the world, I need to know everything about it,&amp;quot;'' he recited in a monotonous tone, like a lesson learnt by heart.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, but with a smile. Because you like that, don't forget.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to protest, but changed his mind, judging that this would only make Nung's situation worse. Without another word, the four Zoraïs left the room and went down to the ground floor. As Marung made his way into the depths of the temple and Nung, mask down, headed for his study room, Pü and Zu-Gon passed the guard posted at the entrance. Not knowing where the meeting was to take place, Pü followed the hunchback as he hobbled towards the east coast of the island.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On the way, he thought about Marung's proposal. The sorcerer certainly had a lot to teach him, but his mysterious ways were arousing in Pü a growing distrust. And above all, his manipulative nature worried him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, you who spend a lot of time with Marung, do you think I should accept his proposal and follow his teachings?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was no reply. Pü found it very difficult to communicate with Zu-Gon. Not because of his slurred speech, but because he never gave any substance to the conversation. Getting anything out of him other than a “yes” or a “no” was quite a feat, and Marung was the only one who could maintain a dialogue with him. When Pü had tried to find out more, the sorcerer had explained that he had found Zu-Gon wandering near Taï-Toon, a few months after the kitins had attacked the island, and that his deformities were shortening his life expectancy. The hunchback could say neither where he had come from nor what had caused his physical and mental state. Once again, the details remained vague, and Pü had quickly realised that Marung was not prepared to say any more. Mysteries. Always mysteries.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When they reached the coast, he discovered four Marung's mercenaries silently keeping an eye on a group of five Zoraïs slumped on the shore. These were dressed in dirty, badly damaged armour, evidence of a long trip. Beside them was a large boat docked to the shore, covered with a worn canvas tarpaulin, whose edges were gently flapping in the lake breeze. As soon as they noticed Pü, the Zoraïs started pointing at him, whispering amongst themselves. Looking at their masks, Pü thought at first that they were Antekamis, but on closer inspection he noticed that their wounds did not seem voluntary. They were not suggestive of ritual self-mutilation, but rather of infected or badly healed wounds, moreover not limited to their masks. On the whole, these Zoraïs looked thin and in poor health.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With no one speaking, and Pü unaware of what Marung wanted to show him, he stood aside and waited in silence. Meanwhile, Zu-Gon went and sat by the mercenaries, sharing their silence. About ten minutes later, Marung appeared, a large wicker bag slung over his back. Ignoring Pü, he went on to the group of Zoraïs, causing one of them to stand up. Probably the homina head of the little group.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd be lying if I said I ‘m not pleased to see you.&amp;quot;'' said Marung as he walked straight towards the boat, without even glancing at nor greeting the Zoraï homina.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Hold… Hold on, our reward first!&amp;quot;'' shouted the Zoraï as she stepped in, arms outstretched, between Marung and the boat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Her gesture triggered an immediate reaction from her comrades, who jumped to their feet. The tension on the shore immediately became palpable. Marung's mercenaries, on the alert, adopted a defensive posture, their hands instinctively sliding to their weapons. The sorcerer, stopped dead in his tracks by the homina's audacity, fixed her with an intense gaze.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your reward first? What difference does it make?'' he replied coldly, letting a few seconds pass before continuing. ''&amp;quot;It doesn't really matter. If you're in such a hurry, I'll show you. I've kept my promise and have treated you well, believe me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully slid the bag off his back, revealing the fragility of its contents with his slow movements. When he opened it, the Zoraï and her companions gathered around him, prompting the mercenaries to approach in their turn, wary. Meanwhile, only Pü and Zu-Gon stood back, observing the scene from afar. Marung went on:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The product is in these jars. I synthesised it myself, and I guarantee its purity. I've estimated around four hundred doses, so the quantities remain reasonable. Here's the material: fragile, but reusable many times over if you take good care of it. And here, an alcohol solution, essential for disinfecting before and after application, and for cleaning the equipment. I know I'm repeating myself, but it's essential.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigued, Pü eventually approached the group. In the basket, he spotted containers holding a familiar ochre liquid: foa-foo, an oil-based synthetic drug that had once caused chaos in the Jungle and in the regions run by the Trykoth Federation. Others contained a transparent liquid, probably the disinfectant he mentioned, and he also saw syringes. These medical tools, mainly used by the Matis, were generally made from the stings or spines of animals and plants, a skill that had been passed down to them along among others by the Karavan. The Karavan. This simple realisation sent a wave of irritation through Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thought you joined this temple to heal homins, Marung, not for their health to destroy! And you're using syringes, tools passed on by the Karavan to the Matis in order to encourage their abominable experiments aimed at altering nature with the ultimate goal of reaching the Kamis. By doing so, you're spreading both diseases and this corrupting knowledge. It's reckless!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A heavy silence fell. Mercenaries and Zoraïs with damaged masks exchanged nervous glances. They all knew it was unthinkable to address Marung in such a tone of voice. The sorcerer slowly got to his feet and turned to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Since when have you been concerned about the health of infidels, Pü Fu-Tao? I've read the rules laid down by your cult, and on the face of it, you should be delighted. These Zoraïs, hardly Kamists, will be easier to eliminate.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Zoraï who was presumably leading the group crossed her puny arms.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Wait, Marung. Is that us you're talking about?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Silence!&amp;quot; shouted the warlock who, losing his temper, so made everyone, apart from Pü, take a few steps back.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you that I no longer follow the precepts of the Black Cult of Ma-Duk, Marung,&amp;quot; retorted Pü. &amp;quot;Keep your second degree to yourself. ''Foa-foo'' is highly toxic and addictive, and you know it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't tell me that's what's bothering you, Pü Fu-Tao! The use of psychoactive substances is common in Zoraï spirituality. Your tribe used them too.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's got nothing to do with it! ''Foa-foo'' is a synthetic drug produced by traffickers motivated only by the lure of profit. Look at them, for God's sake! They're sick!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Of course they're sick! You 're not the one whot teach me that. But if I didn't provide them with this, do you know what they'd do? They'd go and eat ''Goo''! Just look at those wretches! It's not just because of the effects of la ''foa-foo'' that their bodies are in this state.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung turned back to the group of Zoraïs, who, in a silent show of submission, bowed their heads in unison, accepting the insult without protest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that what you'd prefer, Pü Fu-Tao? Yes, they are sick. Yes, they are slaves to this product. And yes, of course I could cure their addiction, at the cost of long and painful months of cures. But none of them want that. Why, would you ask? Because, three years ago, the world collapsed. And today, that's all they have left.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung stepped towards the Zoraï, reached out a hand and stroked her dirty blue hair with icy softness. She shivered, unable to conceal her fear.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;They are not of Summoned, like you, Nung. Or me. They are of the Gifted, beings without destiny, whose lives are condemned to be driven by futile impulses. However, they must not be blamed for this, because whether it's drugs, love, faith, the quest for power, knowledge or anything else, never forget that we all need an obsession to keep us upright, to keep us moving forward. We are all slaves to something, Pü Fu-Tao. Them, obviously. But so are you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to decipher Marung's words, but instantly thought better of it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Fine words and great speeches, as usual! he fulminated.  Do you realize how much you have to invent to justify your actions? You can't convince me that you're doing this for their own good, when you're trading their services for the poison that's slowly killing them. It is said that ''foa-foo'' was invented by the Karavan to enslave the Zoraïs and turn them against the Kam...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; The Karavan! Always the Karavan!&amp;quot; interrupted Marung. You accuse me of using formulas, but just consider at how accurate they are: you're obsessed with it! The world has collapsed, and you keep seeing her everywhere. You, who are usually so calm, lose all control as soon as its name is mentioned. Over the past few weeks, you've told me several times that your dream was to help the homins who survived the kitin invasion. Yet you've managed to save no one. You came to me alone. Why did you do this? Because your real obsession, the one that consumes you, is the Karavan. Deep down, all you want to do is destroy its followers in the name of the Kamis. And all those Zoraïs you've met over the last few months, who didn't want to follow you, have understood this. This hatred emanates from you, it betrays you. It's written on your mask.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung's words struck Pü right in the heart. Frozen, he remained silent as Marung continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:‘’&amp;quot;Your tribe would no doubt be proud to see you so proselyte, now that civilizations have collapsed and there are hardly any homins left to convince. You may have rejected the precepts of your cult, but whatever you say, you're still a zealous apostle, Pü Fu-Tao.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8055</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-07-04T11:43:26Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Gifted and the Summoned]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'' a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'' said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'' he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It was just a bit, Marung, I promise…&amp;quot;''murmured the child, lowering his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Marung, Nung's working hard,&amp;quot;'' Pü intervened, rising to his feet. ''&amp;quot;You should…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Did I ask your opinion, Pü Fu-Tao,&amp;quot;'' the sorcerer cut him off coldly. ''&amp;quot;This child is my responsibility, and… &amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a knock at the door. Marung, without looking away from Pü, gave a curt invitation. The door creaked open, revealing Zu-Gon's imposing arm in the frame, followed by his small, white, hornless mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:'&amp;quot;Ma… Rung. Sick ma… masks. Arrived.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah! let out the sorcerer, while turning to the hunchback. That's excellent news! I was convinced that a patrol of kitins had got the better of them, and that I'd never get what they'd promised me. I'm going to collect what's owed to them. Go and warn them, Zu-Gon, and tell them to wait for me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung picked up the amber cube still lying in the centre of the table and handed it to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thank you for sharing this knowledge with me. And if it's all right with you, I'd love to ask you more questions some other time. I was also serious when I offered to pass on some of my teachings to you, once I'd finished reading your amber cube. Give it some thought. In the meantime, all you have to do is go with Zu-Gon. You should be interested in what's being delivered here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then he knelt down in front of Nung and put a hand on the child's shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;As for you, do you know what you have to do?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, Marung, I have to revise for my anatomy class,&amp;quot;'' he said in a small voice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And why is it important to revise for this course, like all the others? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because, if I want to change the world, I need to know everything about it,&amp;quot;'' he recited in a monotonous tone, like a lesson learnt by heart.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, but with a smile. Because you like that, don't forget.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to protest, but changed his mind, judging that this would only make Nung's situation worse. Without another word, the four Zoraïs left the room and went down to the ground floor. As Marung made his way into the depths of the temple and Nung, mask down, headed for his study room, Pü and Zu-Gon passed the guard posted at the entrance. Not knowing where the meeting was to take place, Pü followed the hunchback as he hobbled towards the east coast of the island.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On the way, he thought about Marung's proposal. The sorcerer certainly had a lot to teach him, but his mysterious ways were arousing in Pü a growing distrust. And above all, his manipulative nature worried him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, you who spend a lot of time with Marung, do you think I should accept his proposal and follow his teachings?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was no reply. Pü found it very difficult to communicate with Zu-Gon. Not because of his slurred speech, but because he never gave any substance to the conversation. Getting anything out of him other than a “yes” or a “no” was quite a feat, and Marung was the only one who could maintain a dialogue with him. When Pü had tried to find out more, the sorcerer had explained that he had found Zu-Gon wandering near Taï-Toon, a few months after the kitins had attacked the island, and that his deformities were shortening his life expectancy. The hunchback could say neither where he had come from nor what had caused his physical and mental state. Once again, the details remained vague, and Pü had quickly realised that Marung was not prepared to say any more. Mysteries. Always mysteries.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When they reached the coast, he discovered four Marung's mercenaries silently keeping an eye on a group of five Zoraïs slumped on the shore. These were dressed in dirty, badly damaged armour, evidence of a long trip. Beside them was a large boat docked to the shore, covered with a worn canvas tarpaulin, whose edges were gently flapping in the lake breeze. As soon as they noticed Pü, the Zoraïs started pointing at him, whispering amongst themselves. Looking at their masks, Pü thought at first that they were Antekamis, but on closer inspection he noticed that their wounds did not seem voluntary. They were not suggestive of ritual self-mutilation, but rather of infected or badly healed wounds, moreover not limited to their masks. On the whole, these Zoraïs looked thin and in poor health.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With no one speaking, and Pü unaware of what Marung wanted to show him, he stood aside and waited in silence. Meanwhile, Zu-Gon went and sat by the mercenaries, sharing their silence. About ten minutes later, Marung appeared, a large wicker bag slung over his back. Ignoring Pü, he went on to the group of Zoraïs, causing one of them to stand up. Probably the homina head of the little group.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd be lying if I said I ‘m not pleased to see you.&amp;quot;'' said Marung as he walked straight towards the boat, without even glancing at nor greeting the Zoraï homina.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Hold… Hold on, our reward first!&amp;quot;'' shouted the Zoraï as she stepped in, arms outstretched, between Marung and the boat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Her gesture triggered an immediate reaction from her comrades, who jumped to their feet. The tension on the shore immediately became palpable. Marung's mercenaries, on the alert, adopted a defensive posture, their hands instinctively sliding to their weapons. The sorcerer, stopped dead in his tracks by the homina's audacity, fixed her with an intense gaze.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your reward first? What difference does it make?'' he replied coldly, letting a few seconds pass before continuing. ''&amp;quot;It doesn't really matter. If you're in such a hurry, I'll show you. I've kept my promise and have treated you well, believe me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully slid the bag off his back, revealing the fragility of its contents with his slow movements. When he opened it, the Zoraï and her companions gathered around him, prompting the mercenaries to approach in their turn, wary. Meanwhile, only Pü and Zu-Gon stood back, observing the scene from afar. Marung went on:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The product is in these jars. I synthesised it myself, and I guarantee its purity. I've estimated around four hundred doses, so the quantities remain reasonable. Here's the material: fragile, but reusable many times over if you take good care of it. And here, an alcohol solution, essential for disinfecting before and after application, and for cleaning the equipment. I know I'm repeating myself, but it's essential.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigued, Pü eventually approached the group. In the basket, he spotted containers holding a familiar ochre liquid: foa-foo, an oil-based synthetic drug that had once caused chaos in the Jungle and in the regions run by the Trykoth Federation. Others contained a transparent liquid, probably the disinfectant he mentioned, and he also saw syringes. These medical tools, mainly used by the Matis, were generally made from the stings or spines of animals and plants, a skill that had been passed down to them along among others by the Karavan. The Karavan. This simple realisation sent a wave of irritation through Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thought you joined this temple to heal homins, Marung, not for their health to destroy! And you're using syringes, tools passed on by the Karavan to the Matis in order to encourage their abominable experiments aimed at altering nature with the ultimate goal of reaching the Kamis. By doing so, you're spreading both diseases and this corrupting knowledge. It's reckless!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A heavy silence fell. Mercenaries and Zoraïs with damaged masks exchanged nervous glances. They all knew it was unthinkable to address Marung in such a tone of voice. The sorcerer slowly got to his feet and turned to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Since when have you been concerned about the health of infidels, Pü Fu-Tao? I've read the rules laid down by your cult, and on the face of it, you should be delighted. These Zoraïs, hardly Kamists, will be easier to eliminate.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Zoraï who was presumably leading the group crossed her puny arms.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Wait, Marung. Is that us you're talking about?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Silence!&amp;quot; shouted the warlock who, losing his temper, so made everyone, apart from Pü, take a few steps back.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you that I no longer follow the precepts of the Black Cult of Ma-Duk, Marung,&amp;quot; retorted Pü. &amp;quot;Keep your second degree to yourself. ''Foa-foo'' is highly toxic and addictive, and you know it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't tell me that's what's bothering you, Pü Fu-Tao! The use of psychoactive substances is common in Zoraï spirituality. Your tribe used them too.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's got nothing to do with it! ''Foa-foo'' is a synthetic drug produced by traffickers motivated only by the lure of profit. Look at them, for God's sake! They're sick!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Of course they're sick! You 're not the one whot teach me that. But if I didn't provide them with this, do you know what they'd do? They'd go and eat ''Goo''! Just look at those wretches! It's not just because of the effects of la ''foa-foo'' that their bodies are in this state.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung turned back to the group of Zoraïs, who, in a silent show of submission, bowed their heads in unison, accepting the insult without protest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that what you'd prefer, Pü Fu-Tao? Yes, they are sick. Yes, they are slaves to this product. And yes, of course I could cure their addiction, at the cost of long and painful months of cures. But none of them want that. Why, would you ask? Because, three years ago, the world collapsed. And today, that's all they have left.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung stepped towards the Zoraï, reached out a hand and stroked her dirty blue hair with icy softness. She shivered, unable to conceal her fear.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.5&amp;diff=8054</id>
		<title>II.5</title>
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				<updated>2025-07-04T11:42:18Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·IV - Doomed to live]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VI - Obsession]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·V - The Gifted and the Summoned|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·V - Los Provistos y los Designados--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·V - Удачливые и призванные--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
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{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·V - The Gifted and the Summoned'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After being dropped to the ground by the gigantic black bird a few dozen kilometres south of Zu-Galam, Pü's first impulse was to return there. As much to kill the blue-orange kitin as to challenge the authority of the Black Kami. However, he didn't need to hear the Voice to understand the absurdity of his desire. The divine creature was keeping an eye on him, wherever he happened to be. If she had decided that reaching Zu-Galam was too dangerous, then he had to accept it. Having spent three years following its teachings, Pu knew that it was not an entity open to dialogue. Until now, she had only been able to issue directives via the Voice or answer very specific questions. Attempting to return to Zu-Galam would have meant condemning himself to an endless repetition of his failure and would have underlined still more his servitude. Once again on his own, he undertook to travel south-east towards Taï-Toon, the last major urban area of the country that he had not visited. The expedition gave him the opportunity to apologise to the Voice, whom he had unjustly blamed for his abduction by the black bird. He also recognised that attempting to fight the army of kitins alone or to infiltrate Zu-Galam was an extremely risky operation, which would probably have proved fatal. To get to Taï-Toon, Pü followed the route of the Great Wall which separated the Lake of Temples from the Purple Marshes, and which played an essential role in this area against the advance of the Goo emanating from the southern jungles, which were still largely unexplored.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Goo was a mysterious substance, often perceived as pollution or disease, which manifested itself as a mauve substance, gelatinous, shiny and translucent. Its incessant growth and its ability to infect and destroy all forms of organic matter led some scholars to consider it a living entity with an insatiable appetite. As guardians of nature, the Kamis saw the Goo as a terrible curse. All the more so because, of all the creatures of Atys, they were the most vulnerable to its harmful effects. As a result, they relied heavily on the help of homins to limit its spread.  Some historians have argued that the Kamis' preference for the Zorais, illustrated by their masks, can be explained by the origin of these people, who were born in the jungles of Atys, thus on the front line in facing the plague. In contrast, the Karavan agents and their followers Matis, known for their expertise in alchemy and poisons, were taking a close interest in this enigmatic material for its potentially exploitable properties… particularly against the Kamis. At least, that's what Pü's mother had taught him. During his childhood, his father was relentlessly hunting down Karavan agents operating in the Purple Marshes. He only gave up this dangerous quest when his wife, after he had had a brush with death during one of these hunts, convinced him of the unnecessary risks it involved. It would have been tragic to lose his life before passing the torch to his sons and before the opening of the Sacred War, event that would mark the ineluctable twilight of the Karavan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While walking along the southern shore of Temples Lake, Pü realised that a few groups of survivors had settled on the islands scattered across the vast stretch of water. The kitins, and especially the famous patrols of green and white insects with spiked abdomens, were poor swimmers and posed no direct threat to the islanders, who only had to contend with the attacks of the fire-breathing dragonflies, which were already perilous enough. However, Pü knew that the apparent safety was deceptive. He had already seen flying kitins transporting walking kitins to places otherwise inaccessible to the latter, and therefore knew that, without adequate precautions, the islands could easily be overrun. Such was the message he tried to convey after finding a boat to the islands closest to the shore. The islanders told him that kitin incursions were rare and that his presence was not welcome, refusing any further discussion. However, against all expectations, one survivor was more open and, after a brief discussion, advised Pü not to go to Taï-Toon: she claimed that a powerful sorcerer from a neighbouring island had threatened anyone who might attempt to venture there. However, like the other survivors, Pü's presence was worrying her: his black mask was invariably seen, at best, as an ominous sign.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite the disappointment of yet another refusal, which further undermined his aspiration to become a saviour, Pü had to admit that this part of Zoraï country did indeed seem less infested with kitins than the other regions he had crossed. As he returned to the shore, then climbed the Great Wall for a closer look at the southern jungles, now turned into shapeless swamps by the Goo that was voraciously decomposing the flora and fauna, he realised why: the kitins themselves must have feared the destructive substance. He was also surprised to note that, three years after the fall of the Theocracy and Zorai civilisation, the wall was still acting as a magnetic barrier, preventing the Goo from advancing further north. But he knew that this was only provisional. Sooner or later, the ambers used as repellents would lose their electrostatic properties. Unless they could be replaced, this would condemn what was once the beating heart of Zoraï country to an inevitable contamination by the Goo. The only recourse then would be to use fire to try and halt its progress. And not a magical fire produced by a homin, whose burning capacity would have been finely controlled, but the wild and devastating fire, the result of a chain reaction of uncontrollable fires, capable of reaching unimaginable temperatures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thanks to the reduced kitin presence at the edge of the Purple Marshes, Pü eventually reached Taï-Toon more quickly than he had needed time to reach Zu-Galam from the Eternal Garden. In daylight, this city, which he had already approached in his youth, appeared to him to be a reduced version of Zoran: it stood at the centre of a circular enclosure, built along a stretch of water, and was structured around a main building. At Zoran, built on the shores of the Lake of Temples, it was the Zo'laï-gong, the most important Kamist temple in the country, that reigned over the heart of the city. In Taï-Toon, built on the shores of the Lake of Knowledge, the Zo'sok-gong, which housed the Great Zoraï Library, held this central position. Originally located in Zoran, this emblematic library had been rebuilt in Taï-Toon after the siege and bombardment of the Fyros armies in 2328 destroyed almost all Zoraï knowledge. Until then, this knowledge had been recorded on mektoub skin parchments, a medium whose fragility had proved problematic. The reconstruction was therefore also an opportunity for the Council of Sages to reconsider the methods of preserving written knowledge. The solution emerged from a competition organised by the Theocracy to develop a more perennial mean of preservation. The competition was won by the famous Hari Daïsha, thanks to his visionary invention: the first concept of the amber cube. This revolutionary system made it possible not only to store and freeze material objects, but also to preserve intangible thoughts. By reimagining the way in which his people's knowledge would be preserved, Hari Daïsha sowed the seeds of a new era, in which the whole of humanity would be able to access a mode of transmission that went beyond the written or spoken word to touch directly on thought itself. Every Zorai, whatever their beliefs, took immense pride in this.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
This is why, unlike the Zo'laï-gong, a monument erected to the glory of Jena whose demolition Pü had welcomed after his exploration of Zoran three years earlier, he was fervently hoping that the knowledge preserved at the heart of the Zo'sok-gong had escaped the havoc. In a hurry, but remembering the warning from the island's Zoraï, he entered Taï-Toon with calculated discretion, taking care not to attract attention. If he truly did exist, the ‘powerful sorcerer’ she had told him about might be dangerous. As expected, like Zoran, the city had been the target of Karavan bombardments three years earlier, in order to eliminate the swarm of kitins. The damages were clearly visible: ancient carcass remains littered the craters scattered around the perimeter and breaches teared the city's circular wall. In the centre of the city, the Zo'sok-gong, smaller than Zoran's Zo'lai-Gong but similar in its square-based pyramidal structure, was also partly destroyed. Fortunately, only the surface appeared to have been affected. Once inside the enclosure, Pü noticed a Zorai on guard duty, nonchalantly leaning against the railing of a tower that was still untouched. The guard wasn't paying much attention, given the ease with which Pü had escaped his vigilance. As he did not wish to create a diplomatic incident, Pü climbed the tower ladder to introduce himself to him. Finally noticing his presence, the guard, more surprised than anything else, unsheathed a sword.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who the heck are you? You've no business here! Taï-Toon is off-limits!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I don't come to you as an enemy,'' Pü replied calmly, raising his hands as a sign of peace. ''I've just heard that a mighty sorcerer has forbidden entry to Taï-Toon. Do you know him? I'd like to meet him.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's impossible! Leave immediately! threatened the homin, taking a step forward and raising his weapon.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü sighed and examined him for a few moments. Athletic body, good grip on the sword, but an arm that was barely bubbling with Sap, not enough to significantly increase the strength of its blows. Clearly, this was not the sorcerer he had been told about, even if his reaction confirmed the existence of such a one. He was undoubtedly a simple soldier in his service, probably a survivor from the regular guard of the Theocracy or of some tribe. His obvious lack of mastery in the art of manipulating Sap made him little of a menace.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I do not wish to harm anyone. Neither him nor you,'' said Pü, calmly moving forward, his hands still raised. ''Just tell me where he can be found.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü's stance and the confidence it exuded made the Zorai back off, and he glanced furtively towards the centre of the city, unwittingly betraying his master's location. Realising his mistake, he let out an insult before pouncing on the intruder. Pü easily dodged the desperate attack and, in one fluid movement, delivered a precise uppercut against his chin. While a first-rank soldier would have succeed to use the powers of the Sap to absorb the blow, the novice guard collapsed instantly to the ground. Without missing a beat, Pü quickly bound and gagged him. Given the blow he had just received, the guard would need some time to regain consciousness and, even if he managed to wake up quickly, it would still require some time for him to free himself. This gave Pü plenty of time to infiltrate the pyramid without triggering the general alarm. As he was about to climb down the tower, however, something caught his eye. The guard's sword. Very well-crafted indeed, it would be a perfect replacement for his own, lost a few weeks earlier when he was abducted by the black bird. Without hesitation, he grabbed it before discreetly slipping away.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü had no trouble infiltrating the Zo'sok-gong, easily avoiding or quietly knocking out the few guards he came across. Although he initially found it difficult to find his way through the pyramid's maze of dark, narrow corridors, he nevertheless enjoyed getting lost in this labyrinth, which at times reminded him of the interlacing hollow roots of the family stump. Once inside the immense library, Pü proceeded cautiously along the vast aisles, carefully observing the signs of a recent homin presence. Some of the shelves had been emptied of their contents, suggesting some theft. In places, the floor was strewn with amber cubes, while several shelves had been knocked over, contributing to the chaotic appearance of the place. The intact ceiling and walls indicated that this damage was not the result of Karavan bombardments, but rather the product of battle scenes or vandalism. Along the way, Pu came across the desiccated carapaces of small kitins and the emaciated skeletons of a few Zoraïs, silent witnesses to the violent events that had once shaken this place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When he finally arrived in front of the most private section of the library, where in the past only the most eminent sages of the Theocracy were admitted, Pü heard a voice. He discreetly entered the room, which was barely lit by a few firefly lanterns, and then hid behind a shelf. Observing the scene, he had to use his new senses to realise that what he was watching was not an imposing animal, unrecognisable in the half-light, but indeed a Zoraï. While Pü was around two metres tall, a relatively common height for Zoraïs born male, the homin he was observing must have been around two metres thirty, an abnormal height. Or rather two metres fifty. He was actually hunchbacked and struggled to stand perfectly upright. His height was simply inordinate. And yet that was the least strange thing about his massive, irregularly swollen and bloated body. Only his mask, small in proportion to his massive body, immaculately white and devoid of horns, offered a touch of harmony to his otherwise misshapen appearance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Load these ones.&amp;quot; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The voice came not from the hunchback, but from a crouching Zorai who, straightening up, grabbed one of the amber cubes piled up at his feet. Standing at around two metres ten and dressed in a beautiful, albeit worn, violet gown, the hominin revealed arms that were surprisingly slim, nay scrawny. However, what really caught Pü's attention was his mask. Perfectly symmetrical and adorned with green ideograms, it was crowned by a series of long horns rising from the temples to the forehead, giving the whole an almost regal allure. This imposing mask, which seemed almost out of proportion to the thinness of its wearer, reminded Pü of Grandmother Bä-Bä, even though the individual was only in his thirties. While it was generally assumed that the mask revealed the wearer's soul and intimate link with the Kamis, some also believed that its size could indicate its potential. Pü looked at his own mask, which was larger than average, and then realised that he had found the famous sorcerer he was looking for. The latter was staring silently at the amber cube he was holding with both hands, while the giant was busy loading the other cubes from the designated pile into a large cart that was already half-full. Suddenly, the Zorai's mask swivelled towards the shelf behind which Pü was hidden. It raised its free hand towards him. A threatening hand.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I see you, thief. Come out.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Pü instantly realised that the sorcerer had not spotted him visually, but through the same sense that allowed him to perceive the network of Sap that irrigated Atys. The island's Zoraï had definitely not lied: this individual was definitely powerful. Undaunted, the Zorai emerged from his hiding place and stepped forward, scouring the shadows until the light of the lanterns fully illuminated his mask. The sorcerer let out a small giggle at the sight.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Oh, but you're not a thief! Or rather, not just any thief. Sang Fu-Tao the Black Mask, first among the Black Warriors of Ma-Duk, father of the prophetic Sacred Warrior. Your survival does not surprise me. I must say…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Surprised, Pü let the sorcerer speak, while the hunchback, indifferent to his presence, busied himself collecting the amber cubes his master had pointed out to him. Like Zunak, the antekami leader he had met in Zoran three years ago, this Zorai also knew his family. Was he, like the Antekami, an ancient adversary of his father?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;… for at the end of the world, only the Provided and the Appointed remain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm not Sang. I'm his son,'' replied Pü, once the sorcerer had completed his monologue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;His eldest? So the prophecy has come true. The Sacred Warrior is on the march. It's true that your constitution is… singular.&amp;quot;'' he said, scrutinising Pü from mask to toe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü didn't have the heart to tell him that, as Zunak had done before him, the sorcerer mistook him for Niï. He preferred to concentrate on his tone and attitude, wondering whether there was any mocking intent behind his words. Not being very good at detecting innuendo, he couldn't say for sure. What he was sure of, however, was that this individual liked to listen to himself talking. In the absence of any response from Pü, he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;If you survived, I hope the same is true of your mother and Bä-Bä.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While it was possible this individual had been making fun of him until now, that was not the case this time. Pü could read the sincerity in his eyes and hear the concern in his voice. More eager than ever to discover his identity, Pü decided to open up to him and took a few steps forward.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Unfortunately, that's not the case. Grandma Bä-Bä and my mother are dead, as is every member of my tribe. We managed to repel the first wave of kitins in a fierce battle, but the second was fatal. By a sad twist of fate, I'm the only survivor. Tell me, who are you? You seem to know my tribe well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Oh, I'm sorry for your loss. I am indeed familiar with your tribe and its customs, as well as those of many others who once inhabited the jungle, especially those with distinct religious beliefs. Heresiology is one of my hobbies. I met your mother on several occasions in Zoran, when she represented your tribe as a diplomat. As for the honourable Bä-Bä, I met her, always in the company of your mother, at exceptional councils aimed at understanding and defeating Goo, bringing together all the country's scholars, including the most marginal.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer's eyes, which had been staring at him until then, turned towards the amber cube he still held in his hand. Pü didn't know if he had deliberately omitted to reveal his identity, or if he was absorbed in his thoughts. What was certain, however, was that these were tinged with dark resentment, as the long diatribe he launched into soon showed.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;‘At least you can take comfort in knowing that your tribe left with courage and honour, unlike Zoran's sages and bureaucrats, who trampled on their people in order to secure their place in the Karavan transporters. I hope they were chased as they fled, and that their vehicles crashed in the dark, unexplored areas bordering Atys! As for the Kamis, after spending almost three centuries telling us that we were their chosen people, none of them showed up when we really needed them, leaving the Karavan, whom they taught us to hate so much, to save the most cowardly and privileged among us…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While the sorcerer continued to express his resentment, his hands pressed the cube with increasing intensity. Pü understood this rancour. He too had felt a deep bitterness, not towards the Theocracy, which his upbringing had conditioned him never to esteem, but towards the Kamis, despite the explanations the Black Kami had given him about their inaction during the invasion. Waiting for his interlocutor to finish his new monologue, so that he could ask him his identity again, Pü stared at the cube in silence. He wondered if the sorcerer's fingernails, which seemed to be digging into the amber, could alter the ideograms inscribed. Squinting reflexively, he managed to decipher what was inscribed, despite the gloom: “''Treatise on the mutagenic powers of the Goo. By Fung-Tun''”. Pü, who understood instantly that the amber cube contained dangerous knowledge, remembered that he was in the most private section of the library. And as Pü glanced at the cube on top of the stack carried by the hunchback, trying to get an idea of its contents, the sorcerer suddenly interrupted his diatribe and took three steps backwards.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;He... He's with you?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
It took Pü a good five seconds to grasp what the sorcerer was referring to. When he turned round, he was startled to discover the Black Kami levitating behind his shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, he's with me,&amp;quot;'' Pü replied thoughtlessly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
It was the first time he was seeing the Black Kami since the incident at Zu-Galam, and that filled his mind with confused thoughts. He was still furious at him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's… That's as if it came out of you! Is that why you have this dense flow of Sap running inside you? Who are you for real and what do you want? You've come to take him away from me, haven't you? I'll never let you do that! It's mine!'' shouted the sorcerer, taking a few more steps backwards.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;No, no, I haven't come to steal from you, nor to hurt you, I just wish to have a conversation!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As if to contradict him, the Kami raised one of his small hands and pointed a glittering claw at the sorcerer. Pü's body froze at the sight of his white eyes, filled with terrifying anger. Not since the day he had freed the Kami of the Antekamis, and the latter had slaughtered his abductors, had he seen him in such a condition. Did he know this Zoraï? Why did he want to hurt him? But now was not the time for questions. Pü felt the spiritual particles that made up his being resonate with those of the divine creature. All around him, the whole room began to vibrate. Still disturbed by its sudden apparition, he reacted later than the sorcerer, who, after a moment's fright, had pulled himself together with fierce determination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, get him alive!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Responding to his orders, the hunchback leapt at Pü with surprising agility for a creature of his size. At the same time, the sorcerer dropped the amber cube and, without using any amplifying gloves, incanted a bolt of lightning of phenomenal power which shot towards the Kami, crashing against his claw just as a burst of light shot out of it. The force of the impact, and the fact that the sorcerer didn't flinch, made Pü realise that this one was in a much higher category than his own as a practitioner of magic. He was clearly as experienced as his mother had been, even though he was closer to the age his brother should have reached. Unbalanced by the wave of energy, Pü was unable to completely dodge the giant's assault, who managed to grab his arm with his larger hand. The pressure of the grip confirmed that the hunchback's brute strength was just as exceptional as his size, and Pü realised that he wouldn't be able to loosen its grip. Seeing that his opponent, once having managed to catch him as his master had asked, remained motionless, Pü unsheathed the sword he had stolen from the guard with his free hand and slashed the giant's arm. But, apparently unaffected by the pain, the giant did not react and did not let go. Meanwhile, the sorcerer maintained his lightning strike against the Kami, who contained his assault with the tip of his claw. Despite the power it wielded, the divine creature, whose eyes were still filled with anger, seemed barely affected. It began to levitate slowly towards its target, implacable despite the power of the lightning. Fearing for the sorcerer's life, and although he had not initially intended to hurt anyone, Pü barely hesitated before slicing off the giant's forearm, promising himself to heal him once the crisis had eased. When the huge limb fell to the ground, its owner barely reacted and tried to catch Pü with his stump. But the Zorai had already rushed towards the Kami, determined to stop him. Remembering that when he had been kidnapped by the black bird, driven by anger, he had felt able to penetrate its mind and control it by gripping its talon, he put his hand on his fur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Cease at once!  I order you!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü felt the Kami flicker, but unlike last time, no intense heat repelled him. The divine creature deflected the sorcerer's lightning bolt with a sudden gesture, throwing him backwards, and the electric bolt went on to slice a bookcase in half. Then it floated to the ground. It floated to the ground and sank into it, slowly, as if it had no consistency, until it finally disappeared. Pü rushed towards the sorcerer to help him up, but he was quicker and, still wary, held up his hands, probably ready to incant another bolt of lightning.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm sorry, I don't know what got into him,' says Pü, raising his hands to soothe the situation. I've met other homins over the last few weeks, and this is the first time he reacts like this. In fact, he'd never shown himself to anyone but me before today. Maybe he thought my life was in real danger. Or maybe…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü crouched down and picked up the amber cube that the sorcerer had been holding just a few moments earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Perhaps it wasn't meant for you, but for this. This knowledge is dangerous and abhorred by the Kamis… After all, it became visible the moment I read the inscription on it. Perhaps he sees through my eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;He… He can see through your eyes?'' protested the sorcerer. ''But by Jena, who are you really! You commanded this Kami and you speak of him as if he were a mere protective animal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you who I am. I, on the other hand, still don't know who you are.’&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Again deciding not to answer, the sorcerer lowered his hands and called out to the one named Zu-Gon. The imposing Zoraï stepped forward, holding his severed limb in his good hand, and it was with formidable magical dexterity that his master grafted it onto his stump. Still silent, the hunchback moved his fingers and observed his hand as if discovering it for the first time.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Before answering, I must make sure that you are not here to steal from me. Why did you go to the trouble of eliminating all my guards to get into this library?'' he finally asked.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I didn't kill any of them. I just knocked a few out. And again, I have no intention of robbing you. I set out on a journey a few weeks ago, with the aim of gathering the survivors of Atys and offering them my protection. I was recently informed that a powerful sorcerer had forbidden access to Taï-Toon. I simply wanted to find out who had taken control of this city, as the Antikamis did with Zoran.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't compare me to those barbarians,'' spat the sorcerer, holding out his hand for Pü to return him the amber cube. ''I've ordered my guards to watch the entrances precisely to prevent the city, and especially this library, from being ransacked by ignorant or dangerous individuals. This knowledge must not fall into just any hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what makes you more qualified than anyone else to handle this knowledge?'' replied Pü, pulling his hand back. ''I still don't know who you are.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer stared at Pü with palpable intensity, as if carefully weighing up his answer, scrutinising every detail of his mask. Silence fell, heavy with meaning, before he finally spoke, in a deep, measured voice. Only four words were spoken, as if to clarify everything.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm Marung Horongi.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
And indeed, that was enough to explain a lot. Among the handful of famous contemporary magicians that Pü had heard about from his mother, and whom he had considered might be the famous sorcerer, Marung Horongi stood out. The most promising disciple of the Grand Sage Min-Cho, he was seen by some as the most worthy of those who could succeed him and lead the Theocracy on his death, although tradition favoured Hoi-Cho, Min-Cho's descendant. The story also goes that Marung Horongi received his kinship mask at the age of six, an extraordinary feat. Pü, whose mask had only grown when he was ten - an age already considered exceptional - found it hard to believe when his mother first told him. A few seconds passed before he finally handed him the amber cube.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm not really surprised, I've heard all about you. Even so, I think you should be wary of this dangerous knowledge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This dangerous knowledge, as you call it, is in good hands,’ replied the sorcerer, grabbing the amber cube quickly, as if he feared Pü might change his mind. It's in good hands because I understand its power and its implications.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You wouldn't be the first to say that and to…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The conversation was abruptly interrupted by a small, trembling voice from a neighbouring room. Pü turned round and saw a Zorai barely five years old emerge from the gloom, walking swiftly, betraying the fear inside him. Instinctively, Marung stretched out his arms in Pü's direction, ready to act at the slightest sign of a threat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ma… Marung? Are you all right? There was a noise…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On seeing Pü, the child stopped dead in his tracks, his eyes riveted on the large black mask. Pü could immediately see the fear on the child's face. A face still devoid of mask. At that moment, it was impossible to say which of the two was more confused by the other. Pü had not seen a child for several years, and the boy's innocent face, imbued with a gentleness he had almost forgotten, overwhelmed him. His wide black eyes, filled with fear, were set above a slightly upturned nose and round cheeks that still betrayed all the frailty of childhood. Instantly, Pü was overcome with emotion and felt tears welling up in his eyes. This naked face, pure and vulnerable, contrasted cruelly with the horror that had reigned over Atys since the kitin invasion. It was like a fragment of another time, a vision of a bygone life. A life where children hunted fireflies and swung from vine to vine in the family stump, just as he himself had done, before his games gave way to endless martial training. A life without the pain of having had to collect the seeds of life from the twenty-seven children of his tribe, slaughtered by the kitins, to carry out the funeral rite he had forced himself to organise, alone. Desperately alone. Pü lowered his head and ran his fingers along the eye slits of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Everything's fine, don't worry,'' said Marung, beckoning the child to join him, seeing that no Kami had emerged from the darkness. ''It was nothing, just a misunderstanding.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer bent down and hugged the young Zoraï, offering him a comforting protection that contrasted with the image Pü had formed of him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who is he?'' the boy asked, pointing at Pü, his curiosity gradually overcoming his anxiety.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Just a visitor. He's an Appointed, just like the two of us. Do you remember what I told you about the Provided and the Appointed? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I remember. In the new world, there are two kinds of people. Those who are lucky, and those who have to do great things.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nodded silently and stood up. Realising Pü's emotion, he preferred not to start again and ordered Xe-Qe to resume his loading work. The child remained motionless, staring at Pü's mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm called Pü,'' he finally said, once he'd recovered from his emotions. ''And what's your name?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nung Horongi. I'm Marung's brother.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Disturbed by the apparent age difference, Pü glanced questioningly at the sorcerer, who caught the silent question.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;We don't share the same blood. I adopted him three years ago,'' he said, placing a hand on the child's shoulder, squeezing it just enough for the gesture, which was supposed to be protective, to take on a possessive, almost oppressive quality. ''When I found him, he was floating in the air above his village, which the Kitins had reduced to ashes. Fabulous, isn't it? It was for him that I feared you or your Kami had come here. Nung is my treasure, isn't he, Nung?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, a radiant smile lit up the child's face, striking Pü right in the heart and reawakening an emotion he had only just managed to contain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes! I am Marung's treasure!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Treasure''. That was how his mother used to call him when he was a child. Pü, who had never imagined himself as a big brother, and even less as a father, surprised himself for the first time by imagining himself responsible for a child. And this idea sparked hope in his heart. Yes, that was what he wanted. Not specifically to become a father, but to dedicate his life to the protection of innocent beings, far from the darkness and the fractures that haunted him. To escape the pain of past losses, the memories of the atrocities that the grip of tradition had made him commit as a child, and those he seemed destined to perpetrate. To erase himself and find new meaning for his life.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He too wanted to have a treasure to protect.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapter II·IV - Doomed to live]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VI - Obsession]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8053</id>
		<title>II.6</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8053"/>
				<updated>2025-06-27T14:26:42Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'' a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'' said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'' he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It was just a bit, Marung, I promise…&amp;quot;''murmured the child, lowering his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Marung, Nung's working hard,&amp;quot;'' Pü intervened, rising to his feet. ''&amp;quot;You should…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Did I ask your opinion, Pü Fu-Tao,&amp;quot;'' the sorcerer cut him off coldly. ''&amp;quot;This child is my responsibility, and… &amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a knock at the door. Marung, without looking away from Pü, gave a curt invitation. The door creaked open, revealing Zu-Gon's imposing arm in the frame, followed by his small, white, hornless mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:'&amp;quot;Ma… Rung. Sick ma… masks. Arrived.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah! let out the sorcerer, while turning to the hunchback. That's excellent news! I was convinced that a patrol of kitins had got the better of them, and that I'd never get what they'd promised me. I'm going to collect what's owed to them. Go and warn them, Zu-Gon, and tell them to wait for me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung picked up the amber cube still lying in the centre of the table and handed it to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thank you for sharing this knowledge with me. And if it's all right with you, I'd love to ask you more questions some other time. I was also serious when I offered to pass on some of my teachings to you, once I'd finished reading your amber cube. Give it some thought. In the meantime, all you have to do is go with Zu-Gon. You should be interested in what's being delivered here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then he knelt down in front of Nung and put a hand on the child's shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;As for you, do you know what you have to do?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, Marung, I have to revise for my anatomy class,&amp;quot;'' he said in a small voice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And why is it important to revise for this course, like all the others? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because, if I want to change the world, I need to know everything about it,&amp;quot;'' he recited in a monotonous tone, like a lesson learnt by heart.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, but with a smile. Because you like that, don't forget.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to protest, but changed his mind, judging that this would only make Nung's situation worse. Without another word, the four Zoraïs left the room and went down to the ground floor. As Marung made his way into the depths of the temple and Nung, mask down, headed for his study room, Pü and Zu-Gon passed the guard posted at the entrance. Not knowing where the meeting was to take place, Pü followed the hunchback as he hobbled towards the east coast of the island.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On the way, he thought about Marung's proposal. The sorcerer certainly had a lot to teach him, but his mysterious ways were arousing in Pü a growing distrust. And above all, his manipulative nature worried him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, you who spend a lot of time with Marung, do you think I should accept his proposal and follow his teachings?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was no reply. Pü found it very difficult to communicate with Zu-Gon. Not because of his slurred speech, but because he never gave any substance to the conversation. Getting anything out of him other than a “yes” or a “no” was quite a feat, and Marung was the only one who could maintain a dialogue with him. When Pü had tried to find out more, the sorcerer had explained that he had found Zu-Gon wandering near Taï-Toon, a few months after the kitins had attacked the island, and that his deformities were shortening his life expectancy. The hunchback could say neither where he had come from nor what had caused his physical and mental state. Once again, the details remained vague, and Pü had quickly realised that Marung was not prepared to say any more. Mysteries. Always mysteries.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When they reached the coast, he discovered four Marung's mercenaries silently keeping an eye on a group of five Zoraïs slumped on the shore. These were dressed in dirty, badly damaged armour, evidence of a long trip. Beside them was a large boat docked to the shore, covered with a worn canvas tarpaulin, whose edges were gently flapping in the lake breeze. As soon as they noticed Pü, the Zoraïs started pointing at him, whispering amongst themselves. Looking at their masks, Pü thought at first that they were Antekamis, but on closer inspection he noticed that their wounds did not seem voluntary. They were not suggestive of ritual self-mutilation, but rather of infected or badly healed wounds, moreover not limited to their masks. On the whole, these Zoraïs looked thin and in poor health.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With no one speaking, and Pü unaware of what Marung wanted to show him, he stood aside and waited in silence. Meanwhile, Zu-Gon went and sat by the mercenaries, sharing their silence. About ten minutes later, Marung appeared, a large wicker bag slung over his back. Ignoring Pü, he went on to the group of Zoraïs, causing one of them to stand up. Probably the homina head of the little group.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd be lying if I said I ‘m not pleased to see you.&amp;quot;'' said Marung as he walked straight towards the boat, without even glancing at nor greeting the Zoraï homina.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Hold… Hold on, our reward first!&amp;quot;'' shouted the Zoraï as she stepped in, arms outstretched, between Marung and the boat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Her gesture triggered an immediate reaction from her comrades, who jumped to their feet. The tension on the shore immediately became palpable. Marung's mercenaries, on the alert, adopted a defensive posture, their hands instinctively sliding to their weapons. The sorcerer, stopped dead in his tracks by the homina's audacity, fixed her with an intense gaze.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your reward first? What difference does it make?'' he replied coldly, letting a few seconds pass before continuing. ''&amp;quot;It doesn't really matter. If you're in such a hurry, I'll show you. I've kept my promise and have treated you well, believe me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully slid the bag off his back, revealing the fragility of its contents with his slow movements. When he opened it, the Zoraï and her companions gathered around him, prompting the mercenaries to approach in their turn, wary. Meanwhile, only Pü and Zu-Gon stood back, observing the scene from afar. Marung went on:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The product is in these jars. I synthesised it myself, and I guarantee its purity. I've estimated around four hundred doses, so the quantities remain reasonable. Here's the material: fragile, but reusable many times over if you take good care of it. And here, an alcohol solution, essential for disinfecting before and after application, and for cleaning the equipment. I know I'm repeating myself, but it's essential.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigued, Pü eventually approached the group. In the basket, he spotted containers holding a familiar ochre liquid: foa-foo, an oil-based synthetic drug that had once caused chaos in the Jungle and in the regions run by the Trykoth Federation. Others contained a transparent liquid, probably the disinfectant he mentioned, and he also saw syringes. These medical tools, mainly used by the Matis, were generally made from the stings or spines of animals and plants, a skill that had been passed down to them along among others by the Karavan. The Karavan. This simple realisation sent a wave of irritation through Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thought you joined this temple to heal homins, Marung, not for their health to destroy! And you're using syringes, tools passed on by the Karavan to the Matis in order to encourage their abominable experiments aimed at altering nature with the ultimate goal of reaching the Kamis. By doing so, you're spreading both diseases and this corrupting knowledge. It's reckless!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
A heavy silence fell. Mercenaries and Zoraïs with damaged masks exchanged nervous glances. They all knew it was unthinkable to address Marung in such a tone of voice. The sorcerer slowly got to his feet and turned to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Since when have you been concerned about the health of infidels, Pü Fu-Tao? I've read the rules laid down by your cult, and on the face of it, you should be delighted. These Zoraïs, hardly Kamists, will be easier to eliminate.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Zoraï who was presumably leading the group crossed her puny arms.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Wait, Marung. Is that us you're talking about?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Silence!&amp;quot; shouted the warlock who, losing his temper, so made everyone, apart from Pü, take a few steps back.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you that I no longer follow the precepts of the Black Cult of Ma-Duk, Marung,&amp;quot; retorted Pü. &amp;quot;Keep your second degree to yourself. ''Foa-foo'' is highly toxic and addictive, and you know it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't tell me that's what's bothering you, Pü Fu-Tao! The use of psychoactive substances is common in Zoraï spirituality. Your tribe used them too.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's got nothing to do with it! ''Foa-foo'' is a synthetic drug produced by traffickers motivated only by the lure of profit. Look at them, for God's sake! They're sick!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Of course they're sick! You 're not the one whot teach me that. But if I didn't provide them with this, do you know what they'd do? They'd go and eat ''Goo''! Just look at those wretches! It's not just because of the effects of la ''foa-foo'' that their bodies are in this state.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung turned back to the group of Zoraïs, who, in a silent show of submission, bowed their heads in unison, accepting the insult without protest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that what you'd prefer, Pü Fu-Tao? Yes, they are sick. Yes, they are slaves to this product. And yes, of course I could cure their addiction, at the cost of long and painful months of cures. But none of them want that. Why, would you ask? Because, three years ago, the world collapsed. And today, that's all they have left.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung stepped towards the Zoraï, reached out a hand and stroked her dirty blue hair with icy softness. She shivered, unable to conceal her fear.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
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		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-06-27T14:26:18Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.6&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé… Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres… comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, '''intervint''' Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on '''m’apporte là''' devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla '''devant''' Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Pü avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=8048</id>
		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-05-23T19:55:36Z</updated>
		
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{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé… Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres… comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, '''intervint''' Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on '''m’apporte là''' devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla '''devant''' Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Pü avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8047</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-05-23T19:55:05Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'' a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'' said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'' he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It was just a bit, Marung, I promise…&amp;quot;''murmured the child, lowering his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Marung, Nung's working hard,&amp;quot;'' Pü intervened, rising to his feet. ''&amp;quot;You should…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Did I ask your opinion, Pü Fu-Tao,&amp;quot;'' the sorcerer cut him off coldly. ''&amp;quot;This child is my responsibility, and… &amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a knock at the door. Marung, without looking away from Pü, gave a curt invitation. The door creaked open, revealing Zu-Gon's imposing arm in the frame, followed by his small, white, hornless mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:'&amp;quot;Ma… Rung. Sick ma… masks. Arrived.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah! let out the sorcerer, while turning to the hunchback. That's excellent news! I was convinced that a patrol of kitins had got the better of them, and that I'd never get what they'd promised me. I'm going to collect what's owed to them. Go and warn them, Zu-Gon, and tell them to wait for me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung picked up the amber cube still lying in the centre of the table and handed it to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thank you for sharing this knowledge with me. And if it's all right with you, I'd love to ask you more questions some other time. I was also serious when I offered to pass on some of my teachings to you, once I'd finished reading your amber cube. Give it some thought. In the meantime, all you have to do is go with Zu-Gon. You should be interested in what's being delivered here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then he knelt down in front of Nung and put a hand on the child's shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;As for you, do you know what you have to do?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, Marung, I have to revise for my anatomy class,&amp;quot;'' he said in a small voice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And why is it important to revise for this course, like all the others? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because, if I want to change the world, I need to know everything about it,&amp;quot;'' he recited in a monotonous tone, like a lesson learnt by heart.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, but with a smile. Because you like that, don't forget.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to protest, but changed his mind, judging that this would only make Nung's situation worse. Without another word, the four Zoraïs left the room and went down to the ground floor. As Marung made his way into the depths of the temple and Nung, mask down, headed for his study room, Pü and Zu-Gon passed the guard posted at the entrance. Not knowing where the meeting was to take place, Pü followed the hunchback as he hobbled towards the east coast of the island.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On the way, he thought about Marung's proposal. The sorcerer certainly had a lot to teach him, but his mysterious ways were arousing in Pü a growing distrust. And above all, his manipulative nature worried him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, you who spend a lot of time with Marung, do you think I should accept his proposal and follow his teachings?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was no reply. Pü found it very difficult to communicate with Zu-Gon. Not because of his slurred speech, but because he never gave any substance to the conversation. Getting anything out of him other than a “yes” or a “no” was quite a feat, and Marung was the only one who could maintain a dialogue with him. When Pü had tried to find out more, the sorcerer had explained that he had found Zu-Gon wandering near Taï-Toon, a few months after the kitins had attacked the island, and that his deformities were shortening his life expectancy. The hunchback could say neither where he had come from nor what had caused his physical and mental state. Once again, the details remained vague, and Pü had quickly realised that Marung was not prepared to say any more. Mysteries. Always mysteries.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When they reached the coast, he discovered four Marung's mercenaries silently keeping an eye on a group of five Zoraïs slumped on the shore. These were dressed in dirty, badly damaged armour, evidence of a long trip. Beside them was a large boat docked to the shore, covered with a worn canvas tarpaulin, whose edges were gently flapping in the lake breeze. As soon as they noticed Pü, the Zoraïs started pointing at him, whispering amongst themselves. Looking at their masks, Pü thought at first that they were Antekamis, but on closer inspection he noticed that their wounds did not seem voluntary. They were not suggestive of ritual self-mutilation, but rather of infected or badly healed wounds, moreover not limited to their masks. On the whole, these Zoraïs looked thin and in poor health.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With no one speaking, and Pü unaware of what Marung wanted to show him, he stood aside and waited in silence. Meanwhile, Zu-Gon went and sat by the mercenaries, sharing their silence. About ten minutes later, Marung appeared, a large wicker bag slung over his back. Ignoring Pü, he went on to the group of Zoraïs, causing one of them to stand up. Probably the homina head of the little group.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd be lying if I said I ‘m not pleased to see you.&amp;quot;'' said Marung as he walked straight towards the boat, without even glancing at nor greeting the Zoraï homina.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Hold… Hold on, our reward first!&amp;quot;'' shouted the Zoraï as she stepped in, arms outstretched, between Marung and the boat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Her gesture triggered an immediate reaction from her comrades, who jumped to their feet. The tension on the shore immediately became palpable. Marung's mercenaries, on the alert, adopted a defensive posture, their hands instinctively sliding to their weapons. The sorcerer, stopped dead in his tracks by the homina's audacity, fixed her with an intense gaze.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Your reward first? What difference does it make?'' he replied coldly, letting a few seconds pass before continuing. ''&amp;quot;It doesn't really matter. If you're in such a hurry, I'll show you. I've kept my promise and have treated you well, believe me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully slid the bag off his back, revealing the fragility of its contents with his slow movements. When he opened it, the Zoraï and her companions gathered around him, prompting the mercenaries to approach in their turn, wary. Meanwhile, only Pü and Zu-Gon stood back, observing the scene from afar. Marung went on:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The product is in these jars. I synthesised it myself, and I guarantee its purity. I've estimated around four hundred doses, so the quantities remain reasonable. Here's the material: fragile, but reusable many times over if you take good care of it. And here, an alcohol solution, essential for disinfecting before and after application, and for cleaning the equipment. I know I'm repeating myself, but it's essential.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigued, Pü eventually approached the group. In the basket, he spotted containers holding a familiar ochre liquid: foa-foo, an oil-based synthetic drug that had once caused chaos in the Jungle and in the regions run by the Trykoth Federation. Others contained a transparent liquid, probably the disinfectant he mentioned, and he also saw syringes. These medical tools, mainly used by the Matis, were generally made from the stings or spines of animals and plants, a skill that had been passed down to them along among others by the Karavan. The Karavan. This simple realisation sent a wave of irritation through Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thought you joined this temple to heal homins, Marung, not for their health to destroy! And you're using syringes, tools passed on by the Karavan to the Matis in order to encourage their abominable experiments aimed at altering nature with the ultimate goal of reaching the Kamis. By doing so, you're spreading both diseases and this corrupting knowledge. It's reckless!&amp;quot;&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-05-06T15:00:29Z</updated>
		
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&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
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{{Clear}}&lt;br /&gt;
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{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé… Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres… comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, '''intervint''' Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on '''m’apporte là''' devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla '''devant''' Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Pü avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8022</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-05-06T15:00:14Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It was just a bit, Marung, I promise…&amp;quot;''murmured the child, lowering his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Marung, Nung's working hard,&amp;quot;'' Pü intervened, rising to his feet. ''&amp;quot;You should…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Did I ask your opinion, Pü Fu-Tao,&amp;quot;'' the sorcerer cut him off coldly. ''&amp;quot;This child is my responsibility, and… &amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a knock at the door. Marung, without looking away from Pü, gave a curt invitation. The door creaked open, revealing Zu-Gon's imposing arm in the frame, followed by his small, white, hornless mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:'&amp;quot;Ma… Rung. Sick ma… masks. Arrived.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah! let out the sorcerer, while turning to the hunchback. That's excellent news! I was convinced that a patrol of kitins had got the better of them, and that I'd never get what they'd promised me. I'm going to collect what's owed to them. Go and warn them, Zu-Gon, and tell them to wait for me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung picked up the amber cube still lying in the centre of the table and handed it to Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I thank you for sharing this knowledge with me. And if it's all right with you, I'd love to ask you more questions some other time. I was also serious when I offered to pass on some of my teachings to you, once I'd finished reading your amber cube. Give it some thought. In the meantime, all you have to do is go with Zu-Gon. You should be interested in what's being delivered here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then he knelt down in front of Nung and put a hand on the child's shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;As for you, do you know what you have to do?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, Marung, I have to revise for my anatomy class,&amp;quot;'' he said in a small voice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And why is it important to revise for this course, like all the others? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because, if I want to change the world, I need to know everything about it,&amp;quot;'' he recited in a monotonous tone, like a lesson learnt by heart.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, but with a smile. Because you like that, don't forget.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was about to protest, but changed his mind, judging that this would only make Nung's situation worse. Without another word, the four Zoraïs left the room and went down to the ground floor. As Marung made his way into the depths of the temple and Nung, mask down, headed for his study room, Pü and Zu-Gon passed the guard posted at the entrance. Not knowing where the meeting was to take place, Pü followed the hunchback as he hobbled towards the east coast of the island.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On the way, he thought about Marung's proposal. The sorcerer certainly had a lot to teach him, but his mysterious ways were arousing in Pü a growing distrust. And above all, his manipulative nature worried him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, you who spend a lot of time with Marung, do you think I should accept his proposal and follow his teachings?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was no reply. Pü found it very difficult to communicate with Zu-Gon. Not because of his slurred speech, but because he never gave any substance to the conversation. Getting anything out of him other than a “yes” or a “no” was quite a feat, and Marung was the only one who could maintain a dialogue with him. When Pü had tried to find out more, the sorcerer had explained that he had found Zu-Gon wandering near Taï-Toon, a few months after the kitins had attacked the island, and that his deformities were shortening his life expectancy. The hunchback could say neither where he had come from nor what had caused his physical and mental state. Once again, the details remained vague, and Pü had quickly realised that Marung was not prepared to say any more. Mysteries. Always mysteries.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-05-05T12:57:24Z</updated>
		
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&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
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{{Clear}}&lt;br /&gt;
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{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé… Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres… comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8020</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-05-05T12:55:32Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You use the terms “imagined” and “coherence”, as if you were talking about a work of fiction. But this is not an invented story. What you've read has been passed on to us as it is by the Kamis, and that's how we've recorded it, without omitting or adding anything. If any information is missing, it may be that the Kamis have chosen not to reveal it to us, or perhaps they simply don't have it. The Kamis are not omnipotent, as their inability to stop the swarm of kitins proved. So maybe they're not omniscient either…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Unsatisfied by the answer, Marung was about to go on, but thought better of it, realising that he had already broken the rules he himself had set for the discussion. Pü had time to take two long sips of chai before the sorcerer spoke again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Let's move on… As far as Ma-Duk is concerned, and regardless of the origin you attribute to him, I find the idea that the heart of Atys is the Supreme Kami perfectly logical. Much more so, in any case, than considering Jena to be the Supreme Kami, given that she is openly worshipped by the agents of the Karavan, and that no Kami has ever, to my knowledge, claimed to serve her. Of course, no Kami would have claimed not to worship her either. After all, their enigmatic nature and their taste for cryptic words make these questions delicate…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung glanced towards the door, hesitated for a moment, then changed his mind with a slight laugh before bringing the bowl to the mouth slit of her mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I would never have dared say that a few years ago. These words could have been used against me and my ambitions. But things have changed… In my opinion, it was the Zorais themselves who made Jena the Supreme Kami, under the influence of the Karavan and through lack of clarity from the Kamis. Personally, I've never subscribed to the official discourse of the Sages claiming that Jena occupies this position. I've always thought that there was no rigid hierarchy among the Kamis, even if some of them occasionally give the impression of being more influential or powerful than others… like the Black Kami who accompanied you, for example.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I couldn't tell you more about a possible hierarchy of Kamis,''&amp;quot; replied Pü, thoughtfully. ''&amp;quot;But I can tell you that the Supreme Kami exists. I've seen him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You've seen him?''&amp;quot; stammered Marung, half-spitting out his chai.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes. The image has just come back to me. Do you remember what I told you about my encounter with the Black Kami? When I freed him from the Antekami by removing the Karavan spear from his body, at first I thought he was dead: he instantly liquefied on the ground. Then, just as I was about to succumb to the fifty or so Antekami who had pounced on me, he regained consciousness. I've just remembered what happened when I touched him so that he could teleport me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü gently placed his bowl in front of him, his hands suspended for a moment, hesitating. He seemed to be searching for words, his gaze fixed on an invisible point.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;When I grabbed his black fur, I caught my first glimpse of the network of Sap that runs through Atys. The one that you perceive as a melody. What strikes me, looking back, is the immensity of what I was able to observe, far beyond the limits of the kamic vision I later acquired. I saw these flows stretching from the highest peaks of the Canopy to the deepest Prime Roots, all converging on a single point at the centre of Atys. That point was a pulsating globe of light, far more dazzling than the Daystar. A beating heart, radiating energy. It's a wonderful memory.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü paused, absent-mindedly stirring the little chai left in his bowl with his index finger, as if he were somewhere else.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Talking to you about all this has left me with a strange impression. This memory seems almost unreal. Like a dream. How could I forget?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He sighed slightly, thinking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Then a liturgical chant rose up, strange and captivating, almost hypnotic. I felt my body dissolve, but without pain, as if I were becoming part of the network of Sap. Then everything changed. When I regained consciousness, I was there, in the heart of the Eternal Garden, with a Kami sentinel at my side. That's it, I think.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
There was a silence, heavy and reflective, before Marung broke it abruptly:&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Listen, I believe you. This link between you and the Black Kami seems unique. You say he can see through your eyes, and sometimes you seem to be able to command him. Perhaps, on that day, he gave you a glimpse of Atys as he himself sees it on a daily basis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled enigmatically, his piercing gaze fixed on Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You are definitely fascinating, Pü Fu-Tao…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That was the moment Nung chose to jump out from under the table, startling his playing partner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I caught you!&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;But… It was… It was I who was the one supposed to catch you, Nung!&amp;quot;''stammered Pü, surprised not to have noticed the child earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot; But all you do is talk about the Karavan and the Kamis while we were playing! So I decided to change roles.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Noticing that Marung had not reacted to the child's intervention, Pü realised that he had spotted Nung long before he did. The wizard stood up calmly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'd say you were playing instead of revising for the anatomy lesson to come , Nung!&amp;quot;'' retorted the wizard sternly. ''&amp;quot;I hope our conversation has been at least instructive for you.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8019</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-05-03T22:27:00Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thanks again for lending it to me. It was very interesting. Would you have a few moments to discuss it with me before I return you your property?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Forgetting Nung, Pü nodded and followed Marung up the stairs towards a private room dedicated to his reading moments, whose walls were lined with shelves of amber cubes. In the centre was a low table surrounded by soft cushions and covered with an intricately embroidered sheet that fell gracefully to the floor. Marung placed the amber cube in the centre of the table. As Pü had noticed on several occasions, the sorcerer was allowing himself a luxury that he offered only to a handful of privileged members of his community. Pü, for his part, had always preferred the simple comforts of the hut he had built for himself at the top of a dorao on the north coast of the island. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung invited him to sit down and took hold of an oblong, finely-crafted pot with a spout whose smooth surface was delicately engraved with plant scrolls. He filled two small bowls with chai, the richly spiced amber infusion made from an ancient blend of dried leaves, barks and spices. Marung handed him one of the steaming bowls before sitting down opposite him. Slipping his legs under the sheet, he resumed the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;First of all, I don't intend to discuss the Black Cult of Ma-Duk and its precepts, but rather exchange views with you about your tribe's vision of the genesis of Atys. My aim is not to discuss our points of disagreement, but rather to highlight what I found interesting. Are you happy with that?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Go ahead, I'm listening.&amp;quot;'' replied Pü, bringing the small spout of the bowl to the mouth slit of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The aroma of the beverage, both sweet and full-bodied, exuded notes of wild flowers and lush undergrowth, reminiscent of the olfactory richness of the Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;To begin with, I found it interesting that your tribe dates the birth of the Supreme Kami, whom you call Ma-Duk, the Great Genitor, to around 2190, which is more or less the same time as the first traces of human history that we have. Personally, I imagined that our history dated back to a much earlier period, forgotten or lost for reasons that escape us. Anyway. If I've understood correctly, you see Atys as the body and Ma-Duk as the mind. And, according to your beliefs, the body was not born at the same time as the spirit, but has always existed in what you call Ma-Kyo, the Great Void. It was the advent of the Karavan that prompted Ma-Duk to awaken for the first time, in order to contain the threat it represented. To defend himself, he would have created the homins and the Kamis, the latter having the role of guiding the former.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused for a moment, waiting for Pü to correct his summary, and then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What surprised me most about this story is how often the Karavan is mentioned while to dwell on its origin is neglected. It is descsribed as a horde of demons from a distant world, led by Jena, a radiant cosmic entity whose tempting light is reminiscent of that of the Day Star, and who seeks to appropriate anything of value in the Great Void. But that's where it stops. No assumptions are made about this distant world, about the Karavan or about Jena herself. Where do they come from? Who is Jena, whom your tribe consider to be a goddess, and who, according to its own beliefs, is much older than Ma-Duk?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung took a sip of chai, then, without waiting for an answer to these questions which were really only intended for himself, he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;On this precise point, for example. I was convinced that you had your own calendar, but in fact you've adopted the Jena calendar shared by all the nations but transmitted by the Karavan to the homins, without ever questioning it. Now, one of the main roles of a calendar is to retrace the great events of the past. This calendar would therefore attribute a history of almost 2,500 years to the Karavan, or at least to Jena, an inordinate amount of time compared to the awakening of Ma-Duk and the appearance of homins, which you date at barely 300 years. Why adopt the idea of such an ancient enemy while remaining so vague and mysterious about its origins, when you have accurately imagined the awakening of Ma-Duk, as well as the birth of the first homins and the Kamis? It lacks coherence.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü took a sip of chai, then put the bowl back on the table. Although Marung had begun by saying that he did not wish to dwell on their points of disagreement, he had just stated that his tribe's beliefs made no sense. The sorcerer remained true to himself. Taking a few seconds to think about his answer, Pü finally launched into it.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8018</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-05-01T15:21:47Z</updated>
		
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&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by “nest”. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called “kitins' lairs” by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entered the storeroom, taking care to leave the door wide open, allowing the wind which was sweeping off the island's coasts to rush into the vast room. Sure his power gave him an undeniable advantage, and it would undoubtedly have been fairer not to use it. Not following the rules of the game wasn't correct. He still remembered the day, as a child, when his brother had caught him peering through his fingers when he was supposed to be searching for him after giving him time to hide. Niî told him off for cheating. However, a few years later, Pü discovered that his brother also enjoyed bending the rules, claiming that it made the game more interesting by adding tension and false surprises. Pü had never been convinced by this justification. Not until today, anyway.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalantly, he passed between several crates, including the one behind which Nung was hiding. Opening the lid, he pretended to look for the child inside while observing, through the wood, the lack of movement in his lungs, a sign that he was holding his breath. He searched the crate for several seconds, deliberately prolonging the moment, before turning back just as Nung began to run out of air. He then moved to another corner of the room, the most crowded and farthest from the door, to offer the child an escape route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter, howling with laughter, rushed towards the exit, delighted to have succeeded in deceiving his playmate. Pü, who had imagined that the child would try to make a more discreet exit, rolled his eyes. At the same time, it showed that he was different from him. That, unlike himself, he hadn't been conditioned to react like a soldier in all circumstances. Which, in the end, was an excellent thing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll get you next time, Nung! I'm coming!&amp;quot; shouted Pü while emerging into the open air, following the little Zorai to the limit of his kamic perception.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The latter had just entered one of the entrances to the temple that sat at the centre of the small island: a small pyramid with a square base, similar to the multitude of temples scattered around the country, and more particularly on the islands of the Lake of Temples, which bore its name well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Heading towards the temple, Pü came across several of Marung's mercenaries. Some were absorbed in pawn games, while others were sharing a meal, sitting cross-legged around basic tables set up in front of improvised tents. Not far away, other Zorais were standing, scanning the sky carefully for any possible threat. While some, less superstitious and now accustomed to his presence, greeted him, others carefully avoided meeting his mask. Pü responded to the few greetings with genuine pleasure. After several years of solitude, and despite a sometimes conflictual relationship with Marung, living in society had done him a great deal of good. A society made up of individuals whom he considered, to be sure, miscreants, but a society of homins, nonetheless, and not just made up of him, a Voice and a Black Kami. While the latter had not reappeared since the altercation in the library, the Voice, although very discreet, was always present. At times, Pü worried about this relative absence and felt guilty about not calling on it as often. But it reassured him that it was the natural order of things, saying it was happy to see him reconnecting with other homins, particularly Nung, whose innocence seemed to have calmed it. It was true that Pü's suicidal thoughts were now rare, almost non-existent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
However, Marung's influence on the child remained a source of concern for the Voice. The sorcerer, who was often strict, demanded considerable effort from “his treasure”, encouraging him to study hard despite his young age and to constantly perfect his mastery of the Sap. Even more worryingly, he seemed to be methodically shaping Nung's personality, moulding his aspirations and even his emotions to fit in perfectly with his own ideals. Pü couldn't help but sense an unhealed pain behind this attitude. Perhaps Marung, who had lost his older brother to the kitins, was driven by a fierce desire to avoid history repeating itself. Perhaps he was trying to forge his adopted brother into a being as intelligent as he was powerful, capable of facing the worst trials. A hypothesis difficult to confirm, as the sorcerer categorically refused to talk about his missing brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü passed the Zoraï guarding the entrance to the temple where Nung had entered, in charge of letting only authorised people through, Marung emerged from a staircase. He stepped forward and held out an amber cube. The amber cube that Pü had lent him two weeks earlier. Pü reached out to retrieve it, but the sorcerer immediately withdrew his arm.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-05-01T15:07:55Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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|H=1&lt;br /&gt;
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{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu . « Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=8016</id>
		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-04-25T09:47:49Z</updated>
		
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&lt;hr /&gt;
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{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu. Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu . « Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portail|La Grande Bibliothèque|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8015</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-04-25T09:47:30Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by ''nest''. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called ''kitins' lairs'' by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Suddenly, Pü sheathed his weapons and headed for the exit. Although he had tried to remain calm, hearing Marung compare homins - and therefore his own family - to kitins, who were responsible for their massacre, and then assert that the Karavan was behind the creation of homins, gave rise to a deep feeling of disgust in him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;With all due respect, I think you're wrong,'' he said sharply. ''Homins are pure creations of the Kamis, like all living beings on Atys, with the exception of the Karavan, who are nothing but dangerous parasites.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung smiled behind his mask, pleased to have pierced Pü's emotional armour.&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And how do you explain what you saw and what I heard?'' he replied, folding his arms. ''The fact that the Sap passes through us in a way so similar to that of the kitins, and that it doesn't pass through Karavan agents?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I can't explain it. But if you really want to know the origin of the homins, I agree to lend you the amber cube that presents Ma-Duk and the Black Cult that my tribe dedicated to him. I hope it will help you to see that you're wrong.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung let out a disturbing laugh that echoed down the corridor.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What certainty! This isn't you at all.. Listen, Pü Fu-Tao, I accept with great pleasure. I can't wait to decipher this! I hope I'll be as convinced as you seem to be. To thank you, once I've finished studying your amber cube, I propose to pass on some of my teachings to you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite his tone, Marung was not being ironic. Pü knew that the sorcerer coveted his tribe's secrets, a desire he had never tried to hide and had expressed on several occasions. As the shrewd manipulator that he was, perhaps this discussion about the Karavan was just another ploy to get Pü to finally lend him his amber cube. Until then, Pü had always refused. He rejected the violence inherent in the precepts of the Black Cult of Ma-Duk and felt that the cube contained nothing of real use. For him, its contents were more of a burden than a resource, particularly the sections dealing with the ancient precepts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
But the beliefs of his tribe were not the worse thing. There were the kitins and the Karavan. The former had exterminated hominkind, annihilating entire civilisations in their relentless swarms. The latter had been corrupting the minds and hearts of homins since time immemorial, turning them into docile soldiers, complicit in the slow destruction of Atys, plundering its resources, distorting nature and relentlessly hunting down the Kamis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü could not conceive of homins having anything in common with such scourges. Or rather, he didn't want to.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
That belief he was prepared to assume.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8014</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-04-24T09:23:24Z</updated>
		
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&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
In one swift movement, Pü drew his daggers and leapt backwards, positioning himself opposite Marung, away from the pools. The sorcerer let out a laugh and raised his hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come on, come on! The little beast isn't going to eat the big one, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Small? These larvae are gigantic! They're kitin larvae, aren't they? How did you manage to get hold of them? Did you manage to get into a nest?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer shrugged slightly as he approached the tubs without the slightest fear.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;It all depends on what you mean by ''nest''. In fact, there are two types of nest. There are the huge nests, called ''kitins' lairs'' by the Karavan, which house thousands of individuals and are ruled by a queen. These places are impregnable without a sizeable army of perfectly trained soldiers. But there are also smaller nests, with no queen. I'm not yet sure of their usefulness, but they seem to be kind of outposts. In any case, they are much more accessible. These larvae come from this type of nest.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what do you do with larvae? Do you hope to make them grow?'' said Pü, lowering his weapons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For the moment, that's not in my plans,'' said Marung with an enigmatic smile. ''I'm only interested in these larvae for their cells.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer paused, as if to make sure Pü was following, then continued in a professorial tone.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know what a cell is?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know that animals and plants are made up of cells, and that these cells are themselves made up of material and spiritual particles,'' replied Pü, moving towards the pool. ''This knowledge was transmitted to hominkind by the Kamis. As for the rest, I understand that we are still a long way from being able to identify these particles precisely, as well as their possible composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In truth, it was the Karavan who passed on this knowledge to the homins,'' Marung clarified, glancing at Pü, aware of the deliberately provocative nature of his statement. ''But as for the rest, you're right. As I suggested earlier, I'm convinced that kitins and homins share something unique. A characteristic that the other living species of Atys do not possess, probably linked to physical particles rather than spiritual ones, and which I believe originated with the Karavan.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung rested one hand on the edge of the tub, observing the large, whitish larvae undulating lazily in the thick liquid. He remained silent, watching for the slightest reaction from Pü. He knew perfectly well that the young Zorai's tribe had a visceral hatred of the Karavan, and that suggesting such a fundamental link between it and the homins was likely to provoke a cold anger in him. But to his great surprise, the Black Mask did not react. So he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For lack of having yet been able to examine a Karavan agent, I now have access to biological material from kitins. Through empirical but meticulous comparative experiments, I hope to be able to support my hypothesis. If I can identify the singularity that we share with kitins, it will be a major advance in our understanding of what links us to Karavan, and what differentiates us from Kamis.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8013</id>
		<title>II.6</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8013"/>
				<updated>2025-04-22T09:41:28Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. The only undeniable fact was that, three years after these events, Marung was in charge of around fifty people entirely devoted to him. With no patients to care for, the sorcerer had turned the temple into an immense laboratory, whose access to certain areas were strictly monitored. Notably the lower level, buried in the depths of the small island, whose entrance was strictly forbidden and to which only Marung had the key. Picking up a firefly lantern left on a small piece of furniture, then unlocking the heavy lock of the door, the sorcerer gestured his guest to precede him in the staircase that descended before them. Pü crossed the threshold without hesitation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Until then, the Voice had never ceased to express to Pü the distrust it felt towards Marung. It had also advised him to keep his own existence secret. Despite this caution and the mistrust he partly shared, Pü was not afraid that Marung might come after him directly. Admittedly, the sorcerer was a much more experienced mage than he was, and his most powerful spells could have killed him in a single blow. However, in hand-to-hand combat, Pü was convinced that he would easily have the upper hand. Marung was no soldier, and he made no secret of the fact. His slim, muscle-free body was clear proof of that. Just ahead of him on the stairs, he began the descent calmly, watching him continuously with his kamic vision and taking care never to outrun him. Their footsteps echoed faintly on the steps carved into the bark, while the temperature gradually dropped. When they reached a deep, wide corridor, Marung took the lead again, moving forward with a confident stride.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This part of the temple is off-limits. It's where my most confidential experiments take place... which are also the most dangerous.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Following Marung, Pü tried to identify the content of the adjacent rooms. One door in particular caught his attention. Behind it, he perceived four disjointed flows of Sap, corresponding to four living homins, ''a priori'' lying down. Intrigued, he slowed down. Marung then stopped dead in his tracks and slowly turned around, a cold gleam in his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I generously open the heart of my home to you, and you're eavesdropping? That's not very respectful, Pü Fu-Tao. These doors are closed for good reasons. Behind this one, for example, are four seriously ill and contagious homins that I'm trying to cure.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
His tone became harsher, almost icy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So, are you going to show yourself able to respect my my rules and continue to follow me without sticking your mask everywhere, or would you prefer us to go back upstairs straight away?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So there were still patients in this temple after all? Only in the basement? When everything indicated that there were none left? Pü remained sceptical. However, he had to admit that Marung was not wrong to criticise his manners. After all, if he had envisaged that he might be caught in the act, he would no doubt have refrained from using his kamic vision, proof that he was aware that he was acting in a questionable manner. Especially as the sorcerer had shown him a certain amount of confidence by inviting him to follow him to such a highly private place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're right, I apologise. I acted without considering. Your work often arouses my curiosity, but there was no malice in my action.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung silently nodded before resuming his walk. Pü followed him, this time refraining from trying to guess what was behind the other doors they were walking past. He concentrated rather on the door Marung had just stopped in front of, the lock of which he was now busy unlocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Behind it, Pü discovered a soberly lit room, dominated by manipulation tables cluttered with instruments and containers of various sizes. Along one wall, several zorai bathtubs made from taleng - a plant with green, hollow, lignified stems, abundant in jungles - were neatly lined up. Traditionally used for ritual or medicinal baths, they seemed perfectly at home in this temple. Marung invited Pü to enter, and Pü walked slowly forward, intrigued by what he wanted to show him. As he approached the baths, he soon noticed a slight movement on the surface of the liquid contained in one of them. Intrigued, he leaned over.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8012</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-04-18T09:52:51Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The rare people still present who had once been Marung's colleagues before the swarming, showed them little talkative. Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets.{{WIP}} Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=8011</id>
		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-04-18T09:51:32Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.6&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“''Kami’o liang''”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux ''lao-gong'' disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins ainsi touchés. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. '''Les rares personnes encore présentes qui avaient été autrefois, avant l'essaimage, collègues de Marung, se montraient peu loquaces.''' Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu. Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu . « Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portail|La Grande Bibliothèque|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8010</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-04-18T09:28:59Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to be honest,'' he breathed, an enigmatic gleam shining in the eye-slits of his mask. &amp;quot;''I have a hypothesis about the subject you just raised. A hypothesis that displeases the Council of Sages of Zoran as much as the Royal College and the Church of Light of Matia. None of them would want it expressed. The Zorais prefer to believe that homins are immaculate creations of the Kamis, while the Matis hold to the idea that they have no connection with them.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer moved towards the door, giving Pü a look that invited him to follow.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yet I'm convinced that the truth lies somewhere between these two visions,'' he continued. Yes, the origin of homins is undoubtedly linked to the Kamis. But I don't think we are their pure creation, in the like of plants or animals for example. We're different, and we share that difference with the kitins.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused for a moment, scrutinising Pü intently. He was mastering the art of silence like a rhetorical weapon, playing with rhythm and trying to gauge the impact of his deliberately enigmatic speech on his interlocutor. But Pü, accustomed to what he described as “grandstanding”, remained perfectly unshaken.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And to prove it, I intend to take advantage of the misfortune that befell us three years ago. Follow me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung opened the door and stepped into the corridor, Pü hot on his heels. The two of them followed several forks in the maze of passages. This place, which the sorcerer had made his own after the fall of the Theocracy, was once one of the many ''lao-gongs'' scattered across the country, temples dedicated to healing, and this one in particular had a special vocation for the treatment of homins suffering from an imbalance in the harmony of their spiritual particles. This imbalance, which disrupted the handling of the Sap and, consequently, the practice of magic, could, in the most serious cases, lead to degenerative diseases that considerably reduced life expectancy of the homins so affected. Marung, who had joined the temple a few years before the kitins began to swarm, joining his older brother already in post, tried to protect the site when the horde swept through the Jungle. Thanks to its insular location, the place had escaped the first assaults, allowing the defenders to hold out for several days. But a massive air attack finally broke their line of defence, taking many lives, including that of his brother.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sequence of events that had ensued was remaining vague. Pü still wasn't sure how the sorcerer had managed to establish himself as the leader of a small community of survivors, but he was envious of his ability to gather homins around him, offering them both home and shelter, something he hadn't yet been able to achieve. This community was made up of both former temple workers who had escaped the catastrophe and Zorais from outside: mainly former soldiers, tribal warriors and bandit survivors who had ended up as mercenaries in the sorcerer's service. Nor did Pü know what had become of the temple's patients, or whether they had all perished during the assault. The few people there who had once, before the swarming, been Marung's colleagues were not very forthcoming.{{WIP}} Pü suspected they had been ordered to remain silent, and he guessed that the sorcerer's takeover was concealing a number of secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
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		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-04-17T09:24:16Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I know what you mean,&amp;quot; says Marung in a smile. ''&amp;quot;Kamis aren't very talkative. But I hope you realise the good fortune you've had to spend three whole years alone with one of them to train. I too have had the opportunity to receive teachings from Kamis, invoked by the Sages on certain occasions, but always for much shorter periods.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I understand how lucky I have been. I've learnt a lot in three years, even if I'm not quite as good as you in the art of manipulating the Sap.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deliberately playing on Marung's heartstrings: his sense of self-worth. Although the two Zoraïs were naturally on first-name terms, he knew that he would have to maintain a certain deference for as long as he remained on the sorcerer's island. In a gesture intended to be humble, Marung waved his hand lightly before carefully sliding the reddish orbs into one of the pockets of his mauve jumpsuit. Pü repressed the urge to ask him wether he could get his own, preferring not to jeopardise the rapprochement that seemed to be taking shape. As convinced that he would have the opportunity to present that request some other time, he decided rather to carry on with the conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Besides, even if my ''kami'o liang'' isn't yet fully awake, to the point of being able to distinguish between homins, it's still allowed me to make certain observations. I don't think I can teach you much, but I'd still like to discuss it with you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After getting rid of the remaining blood in the bowls, Marung had buckled down cleaning them and his worktable. With a gesture, he invited Pü to continue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;By observing the life forms that inhabit the Jungle, I have discerned several major categories,'' Pü continued. ''&amp;quot;They differ in the way the Sap circulates in their bodies: the Kamis produce an extremely dense flux, the flora and animals a dense flux, the homins and kitins a relatively sparse flux, while the agents of the Karavan produce no flux at all. I was struck by two things: firstly, the fact that homins don't have a profile closer to that of Kamis, and secondly, that kitins have a flux so similar to ours. I suppose you've already noticed these differences?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Exactly'', replied Marung, turning back to him. ''As far as homins are concerned, I'll even teach you that the flux of Sap also varies according to their race, as well as some of their individual characteristics. It's a nuance you'll be able to perceive too, when you get sufficiently experienced. However, if you've noticed this, it's because you've already mastered your new sense.&amp;quot;'' Marung paused for a moment, as if searching for the right word, then continued.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
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		<title>II.5</title>
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				<updated>2025-04-17T08:26:44Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·IV - Doomed to live]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VI - Obsession]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·V - The Provided and the Appointed|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·V - Los Provistos y los Designados--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·V - Удачливые и призванные--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·V - The Provided and the Appointed'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After being dropped to the ground by the gigantic black bird a few dozen kilometres south of Zu-Galam, Pü's first impulse was to return there. As much to kill the blue-orange kitin as to challenge the authority of the Black Kami. However, he didn't need to hear the Voice to understand the absurdity of his desire. The divine creature was keeping an eye on him, wherever he happened to be. If she had decided that reaching Zu-Galam was too dangerous, then he had to accept it. Having spent three years following its teachings, Pu knew that it was not an entity open to dialogue. Until now, she had only been able to issue directives via the Voice or answer very specific questions. Attempting to return to Zu-Galam would have meant condemning himself to an endless repetition of his failure and would have underlined still more his servitude. Once again on his own, he undertook to travel south-east towards Taï-Toon, the last major urban area of the country that he had not visited. The expedition gave him the opportunity to apologise to the Voice, whom he had unjustly blamed for his abduction by the black bird. He also recognised that attempting to fight the army of kitins alone or to infiltrate Zu-Galam was an extremely risky operation, which would probably have proved fatal. To get to Taï-Toon, Pü followed the route of the Great Wall which separated the Lake of Temples from the Purple Marshes, and which played an essential role in this area against the advance of the Goo emanating from the southern jungles, which were still largely unexplored.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Goo was a mysterious substance, often perceived as pollution or disease, which manifested itself as a mauve substance, gelatinous, shiny and translucent. Its incessant growth and its ability to infect and destroy all forms of organic matter led some scholars to consider it a living entity with an insatiable appetite. As guardians of nature, the Kamis saw the Goo as a terrible curse. All the more so because, of all the creatures of Atys, they were the most vulnerable to its harmful effects. As a result, they relied heavily on the help of homins to limit its spread.  Some historians have argued that the Kamis' preference for the Zorais, illustrated by their masks, can be explained by the origin of these people, who were born in the jungles of Atys, thus on the front line in facing the plague. In contrast, the Karavan agents and their followers Matis, known for their expertise in alchemy and poisons, were taking a close interest in this enigmatic material for its potentially exploitable properties… particularly against the Kamis. At least, that's what Pü's mother had taught him. During his childhood, his father was relentlessly hunting down Karavan agents operating in the Purple Marshes. He only gave up this dangerous quest when his wife, after he had had a brush with death during one of these hunts, convinced him of the unnecessary risks it involved. It would have been tragic to lose his life before passing the torch to his sons and before the opening of the Sacred War, event that would mark the ineluctable twilight of the Karavan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While walking along the southern shore of Temples Lake, Pü realised that a few groups of survivors had settled on the islands scattered across the vast stretch of water. The kitins, and especially the famous patrols of green and white insects with spiked abdomens, were poor swimmers and posed no direct threat to the islanders, who only had to contend with the attacks of the fire-breathing dragonflies, which were already perilous enough. However, Pü knew that the apparent safety was deceptive. He had already seen flying kitins transporting walking kitins to places otherwise inaccessible to the latter, and therefore knew that, without adequate precautions, the islands could easily be overrun. Such was the message he tried to convey after finding a boat to the islands closest to the shore. The islanders told him that kitin incursions were rare and that his presence was not welcome, refusing any further discussion. However, against all expectations, one survivor was more open and, after a brief discussion, advised Pü not to go to Taï-Toon: she claimed that a powerful sorcerer from a neighbouring island had threatened anyone who might attempt to venture there. However, like the other survivors, Pü's presence was worrying her: his black mask was invariably seen, at best, as an ominous sign.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite the disappointment of yet another refusal, which further undermined his aspiration to become a saviour, Pü had to admit that this part of Zoraï country did indeed seem less infested with kitins than the other regions he had crossed. As he returned to the shore, then climbed the Great Wall for a closer look at the southern jungles, now turned into shapeless swamps by the Goo that was voraciously decomposing the flora and fauna, he realised why: the kitins themselves must have feared the destructive substance. He was also surprised to note that, three years after the fall of the Theocracy and Zorai civilisation, the wall was still acting as a magnetic barrier, preventing the Goo from advancing further north. But he knew that this was only provisional. Sooner or later, the ambers used as repellents would lose their electrostatic properties. Unless they could be replaced, this would condemn what was once the beating heart of Zoraï country to an inevitable contamination by the Goo. The only recourse then would be to use fire to try and halt its progress. And not a magical fire produced by a homin, whose burning capacity would have been finely controlled, but the wild and devastating fire, the result of a chain reaction of uncontrollable fires, capable of reaching unimaginable temperatures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thanks to the reduced kitin presence at the edge of the Purple Marshes, Pü eventually reached Taï-Toon more quickly than he had needed time to reach Zu-Galam from the Eternal Garden. In daylight, this city, which he had already approached in his youth, appeared to him to be a reduced version of Zoran: it stood at the centre of a circular enclosure, built along a stretch of water, and was structured around a main building. At Zoran, built on the shores of the Lake of Temples, it was the Zo'laï-gong, the most important Kamist temple in the country, that reigned over the heart of the city. In Taï-Toon, built on the shores of the Lake of Knowledge, the Zo'sok-gong, which housed the Great Zoraï Library, held this central position. Originally located in Zoran, this emblematic library had been rebuilt in Taï-Toon after the siege and bombardment of the Fyros armies in 2328 destroyed almost all Zoraï knowledge. Until then, this knowledge had been recorded on mektoub skin parchments, a medium whose fragility had proved problematic. The reconstruction was therefore also an opportunity for the Council of Sages to reconsider the methods of preserving written knowledge. The solution emerged from a competition organised by the Theocracy to develop a more perennial mean of preservation. The competition was won by the famous Hari Daïsha, thanks to his visionary invention: the first concept of the amber cube. This revolutionary system made it possible not only to store and freeze material objects, but also to preserve intangible thoughts. By reimagining the way in which his people's knowledge would be preserved, Hari Daïsha sowed the seeds of a new era, in which the whole of humanity would be able to access a mode of transmission that went beyond the written or spoken word to touch directly on thought itself. Every Zorai, whatever their beliefs, took immense pride in this.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
This is why, unlike the Zo'laï-gong, a monument erected to the glory of Jena whose demolition Pü had welcomed after his exploration of Zoran three years earlier, he was fervently hoping that the knowledge preserved at the heart of the Zo'sok-gong had escaped the havoc. In a hurry, but remembering the warning from the island's Zoraï, he entered Taï-Toon with calculated discretion, taking care not to attract attention. If he truly did exist, the ‘powerful sorcerer’ she had told him about might be dangerous. As expected, like Zoran, the city had been the target of Karavan bombardments three years earlier, in order to eliminate the swarm of kitins. The damages were clearly visible: ancient carcass remains littered the craters scattered around the perimeter and breaches teared the city's circular wall. In the centre of the city, the Zo'sok-gong, smaller than Zoran's Zo'lai-Gong but similar in its square-based pyramidal structure, was also partly destroyed. Fortunately, only the surface appeared to have been affected. Once inside the enclosure, Pü noticed a Zorai on guard duty, nonchalantly leaning against the railing of a tower that was still untouched. The guard wasn't paying much attention, given the ease with which Pü had escaped his vigilance. As he did not wish to create a diplomatic incident, Pü climbed the tower ladder to introduce himself to him. Finally noticing his presence, the guard, more surprised than anything else, unsheathed a sword.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who the heck are you? You've no business here! Taï-Toon is off-limits!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I don't come to you as an enemy,'' Pü replied calmly, raising his hands as a sign of peace. ''I've just heard that a mighty sorcerer has forbidden entry to Taï-Toon. Do you know him? I'd like to meet him.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's impossible! Leave immediately! threatened the homin, taking a step forward and raising his weapon.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü sighed and examined him for a few moments. Athletic body, good grip on the sword, but an arm that was barely bubbling with Sap, not enough to significantly increase the strength of its blows. Clearly, this was not the sorcerer he had been told about, even if his reaction confirmed the existence of such a one. He was undoubtedly a simple soldier in his service, probably a survivor from the regular guard of the Theocracy or of some tribe. His obvious lack of mastery in the art of manipulating Sap made him little of a menace.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I do not wish to harm anyone. Neither him nor you,'' said Pü, calmly moving forward, his hands still raised. ''Just tell me where he can be found.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü's stance and the confidence it exuded made the Zorai back off, and he glanced furtively towards the centre of the city, unwittingly betraying his master's location. Realising his mistake, he let out an insult before pouncing on the intruder. Pü easily dodged the desperate attack and, in one fluid movement, delivered a precise uppercut against his chin. While a first-rank soldier would have succeed to use the powers of the Sap to absorb the blow, the novice guard collapsed instantly to the ground. Without missing a beat, Pü quickly bound and gagged him. Given the blow he had just received, the guard would need some time to regain consciousness and, even if he managed to wake up quickly, it would still require some time for him to free himself. This gave Pü plenty of time to infiltrate the pyramid without triggering the general alarm. As he was about to climb down the tower, however, something caught his eye. The guard's sword. Very well-crafted indeed, it would be a perfect replacement for his own, lost a few weeks earlier when he was abducted by the black bird. Without hesitation, he grabbed it before discreetly slipping away.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü had no trouble infiltrating the Zo'sok-gong, easily avoiding or quietly knocking out the few guards he came across. Although he initially found it difficult to find his way through the pyramid's maze of dark, narrow corridors, he nevertheless enjoyed getting lost in this labyrinth, which at times reminded him of the interlacing hollow roots of the family stump. Once inside the immense library, Pü proceeded cautiously along the vast aisles, carefully observing the signs of a recent homin presence. Some of the shelves had been emptied of their contents, suggesting some theft. In places, the floor was strewn with amber cubes, while several shelves had been knocked over, contributing to the chaotic appearance of the place. The intact ceiling and walls indicated that this damage was not the result of Karavan bombardments, but rather the product of battle scenes or vandalism. Along the way, Pu came across the desiccated carapaces of small kitins and the emaciated skeletons of a few Zoraïs, silent witnesses to the violent events that had once shaken this place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When he finally arrived in front of the most private section of the library, where in the past only the most eminent sages of the Theocracy were admitted, Pü heard a voice. He discreetly entered the room, which was barely lit by a few firefly lanterns, and then hid behind a shelf. Observing the scene, he had to use his new senses to realise that what he was watching was not an imposing animal, unrecognisable in the half-light, but indeed a Zoraï. While Pü was around two metres tall, a relatively common height for Zoraïs born male, the homin he was observing must have been around two metres thirty, an abnormal height. Or rather two metres fifty. He was actually hunchbacked and struggled to stand perfectly upright. His height was simply inordinate. And yet that was the least strange thing about his massive, irregularly swollen and bloated body. Only his mask, small in proportion to his massive body, immaculately white and devoid of horns, offered a touch of harmony to his otherwise misshapen appearance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Load these ones.&amp;quot; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The voice came not from the hunchback, but from a crouching Zorai who, straightening up, grabbed one of the amber cubes piled up at his feet. Standing at around two metres ten and dressed in a beautiful, albeit worn, violet gown, the hominin revealed arms that were surprisingly slim, nay scrawny. However, what really caught Pü's attention was his mask. Perfectly symmetrical and adorned with green ideograms, it was crowned by a series of long horns rising from the temples to the forehead, giving the whole an almost regal allure. This imposing mask, which seemed almost out of proportion to the thinness of its wearer, reminded Pü of Grandmother Bä-Bä, even though the individual was only in his thirties. While it was generally assumed that the mask revealed the wearer's soul and intimate link with the Kamis, some also believed that its size could indicate its potential. Pü looked at his own mask, which was larger than average, and then realised that he had found the famous sorcerer he was looking for. The latter was staring silently at the amber cube he was holding with both hands, while the giant was busy loading the other cubes from the designated pile into a large cart that was already half-full. Suddenly, the Zorai's mask swivelled towards the shelf behind which Pü was hidden. It raised its free hand towards him. A threatening hand.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I see you, thief. Come out.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Pü instantly realised that the sorcerer had not spotted him visually, but through the same sense that allowed him to perceive the network of Sap that irrigated Atys. The island's Zoraï had definitely not lied: this individual was definitely powerful. Undaunted, the Zorai emerged from his hiding place and stepped forward, scouring the shadows until the light of the lanterns fully illuminated his mask. The sorcerer let out a small giggle at the sight.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Oh, but you're not a thief! Or rather, not just any thief. Sang Fu-Tao the Black Mask, first among the Black Warriors of Ma-Duk, father of the prophetic Sacred Warrior. Your survival does not surprise me. I must say…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Surprised, Pü let the sorcerer speak, while the hunchback, indifferent to his presence, busied himself collecting the amber cubes his master had pointed out to him. Like Zunak, the antekami leader he had met in Zoran three years ago, this Zorai also knew his family. Was he, like the Antekami, an ancient adversary of his father?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;… for at the end of the world, only the Provided and the Appointed remain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm not Sang. I'm his son,'' replied Pü, once the sorcerer had completed his monologue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;His eldest? So the prophecy has come true. The Sacred Warrior is on the march. It's true that your constitution is… singular.&amp;quot;'' he said, scrutinising Pü from mask to toe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü didn't have the heart to tell him that, as Zunak had done before him, the sorcerer mistook him for Niï. He preferred to concentrate on his tone and attitude, wondering whether there was any mocking intent behind his words. Not being very good at detecting innuendo, he couldn't say for sure. What he was sure of, however, was that this individual liked to listen to himself talking. In the absence of any response from Pü, he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;If you survived, I hope the same is true of your mother and Bä-Bä.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While it was possible this individual had been making fun of him until now, that was not the case this time. Pü could read the sincerity in his eyes and hear the concern in his voice. More eager than ever to discover his identity, Pü decided to open up to him and took a few steps forward.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Unfortunately, that's not the case. Grandma Bä-Bä and my mother are dead, as is every member of my tribe. We managed to repel the first wave of kitins in a fierce battle, but the second was fatal. By a sad twist of fate, I'm the only survivor. Tell me, who are you? You seem to know my tribe well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Oh, I'm sorry for your loss. I am indeed familiar with your tribe and its customs, as well as those of many others who once inhabited the jungle, especially those with distinct religious beliefs. Heresiology is one of my hobbies. I met your mother on several occasions in Zoran, when she represented your tribe as a diplomat. As for the honourable Bä-Bä, I met her, always in the company of your mother, at exceptional councils aimed at understanding and defeating Goo, bringing together all the country's scholars, including the most marginal.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer's eyes, which had been staring at him until then, turned towards the amber cube he still held in his hand. Pü didn't know if he had deliberately omitted to reveal his identity, or if he was absorbed in his thoughts. What was certain, however, was that these were tinged with dark resentment, as the long diatribe he launched into soon showed.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;‘At least you can take comfort in knowing that your tribe left with courage and honour, unlike Zoran's sages and bureaucrats, who trampled on their people in order to secure their place in the Karavan transporters. I hope they were chased as they fled, and that their vehicles crashed in the dark, unexplored areas bordering Atys! As for the Kamis, after spending almost three centuries telling us that we were their chosen people, none of them showed up when we really needed them, leaving the Karavan, whom they taught us to hate so much, to save the most cowardly and privileged among us…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While the sorcerer continued to express his resentment, his hands pressed the cube with increasing intensity. Pü understood this rancour. He too had felt a deep bitterness, not towards the Theocracy, which his upbringing had conditioned him never to esteem, but towards the Kamis, despite the explanations the Black Kami had given him about their inaction during the invasion. Waiting for his interlocutor to finish his new monologue, so that he could ask him his identity again, Pü stared at the cube in silence. He wondered if the sorcerer's fingernails, which seemed to be digging into the amber, could alter the ideograms inscribed. Squinting reflexively, he managed to decipher what was inscribed, despite the gloom: “''Treatise on the mutagenic powers of the Goo. By Fung-Tun''”. Pü, who understood instantly that the amber cube contained dangerous knowledge, remembered that he was in the most private section of the library. And as Pü glanced at the cube on top of the stack carried by the hunchback, trying to get an idea of its contents, the sorcerer suddenly interrupted his diatribe and took three steps backwards.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;He... He's with you?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
It took Pü a good five seconds to grasp what the sorcerer was referring to. When he turned round, he was startled to discover the Black Kami levitating behind his shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, he's with me,&amp;quot;'' Pü replied thoughtlessly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
It was the first time he was seeing the Black Kami since the incident at Zu-Galam, and that filled his mind with confused thoughts. He was still furious at him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's… That's as if it came out of you! Is that why you have this dense flow of Sap running inside you? Who are you for real and what do you want? You've come to take him away from me, haven't you? I'll never let you do that! It's mine!'' shouted the sorcerer, taking a few more steps backwards.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;No, no, I haven't come to steal from you, nor to hurt you, I just wish to have a conversation!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As if to contradict him, the Kami raised one of his small hands and pointed a glittering claw at the sorcerer. Pü's body froze at the sight of his white eyes, filled with terrifying anger. Not since the day he had freed the Kami of the Antekamis, and the latter had slaughtered his abductors, had he seen him in such a condition. Did he know this Zoraï? Why did he want to hurt him? But now was not the time for questions. Pü felt the spiritual particles that made up his being resonate with those of the divine creature. All around him, the whole room began to vibrate. Still disturbed by its sudden apparition, he reacted later than the sorcerer, who, after a moment's fright, had pulled himself together with fierce determination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, get him alive!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Responding to his orders, the hunchback leapt at Pü with surprising agility for a creature of his size. At the same time, the sorcerer dropped the amber cube and, without using any amplifying gloves, incanted a bolt of lightning of phenomenal power which shot towards the Kami, crashing against his claw just as a burst of light shot out of it. The force of the impact, and the fact that the sorcerer didn't flinch, made Pü realise that this one was in a much higher category than his own as a practitioner of magic. He was clearly as experienced as his mother had been, even though he was closer to the age his brother should have reached. Unbalanced by the wave of energy, Pü was unable to completely dodge the giant's assault, who managed to grab his arm with his larger hand. The pressure of the grip confirmed that the hunchback's brute strength was just as exceptional as his size, and Pü realised that he wouldn't be able to loosen its grip. Seeing that his opponent, once having managed to catch him as his master had asked, remained motionless, Pü unsheathed the sword he had stolen from the guard with his free hand and slashed the giant's arm. But, apparently unaffected by the pain, the giant did not react and did not let go. Meanwhile, the sorcerer maintained his lightning strike against the Kami, who contained his assault with the tip of his claw. Despite the power it wielded, the divine creature, whose eyes were still filled with anger, seemed barely affected. It began to levitate slowly towards its target, implacable despite the power of the lightning. Fearing for the sorcerer's life, and although he had not initially intended to hurt anyone, Pü barely hesitated before slicing off the giant's forearm, promising himself to heal him once the crisis had eased. When the huge limb fell to the ground, its owner barely reacted and tried to catch Pü with his stump. But the Zorai had already rushed towards the Kami, determined to stop him. Remembering that when he had been kidnapped by the black bird, driven by anger, he had felt able to penetrate its mind and control it by gripping its talon, he put his hand on his fur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Cease at once!  I order you!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü felt the Kami flicker, but unlike last time, no intense heat repelled him. The divine creature deflected the sorcerer's lightning bolt with a sudden gesture, throwing him backwards, and the electric bolt went on to slice a bookcase in half. Then it floated to the ground. It floated to the ground and sank into it, slowly, as if it had no consistency, until it finally disappeared. Pü rushed towards the sorcerer to help him up, but he was quicker and, still wary, held up his hands, probably ready to incant another bolt of lightning.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm sorry, I don't know what got into him,' says Pü, raising his hands to soothe the situation. I've met other homins over the last few weeks, and this is the first time he reacts like this. In fact, he'd never shown himself to anyone but me before today. Maybe he thought my life was in real danger. Or maybe…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü crouched down and picked up the amber cube that the sorcerer had been holding just a few moments earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Perhaps it wasn't meant for you, but for this. This knowledge is dangerous and abhorred by the Kamis… After all, it became visible the moment I read the inscription on it. Perhaps he sees through my eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;He… He can see through your eyes?'' protested the sorcerer. ''But by Jena, who are you really! You commanded this Kami and you speak of him as if he were a mere protective animal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you who I am. I, on the other hand, still don't know who you are.’&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Again deciding not to answer, the sorcerer lowered his hands and called out to the one named Zu-Gon. The imposing Zoraï stepped forward, holding his severed limb in his good hand, and it was with formidable magical dexterity that his master grafted it onto his stump. Still silent, the hunchback moved his fingers and observed his hand as if discovering it for the first time.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Before answering, I must make sure that you are not here to steal from me. Why did you go to the trouble of eliminating all my guards to get into this library?'' he finally asked.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I didn't kill any of them. I just knocked a few out. And again, I have no intention of robbing you. I set out on a journey a few weeks ago, with the aim of gathering the survivors of Atys and offering them my protection. I was recently informed that a powerful sorcerer had forbidden access to Taï-Toon. I simply wanted to find out who had taken control of this city, as the Antikamis did with Zoran.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't compare me to those barbarians,'' spat the sorcerer, holding out his hand for Pü to return him the amber cube. ''I've ordered my guards to watch the entrances precisely to prevent the city, and especially this library, from being ransacked by ignorant or dangerous individuals. This knowledge must not fall into just any hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what makes you more qualified than anyone else to handle this knowledge?'' replied Pü, pulling his hand back. ''I still don't know who you are.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer stared at Pü with palpable intensity, as if carefully weighing up his answer, scrutinising every detail of his mask. Silence fell, heavy with meaning, before he finally spoke, in a deep, measured voice. Only four words were spoken, as if to clarify everything.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm Marung Horongi.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
And indeed, that was enough to explain a lot. Among the handful of famous contemporary magicians that Pü had heard about from his mother, and whom he had considered might be the famous sorcerer, Marung Horongi stood out. The most promising disciple of the Grand Sage Min-Cho, he was seen by some as the most worthy of those who could succeed him and lead the Theocracy on his death, although tradition favoured Hoi-Cho, Min-Cho's descendant. The story also goes that Marung Horongi received his kinship mask at the age of six, an extraordinary feat. Pü, whose mask had only grown when he was ten - an age already considered exceptional - found it hard to believe when his mother first told him. A few seconds passed before he finally handed him the amber cube.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm not really surprised, I've heard all about you. Even so, I think you should be wary of this dangerous knowledge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This dangerous knowledge, as you call it, is in good hands,’ replied the sorcerer, grabbing the amber cube quickly, as if he feared Pü might change his mind. It's in good hands because I understand its power and its implications.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You wouldn't be the first to say that and to…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The conversation was abruptly interrupted by a small, trembling voice from a neighbouring room. Pü turned round and saw a Zorai barely five years old emerge from the gloom, walking swiftly, betraying the fear inside him. Instinctively, Marung stretched out his arms in Pü's direction, ready to act at the slightest sign of a threat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ma… Marung? Are you all right? There was a noise…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On seeing Pü, the child stopped dead in his tracks, his eyes riveted on the large black mask. Pü could immediately see the fear on the child's face. A face still devoid of mask. At that moment, it was impossible to say which of the two was more confused by the other. Pü had not seen a child for several years, and the boy's innocent face, imbued with a gentleness he had almost forgotten, overwhelmed him. His wide black eyes, filled with fear, were set above a slightly upturned nose and round cheeks that still betrayed all the frailty of childhood. Instantly, Pü was overcome with emotion and felt tears welling up in his eyes. This naked face, pure and vulnerable, contrasted cruelly with the horror that had reigned over Atys since the kitin invasion. It was like a fragment of another time, a vision of a bygone life. A life where children hunted fireflies and swung from vine to vine in the family stump, just as he himself had done, before his games gave way to endless martial training. A life without the pain of having had to collect the seeds of life from the twenty-seven children of his tribe, slaughtered by the kitins, to carry out the funeral rite he had forced himself to organise, alone. Desperately alone. Pü lowered his head and ran his fingers along the eye slits of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Everything's fine, don't worry,'' said Marung, beckoning the child to join him, seeing that no Kami had emerged from the darkness. ''It was nothing, just a misunderstanding.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer bent down and hugged the young Zoraï, offering him a comforting protection that contrasted with the image Pü had formed of him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who is he?'' the boy asked, pointing at Pü, his curiosity gradually overcoming his anxiety.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Just a visitor. He's an Appointed, just like the two of us. Do you remember what I told you about the Provided and the Appointed? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I remember. In the new world, there are two kinds of people. Those who are lucky, and those who have to do great things.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nodded silently and stood up. Realising Pü's emotion, he preferred not to start again and ordered Xe-Qe to resume his loading work. The child remained motionless, staring at Pü's mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm called Pü,'' he finally said, once he'd recovered from his emotions. ''And what's your name?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nung Horongi. I'm Marung's brother.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Disturbed by the apparent age difference, Pü glanced questioningly at the sorcerer, who caught the silent question.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;We don't share the same blood. I adopted him three years ago,'' he said, placing a hand on the child's shoulder, squeezing it just enough for the gesture, which was supposed to be protective, to take on a possessive, almost oppressive quality. ''When I found him, he was floating in the air above his village, which the Kitins had reduced to ashes. Fabulous, isn't it? It was for him that I feared you or your Kami had come here. Nung is my treasure, isn't he, Nung?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, a radiant smile lit up the child's face, striking Pü right in the heart and reawakening an emotion he had only just managed to contain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes! I am Marung's treasure!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Treasure''. That was how his mother used to call him when he was a child. Pü, who had never imagined himself as a big brother, and even less as a father, surprised himself for the first time by imagining himself responsible for a child. And this idea sparked hope in his heart. Yes, that was what he wanted. Not specifically to become a father, but to dedicate his life to the protection of innocent beings, far from the darkness and the fractures that haunted him. To escape the pain of past losses, the memories of the atrocities that the grip of tradition had made him commit as a child, and those he seemed destined to perpetrate. To erase himself and find new meaning for his life.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He too wanted to have a treasure to protect.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapter II·IV - Doomed to live]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VI - Obsession]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8007</id>
		<title>II.6</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8007"/>
				<updated>2025-04-16T12:41:38Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell me? Not much. As expected, your blood is much richer in spiritual particles than that of an ordinary human. In reality, I simply wanted to show you something that, for the moment, is still beyond your perception. Something you'll be able to feel for yourself, once you master kami'o liang better. If you wish, I can help you accelerate its awakening.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Kami'o liang'', literally “kamic hearing”, was, according to Marung, the new sense that Pü had developed after the Black Kami's blessing. It was a gift that Marung knew well, having received it himself shortly after the precocious growth of his mask. The first time Marung had named this gift had given rise to a discussion that Pü had found very interesting. While the sorcerer claimed an impression of hearing the Sap flowing, Pü, for his part, had the impression of visualising it. For him, ''kami'o liang'' was more like ''kami'o kai'', or “kamic vision”. Marung, who had already met a handful of other Zoraï blessed by the Kamis - most of whom sat on the Council of Sages - was not surprised to find that Pü did not experience this gift as he did. According to Marung, some of them could not even see or hear the Sap, but felt it in a more abstract way, with no connection to the usual senses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At first pleasantly surprised by Marung's offer of help - a premiere, coming from him, usually so reluctant to share his knowledge - Pü soon suspected an underlying intention. He wondered if Marung wasn't simply trying to divert the conversation, perhaps to conceal information he had gained from the ritual he had just performed, but which he wished to keep to himself. Keen to get him to reveal more of who he was, Pü immediately remembered that insisting might put him off, given the wizard's distrustful nature. So he decided to accept her offer and play along, at least for the time being.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you for offering to help me. I do think that your knowledge could help me refine some of the lessons that the Black Kami has taught me. His power is matched only by his difficulty in communicating clearly with me.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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				<updated>2025-04-16T12:30:26Z</updated>
		
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&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
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{{Clear}}&lt;br /&gt;
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{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir — Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère. Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu. Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu . « Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8005</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-04-16T12:12:05Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8004</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-04-16T12:10:58Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''&amp;quot;What does that tell you?&amp;quot;'' he asked Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
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		<title>II.6</title>
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''&amp;quot;This is the spiritual component of the blood of this devoted subordinate. A Zoraï like the others... A Fortunate. A far cry from what I'm going to show you now.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung carefully cleaned the shaft with the same alcoholic solution he had used to sanitise the dagger, then wiped it clean. Once it was clean, he placed the second sphere in the centre of the bowl containing Pü's blood. Repeating the same ritual, he slid the shaft along the edge of the bowl, making the same regular circular movement and uttering the same stanza. When the sphere's spin reversed, Pü noticed a striking difference: the sphere was rotating faster than the previous one, and seemed to be getting bigger by the minute. When the sorcerer had finally finished, he withdrew from the bowl a scarlet orb  much more impressive than the one produced by the first. Without a word, he handed the spoon to Pü, who took it carefully and for the orb to examine more closely.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''&amp;quot;Nothing to do with it, is it? You're a Called one. Give it to me, I'll weigh it.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü looked at the small object for a moment longer before handing the spoon back to Marung. Who, after gently wiping the two orbs with a clean cloth, placed them on the scales to compare weights. The difference was glaring. Pü's was considerably heavier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''&amp;quot;What does that tell you?’ he asked Marung.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the question, the sorcerer grabbed the amber cube that never left his side, currently resting on the worktable. Looking at his mask and seeing his gaze lose itself in the object's orange reflections, Pü realised at once that Marung was magically engraving his thoughts on it. Respectful of this moment of concentration, he kept silent so as not to disturb the process. Once the inscription completed, the sorcerer put the cube down and calmly turned towards Pü.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-04-16T11:35:40Z</updated>
		
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&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part spirituelle du sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère. Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu. Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu . « Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portail|La Grande Bibliothèque|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=8001</id>
		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-04-14T08:42:17Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.6&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelles contenue dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère. Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu. Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu . « Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portail|La Grande Bibliothèque|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=8000</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-04-14T08:41:41Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Placing the first bowl in front of him, he then opened a long box from which he took out three objects: two small spheres and a shaft fashioned from the same greyish material. Most likely bone. All three items were decorated with finely traced Zoraïs ideograms. With ceremonial precision, Marung placed one of the two spheres in the centre of the first bowl and waited patiently for the surface of the blood it held to settle. He then dipped the shaft into the bowl and slid it along the rim in a controlled, regular circular movement. Gradually, a whirlpool began to carve into the surface of the liquid. As the movement gained in intensity, the sorcerer began to chant an almost inaudible stanza. His intonations seemed to resonate with the sphere, which gradually slowed before reversing its spinning sense. As the seconds passed, the greyish hue of the sphere slowly turned deep red, while its surface took on a crystalline look and seemed to thicken slightly. Finally, the sorcerer completed his incantation and dipped a spoon into the bowl to remove the sphere. It had grown slightly in size and was glistening scarlet under the light of the room, as if some of the blood had vitrified around it. Marung lifted it to the level of Pü's mask and kept it right in front of his eyes.&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelle contenu dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et  régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-03-27T10:43:20Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü rolled his eyes. For Marung, this patronising attitude was not instinctive, but deliberate: the sorcerer used to take every opportunity to remind people that he considered himself to be important. Pü, on the other hand, had never been comfortable with the idea of placing oneself above others. If he had tried to do so over the last few months, that was only to convince the survivors he came across to follow him, and his efforts had invariably ended in failure. Where Pü would have given anything to live and die in the stump of the rainforest where he was born, surrounded by his family and far from the weight of prophecy, Marung had never stopped aspiring to become someone great. Over the weeks they had spent together, Pü had learned that, before becoming the most promising disciple of the Great Sage Min-Cho, Marung had grown up in an influential family, belonging to the cultural and spiritual elite of Zoran, and counting renowned Zorais among its ancestors. Spotted at an early age by the Council of Sages, Marung had quickly established himself as a promising figure, with the potential to someday join the Council of Sages and even claim the prestigious title of Great Sage of the Theocracy. And although the fall of the Zorai civilisation and the hasty flight of the Zoran oligarchy had put an end to Marung's political ambitions, the sorcerer now seemed to be pursuing other goals.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Thank you again for your patience,'' he continued, carefully placing the two bowls on a trebuchet on the manipulation table opposite them. ''I would have liked to show you this earlier, but as you can see, I have lots of commitments: between my research work, the island management and my many trips to the Great Library of Taï-Toon, I don't know where to turn. The ritual I'm about to perform isn't particularly complex, but it's based on a new understanding of the Sap. It was perfected only a few years ago and was still unknown to the general public before the fall of the Theocracy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung paused a moment to check the weight of the bowls. He withdrew a small amount of blood from the heavier one, adjusting its filling with precision until the two containers weighed exactly the same, then raised his mask once he was satisfied.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Good, then I can get started.&amp;quot;&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelle contenu dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et  régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=7998</id>
		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-03-22T08:02:05Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·VI - Besessenheit--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.6&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelle contenu dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère. Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu. Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu . « Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portail|La Grande Bibliothèque|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=7997</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-03-22T08:01:31Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins.&lt;br /&gt;
« Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. »&lt;br /&gt;
Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelle contenu dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et  régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île et que ses malformations écourtaient son espérance de vie. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<title>II.5</title>
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&lt;hr /&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
After being dropped to the ground by the gigantic black bird a few dozen kilometres south of Zu-Galam, Pü's first impulse was to return there. As much to kill the blue-orange kitin as to challenge the authority of the Black Kami. However, he didn't need to hear the Voice to understand the absurdity of his desire. The divine creature was keeping an eye on him, wherever he happened to be. If she had decided that reaching Zu-Galam was too dangerous, then he had to accept it. Having spent three years following its teachings, Pu knew that it was not an entity open to dialogue. Until now, she had only been able to issue directives via the Voice or answer very specific questions. Attempting to return to Zu-Galam would have meant condemning himself to an endless repetition of his failure and would have underlined still more his servitude. Once again on his own, he undertook to travel south-east towards Taï-Toon, the last major urban area of the country that he had not visited. The expedition gave him the opportunity to apologise to the Voice, whom he had unjustly blamed for his abduction by the black bird. He also recognised that attempting to fight the army of kitins alone or to infiltrate Zu-Galam was an extremely risky operation, which would probably have proved fatal. To get to Taï-Toon, Pü followed the route of the Great Wall which separated the Lake of Temples from the Purple Marshes, and which played an essential role in this area against the advance of the Goo emanating from the southern jungles, which were still largely unexplored.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Goo was a mysterious substance, often perceived as pollution or disease, which manifested itself as a mauve substance, gelatinous, shiny and translucent. Its incessant growth and its ability to infect and destroy all forms of organic matter led some scholars to consider it a living entity with an insatiable appetite. As guardians of nature, the Kamis saw the Goo as a terrible curse. All the more so because, of all the creatures of Atys, they were the most vulnerable to its harmful effects. As a result, they relied heavily on the help of homins to limit its spread.  Some historians have argued that the Kamis' preference for the Zorais, illustrated by their masks, can be explained by the origin of these people, who were born in the jungles of Atys, thus on the front line in facing the plague. In contrast, the Karavan agents and their followers Matis, known for their expertise in alchemy and poisons, were taking a close interest in this enigmatic material for its potentially exploitable properties… particularly against the Kamis. At least, that's what Pü's mother had taught him. During his childhood, his father was relentlessly hunting down Karavan agents operating in the Purple Marshes. He only gave up this dangerous quest when his wife, after he had had a brush with death during one of these hunts, convinced him of the unnecessary risks it involved. It would have been tragic to lose his life before passing the torch to his sons and before the opening of the Sacred War, event that would mark the ineluctable twilight of the Karavan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While walking along the southern shore of Temples Lake, Pü realised that a few groups of survivors had settled on the islands scattered across the vast stretch of water. The kitins, and especially the famous patrols of green and white insects with spiked abdomens, were poor swimmers and posed no direct threat to the islanders, who only had to contend with the attacks of the fire-breathing dragonflies, which were already perilous enough. However, Pü knew that the apparent safety was deceptive. He had already seen flying kitins transporting walking kitins to places otherwise inaccessible to the latter, and therefore knew that, without adequate precautions, the islands could easily be overrun. Such was the message he tried to convey after finding a boat to the islands closest to the shore. The islanders told him that kitin incursions were rare and that his presence was not welcome, refusing any further discussion. However, against all expectations, one survivor was more open and, after a brief discussion, advised Pü not to go to Taï-Toon: she claimed that a powerful sorcerer from a neighbouring island had threatened anyone who might attempt to venture there. However, like the other survivors, Pü's presence was worrying her: his black mask was invariably seen, at best, as an ominous sign.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Despite the disappointment of yet another refusal, which further undermined his aspiration to become a saviour, Pü had to admit that this part of Zoraï country did indeed seem less infested with kitins than the other regions he had crossed. As he returned to the shore, then climbed the Great Wall for a closer look at the southern jungles, now turned into shapeless swamps by the Goo that was voraciously decomposing the flora and fauna, he realised why: the kitins themselves must have feared the destructive substance. He was also surprised to note that, three years after the fall of the Theocracy and Zorai civilisation, the wall was still acting as a magnetic barrier, preventing the Goo from advancing further north. But he knew that this was only provisional. Sooner or later, the ambers used as repellents would lose their electrostatic properties. Unless they could be replaced, this would condemn what was once the beating heart of Zoraï country to an inevitable contamination by the Goo. The only recourse then would be to use fire to try and halt its progress. And not a magical fire produced by a homin, whose burning capacity would have been finely controlled, but the wild and devastating fire, the result of a chain reaction of uncontrollable fires, capable of reaching unimaginable temperatures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thanks to the reduced kitin presence at the edge of the Purple Marshes, Pü eventually reached Taï-Toon more quickly than he had needed time to reach Zu-Galam from the Eternal Garden. In daylight, this city, which he had already approached in his youth, appeared to him to be a reduced version of Zoran: it stood at the centre of a circular enclosure, built along a stretch of water, and was structured around a main building. At Zoran, built on the shores of the Lake of Temples, it was the Zo'laï-gong, the most important Kamist temple in the country, that reigned over the heart of the city. In Taï-Toon, built on the shores of the Lake of Knowledge, the Zo'sok-gong, which housed the Great Zoraï Library, held this central position. Originally located in Zoran, this emblematic library had been rebuilt in Taï-Toon after the siege and bombardment of the Fyros armies in 2328 destroyed almost all Zoraï knowledge. Until then, this knowledge had been recorded on mektoub skin parchments, a medium whose fragility had proved problematic. The reconstruction was therefore also an opportunity for the Council of Sages to reconsider the methods of preserving written knowledge. The solution emerged from a competition organised by the Theocracy to develop a more perennial mean of preservation. The competition was won by the famous Hari Daïsha, thanks to his visionary invention: the first concept of the amber cube. This revolutionary system made it possible not only to store and freeze material objects, but also to preserve intangible thoughts. By reimagining the way in which his people's knowledge would be preserved, Hari Daïsha sowed the seeds of a new era, in which the whole of humanity would be able to access a mode of transmission that went beyond the written or spoken word to touch directly on thought itself. Every Zorai, whatever their beliefs, took immense pride in this.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
This is why, unlike the Zo'laï-gong, a monument erected to the glory of Jena whose demolition Pü had welcomed after his exploration of Zoran three years earlier, he was fervently hoping that the knowledge preserved at the heart of the Zo'sok-gong had escaped the havoc. In a hurry, but remembering the warning from the island's Zoraï, he entered Taï-Toon with calculated discretion, taking care not to attract attention. If he truly did exist, the ‘powerful sorcerer’ she had told him about might be dangerous. As expected, like Zoran, the city had been the target of Karavan bombardments three years earlier, in order to eliminate the swarm of kitins. The damages were clearly visible: ancient carcass remains littered the craters scattered around the perimeter and breaches teared the city's circular wall. In the centre of the city, the Zo'sok-gong, smaller than Zoran's Zo'lai-Gong but similar in its square-based pyramidal structure, was also partly destroyed. Fortunately, only the surface appeared to have been affected. Once inside the enclosure, Pü noticed a Zorai on guard duty, nonchalantly leaning against the railing of a tower that was still untouched. The guard wasn't paying much attention, given the ease with which Pü had escaped his vigilance. As he did not wish to create a diplomatic incident, Pü climbed the tower ladder to introduce himself to him. Finally noticing his presence, the guard, more surprised than anything else, unsheathed a sword.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who the heck are you? You've no business here! Taï-Toon is off-limits!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I don't come to you as an enemy,'' Pü replied calmly, raising his hands as a sign of peace. ''I've just heard that a mighty sorcerer has forbidden entry to Taï-Toon. Do you know him? I'd like to meet him.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's impossible! Leave immediately! threatened the homin, taking a step forward and raising his weapon.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü sighed and examined him for a few moments. Athletic body, good grip on the sword, but an arm that was barely bubbling with Sap, not enough to significantly increase the strength of its blows. Clearly, this was not the sorcerer he had been told about, even if his reaction confirmed the existence of such a one. He was undoubtedly a simple soldier in his service, probably a survivor from the regular guard of the Theocracy or of some tribe. His obvious lack of mastery in the art of manipulating Sap made him little of a menace.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I do not wish to harm anyone. Neither him nor you,'' said Pü, calmly moving forward, his hands still raised. ''Just tell me where he can be found.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü's stance and the confidence it exuded made the Zorai back off, and he glanced furtively towards the centre of the city, unwittingly betraying his master's location. Realising his mistake, he let out an insult before pouncing on the intruder. Pü easily dodged the desperate attack and, in one fluid movement, delivered a precise uppercut against his chin. While a first-rank soldier would have succeed to use the powers of the Sap to absorb the blow, the novice guard collapsed instantly to the ground. Without missing a beat, Pü quickly bound and gagged him. Given the blow he had just received, the guard would need some time to regain consciousness and, even if he managed to wake up quickly, it would still require some time for him to free himself. This gave Pü plenty of time to infiltrate the pyramid without triggering the general alarm. As he was about to climb down the tower, however, something caught his eye. The guard's sword. Very well-crafted indeed, it would be a perfect replacement for his own, lost a few weeks earlier when he was abducted by the black bird. Without hesitation, he grabbed it before discreetly slipping away.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü had no trouble infiltrating the Zo'sok-gong, easily avoiding or quietly knocking out the few guards he came across. Although he initially found it difficult to find his way through the pyramid's maze of dark, narrow corridors, he nevertheless enjoyed getting lost in this labyrinth, which at times reminded him of the interlacing hollow roots of the family stump. Once inside the immense library, Pü proceeded cautiously along the vast aisles, carefully observing the signs of a recent homin presence. Some of the shelves had been emptied of their contents, suggesting some theft. In places, the floor was strewn with amber cubes, while several shelves had been knocked over, contributing to the chaotic appearance of the place. The intact ceiling and walls indicated that this damage was not the result of Karavan bombardments, but rather the product of battle scenes or vandalism. Along the way, Pu came across the desiccated carapaces of small kitins and the emaciated skeletons of a few Zoraïs, silent witnesses to the violent events that had once shaken this place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When he finally arrived in front of the most private section of the library, where in the past only the most eminent sages of the Theocracy were admitted, Pü heard a voice. He discreetly entered the room, which was barely lit by a few firefly lanterns, and then hid behind a shelf. Observing the scene, he had to use his new senses to realise that what he was watching was not an imposing animal, unrecognisable in the half-light, but indeed a Zoraï. While Pü was around two metres tall, a relatively common height for Zoraïs born male, the homin he was observing must have been around two metres thirty, an abnormal height. Or rather two metres fifty. He was actually hunchbacked and struggled to stand perfectly upright. His height was simply inordinate. And yet that was the least strange thing about his massive, irregularly swollen and bloated body. Only his mask, small in proportion to his massive body, immaculately white and devoid of horns, offered a touch of harmony to his otherwise misshapen appearance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Load these ones.&amp;quot; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The voice came not from the hunchback, but from a crouching Zorai who, straightening up, grabbed one of the amber cubes piled up at his feet. Standing at around two metres ten and dressed in a beautiful, albeit worn, violet robe, the hominin revealed arms that were surprisingly slim, nay scrawny. However, what really caught Pü's attention was his mask. Perfectly symmetrical and adorned with green ideograms, it was crowned by a series of long horns rising from the temples to the forehead, giving the whole an almost regal allure. This imposing mask, which seemed almost out of proportion to the thinness of its wearer, reminded Pü of Grandmother Bä-Bä, even though the individual was only in his thirties. While it was generally assumed that the mask revealed the wearer's soul and intimate link with the Kamis, some also believed that its size could indicate its potential. Pü looked at his own mask, which was larger than average, and then realised that he had found the famous sorcerer he was looking for. The latter was staring silently at the amber cube he was holding with both hands, while the giant was busy loading the other cubes from the designated pile into a large cart that was already half-full. Suddenly, the Zorai's mask swivelled towards the shelf behind which Pü was hidden. It raised its free hand towards him. A threatening hand.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I see you, thief. Come out.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Pü instantly realised that the sorcerer had not spotted him visually, but through the same sense that allowed him to perceive the network of Sap that irrigated Atys. The island's Zoraï had definitely not lied: this individual was definitely powerful. Undaunted, the Zorai emerged from his hiding place and stepped forward, scouring the shadows until the light of the lanterns fully illuminated his mask. The sorcerer let out a small giggle at the sight.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Oh, but you're not a thief! Or rather, not just any thief. Sang Fu-Tao the Black Mask, first among the Black Warriors of Ma-Duk, father of the prophetic Sacred Warrior. Your survival does not surprise me. I must say…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Surprised, Pü let the sorcerer speak, while the hunchback, indifferent to his presence, busied himself collecting the amber cubes his master had pointed out to him. Like Zunak, the antekami leader he had met in Zoran three years ago, this Zorai also knew his family. Was he, like the Antekami, an ancient adversary of his father?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;… for at the end of the world, only the Provided and the Appointed remain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm not Sang. I'm his son,'' replied Pü, once the sorcerer had completed his monologue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;His eldest? So the prophecy has come true. The Sacred Warrior is on the march. It's true that your constitution is… singular.&amp;quot;'' he said, scrutinising Pü from mask to toe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü didn't have the heart to tell him that, as Zunak had done before him, the sorcerer mistook him for Niï. He preferred to concentrate on his tone and attitude, wondering whether there was any mocking intent behind his words. Not being very good at detecting innuendo, he couldn't say for sure. What he was sure of, however, was that this individual liked to listen to himself talking. In the absence of any response from Pü, he continued.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;If you survived, I hope the same is true of your mother and Bä-Bä.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While it was possible this individual had been making fun of him until now, that was not the case this time. Pü could read the sincerity in his eyes and hear the concern in his voice. More eager than ever to discover his identity, Pü decided to open up to him and took a few steps forward.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Unfortunately, that's not the case. Grandma Bä-Bä and my mother are dead, as is every member of my tribe. We managed to repel the first wave of kitins in a fierce battle, but the second was fatal. By a sad twist of fate, I'm the only survivor. Tell me, who are you? You seem to know my tribe well.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Oh, I'm sorry for your loss. I am indeed familiar with your tribe and its customs, as well as those of many others who once inhabited the jungle, especially those with distinct religious beliefs. Heresiology is one of my hobbies. I met your mother on several occasions in Zoran, when she represented your tribe as a diplomat. As for the honourable Bä-Bä, I met her, always in the company of your mother, at exceptional councils aimed at understanding and defeating Goo, bringing together all the country's scholars, including the most marginal.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer's eyes, which had been staring at him until then, turned towards the amber cube he still held in his hand. Pü didn't know if he had deliberately omitted to reveal his identity, or if he was absorbed in his thoughts. What was certain, however, was that these were tinged with dark resentment, as the long diatribe he launched into soon showed.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;‘At least you can take comfort in knowing that your tribe left with courage and honour, unlike Zoran's sages and bureaucrats, who trampled on their people in order to secure their place in the Karavan transporters. I hope they were chased as they fled, and that their vehicles crashed in the dark, unexplored areas bordering Atys! As for the Kamis, after spending almost three centuries telling us that we were their chosen people, none of them showed up when we really needed them, leaving the Karavan, whom they taught us to hate so much, to save the most cowardly and privileged among us…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
While the sorcerer continued to express his resentment, his hands pressed the cube with increasing intensity. Pü understood this rancour. He too had felt a deep bitterness, not towards the Theocracy, which his upbringing had conditioned him never to esteem, but towards the Kamis, despite the explanations the Black Kami had given him about their inaction during the invasion. Waiting for his interlocutor to finish his new monologue, so that he could ask him his identity again, Pü stared at the cube in silence. He wondered if the sorcerer's fingernails, which seemed to be digging into the amber, could alter the ideograms inscribed. Squinting reflexively, he managed to decipher what was inscribed, despite the gloom: “''Treatise on the mutagenic powers of the Goo. By Fung-Tun''”. Pü, who understood instantly that the amber cube contained dangerous knowledge, remembered that he was in the most private section of the library. And as Pü glanced at the cube on top of the stack carried by the hunchback, trying to get an idea of its contents, the sorcerer suddenly interrupted his diatribe and took three steps backwards.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;He... He's with you?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
It took Pü a good five seconds to grasp what the sorcerer was referring to. When he turned round, he was startled to discover the Black Kami levitating behind his shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, he's with me,&amp;quot;'' Pü replied thoughtlessly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
It was the first time he was seeing the Black Kami since the incident at Zu-Galam, and that filled his mind with confused thoughts. He was still furious at him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;That's… That's as if it came out of you! Is that why you have this dense flow of Sap running inside you? Who are you for real and what do you want? You've come to take him away from me, haven't you? I'll never let you do that! It's mine!'' shouted the sorcerer, taking a few more steps backwards.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;No, no, I haven't come to steal from you, nor to hurt you, I just wish to have a conversation!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As if to contradict him, the Kami raised one of his small hands and pointed a glittering claw at the sorcerer. Pü's body froze at the sight of his white eyes, filled with terrifying anger. Not since the day he had freed the Kami of the Antekamis, and the latter had slaughtered his abductors, had he seen him in such a condition. Did he know this Zoraï? Why did he want to hurt him? But now was not the time for questions. Pü felt the spiritual particles that made up his being resonate with those of the divine creature. All around him, the whole room began to vibrate. Still disturbed by its sudden apparition, he reacted later than the sorcerer, who, after a moment's fright, had pulled himself together with fierce determination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zu-Gon, get him alive!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Responding to his orders, the hunchback leapt at Pü with surprising agility for a creature of his size. At the same time, the sorcerer dropped the amber cube and, without using any amplifying gloves, incanted a bolt of lightning of phenomenal power which shot towards the Kami, crashing against his claw just as a burst of light shot out of it. The force of the impact, and the fact that the sorcerer didn't flinch, made Pü realise that this one was in a much higher category than his own as a practitioner of magic. He was clearly as experienced as his mother had been, even though he was closer to the age his brother should have reached. Unbalanced by the wave of energy, Pü was unable to completely dodge the giant's assault, who managed to grab his arm with his larger hand. The pressure of the grip confirmed that the hunchback's brute strength was just as exceptional as his size, and Pü realised that he wouldn't be able to loosen its grip. Seeing that his opponent, once having managed to catch him as his master had asked, remained motionless, Pü unsheathed the sword he had stolen from the guard with his free hand and slashed the giant's arm. But, apparently unaffected by the pain, the giant did not react and did not let go. Meanwhile, the sorcerer maintained his lightning strike against the Kami, who contained his assault with the tip of his claw. Despite the power it wielded, the divine creature, whose eyes were still filled with anger, seemed barely affected. It began to levitate slowly towards its target, implacable despite the power of the lightning. Fearing for the sorcerer's life, and although he had not initially intended to hurt anyone, Pü barely hesitated before slicing off the giant's forearm, promising himself to heal him once the crisis had eased. When the huge limb fell to the ground, its owner barely reacted and tried to catch Pü with his stump. But the Zorai had already rushed towards the Kami, determined to stop him. Remembering that when he had been kidnapped by the black bird, driven by anger, he had felt able to penetrate its mind and control it by gripping its talon, he put his hand on his fur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Cease at once!  I order you!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü felt the Kami flicker, but unlike last time, no intense heat repelled him. The divine creature deflected the sorcerer's lightning bolt with a sudden gesture, throwing him backwards, and the electric bolt went on to slice a bookcase in half. Then it floated to the ground. It floated to the ground and sank into it, slowly, as if it had no consistency, until it finally disappeared. Pü rushed towards the sorcerer to help him up, but he was quicker and, still wary, held up his hands, probably ready to incant another bolt of lightning.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm sorry, I don't know what got into him,' says Pü, raising his hands to soothe the situation. I've met other homins over the last few weeks, and this is the first time he reacts like this. In fact, he'd never shown himself to anyone but me before today. Maybe he thought my life was in real danger. Or maybe…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü crouched down and picked up the amber cube that the sorcerer had been holding just a few moments earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Perhaps it wasn't meant for you, but for this. This knowledge is dangerous and abhorred by the Kamis… After all, it became visible the moment I read the inscription on it. Perhaps he sees through my eyes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;He… He can see through your eyes?'' protested the sorcerer. ''But by Jena, who are you really! You commanded this Kami and you speak of him as if he were a mere protective animal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I've already told you who I am. I, on the other hand, still don't know who you are.’&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Again deciding not to answer, the sorcerer lowered his hands and called out to the one named Zu-Gon. The imposing Zoraï stepped forward, holding his severed limb in his good hand, and it was with formidable magical dexterity that his master grafted it onto his stump. Still silent, the hunchback moved his fingers and observed his hand as if discovering it for the first time.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Before answering, I must make sure that you are not here to steal from me. Why did you go to the trouble of eliminating all my guards to get into this library?'' he finally asked.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I didn't kill any of them. I just knocked a few out. And again, I have no intention of robbing you. I set out on a journey a few weeks ago, with the aim of gathering the survivors of Atys and offering them my protection. I was recently informed that a powerful sorcerer had forbidden access to Taï-Toon. I simply wanted to find out who had taken control of this city, as the Antikamis did with Zoran.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Don't compare me to those barbarians,'' spat the sorcerer, holding out his hand for Pü to return him the amber cube. ''I've ordered my guards to watch the entrances precisely to prevent the city, and especially this library, from being ransacked by ignorant or dangerous individuals. This knowledge must not fall into just any hands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;And what makes you more qualified than anyone else to handle this knowledge?'' replied Pü, pulling his hand back. ''I still don't know who you are.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer stared at Pü with palpable intensity, as if carefully weighing up his answer, scrutinising every detail of his mask. Silence fell, heavy with meaning, before he finally spoke, in a deep, measured voice. Only four words were spoken, as if to clarify everything.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm Marung Horongi.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
And indeed, that was enough to explain a lot. Among the handful of famous contemporary magicians that Pü had heard about from his mother, and whom he had considered might be the famous sorcerer, Marung Horongi stood out. The most promising disciple of the Grand Sage Min-Cho, he was seen by some as the most worthy of those who could succeed him and lead the Theocracy on his death, although tradition favoured Hoi-Cho, Min-Cho's descendant. The story also goes that Marung Horongi received his kinship mask at the age of six, an extraordinary feat. Pü, whose mask had only grown when he was ten - an age already considered exceptional - found it hard to believe when his mother first told him. A few seconds passed before he finally handed him the amber cube.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm not really surprised, I've heard all about you. Even so, I think you should be wary of this dangerous knowledge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This dangerous knowledge, as you call it, is in good hands,’ replied the sorcerer, grabbing the amber cube quickly, as if he feared Pü might change his mind. It's in good hands because I understand its power and its implications.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You wouldn't be the first to say that and to…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The conversation was abruptly interrupted by a small, trembling voice from a neighbouring room. Pü turned round and saw a Zorai barely five years old emerge from the gloom, walking swiftly, betraying the fear inside him. Instinctively, Marung stretched out his arms in Pü's direction, ready to act at the slightest sign of a threat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ma… Marung? Are you all right? There was a noise…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On seeing Pü, the child stopped dead in his tracks, his eyes riveted on the large black mask. Pü could immediately see the fear on the child's face. A face still devoid of mask. At that moment, it was impossible to say which of the two was more confused by the other. Pü had not seen a child for several years, and the boy's innocent face, imbued with a gentleness he had almost forgotten, overwhelmed him. His wide black eyes, filled with fear, were set above a slightly upturned nose and round cheeks that still betrayed all the frailty of childhood. Instantly, Pü was overcome with emotion and felt tears welling up in his eyes. This naked face, pure and vulnerable, contrasted cruelly with the horror that had reigned over Atys since the kitin invasion. It was like a fragment of another time, a vision of a bygone life. A life where children hunted fireflies and swung from vine to vine in the family stump, just as he himself had done, before his games gave way to endless martial training. A life without the pain of having had to collect the seeds of life from the twenty-seven children of his tribe, slaughtered by the kitins, to carry out the funeral rite he had forced himself to organise, alone. Desperately alone. Pü lowered his head and ran his fingers along the eye slits of his mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Everything's fine, don't worry,'' said Marung, beckoning the child to join him, seeing that no Kami had emerged from the darkness. ''It was nothing, just a misunderstanding.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The sorcerer bent down and hugged the young Zoraï, offering him a comforting protection that contrasted with the image Pü had formed of him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who is he?'' the boy asked, pointing at Pü, his curiosity gradually overcoming his anxiety.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Just a visitor. He's an Appointed, just like the two of us. Do you remember what I told you about the Provided and the Appointed? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes, I remember. In the new world, there are two kinds of people. Those who are lucky, and those who have to do great things.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nodded silently and stood up. Realising Pü's emotion, he preferred not to start again and ordered Xe-Qe to resume his loading work. The child remained motionless, staring at Pü's mask.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm called Pü,'' he finally said, once he'd recovered from his emotions. ''And what's your name?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Nung Horongi. I'm Marung's brother.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Disturbed by the apparent age difference, Pü glanced questioningly at the sorcerer, who caught the silent question.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;We don't share the same blood. I adopted him three years ago,'' he said, placing a hand on the child's shoulder, squeezing it just enough for the gesture, which was supposed to be protective, to take on a possessive, almost oppressive quality. ''When I found him, he was floating in the air above his village, which the Kitins had reduced to ashes. Fabulous, isn't it? It was for him that I feared you or your Kami had come here. Nung is my treasure, isn't he, Nung?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, a radiant smile lit up the child's face, striking Pü right in the heart and reawakening an emotion he had only just managed to contain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes! I am Marung's treasure!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Treasure''. That was how his mother used to call him when he was a child. Pü, who had never imagined himself as a big brother, and even less as a father, surprised himself for the first time by imagining himself responsible for a child. And this idea sparked hope in his heart. Yes, that was what he wanted. Not specifically to become a father, but to dedicate his life to the protection of innocent beings, far from the darkness and the fractures that haunted him. To escape the pain of past losses, the memories of the atrocities that the grip of tradition had made him commit as a child, and those he seemed destined to perpetrate. To erase himself and find new meaning for his life.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He too wanted to have a treasure to protect.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapter II·IV - Doomed to live]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VI - Obsession]]}}&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.V&amp;diff=7995</id>
		<title>II.V</title>
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				<updated>2025-03-11T10:52:28Z</updated>
		
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·V - The Provided and the Appointed|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·V - Los Provistos y los Designados--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·V - Les Fortunés et les Appelés'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Après avoir été déposé au sol par le gigantesque oiseau noir, quelques dizaines de kilomètres au sud de Zu-Galam, la première impulsion de Pü fut de retourner là-bas. Autant pour tuer le kitin bleu-orangé que pour défier l'autorité du Kami Noir. Il n'eut cependant pas besoin d'entendre la Voix pour comprendre l'absurdité de son désir. La créature divine le surveillait, où qu'il se trouvât. Si elle avait décidé qu’atteindre Zu-Galam était trop dangereux, alors il devait l’accepter. Ayant passé trois ans à suivre ses enseignements, Pu savait qu’elle n'était pas une entité ouverte au dialogue. Jusqu’alors, elle avait été uniquement capable de distribuer des directives via la Voix ou de répondre à des interrogations très ciblées. Tenter de retourner à Zu-Galam, c'était se condamner à répéter indéfiniment son échec et souligner toujours plus sa servitude. À nouveau seul, il entreprit donc de voyager vers le sud-est, en direction de Taï-Toon, la dernière grande zone urbaine du pays qu'il n'avait pas visitée. L’expédition lui donna l’occasion de s’excuser auprès de la Voix, qu'il avait injustement blâmée lors de son enlèvement par l'oiseau noir. Il reconnut aussi que tenter de combattre seul l'armée de kitins ou de s'infiltrer dans Zu-Galam était une opération extrêmement risquée, qui lui aurait vraisemblablement été fatale. Pour se rendre à Taï-Toon, Pü suivit le tracé de la Grande Muraille qui séparait le Lac aux Temples des Marais Pourpres, et qui jouait en cet endroit un rôle essentiel contre l'avancée de la Goo émanant des jungles méridionales, encore largement inexplorées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Goo était une substance mystérieuse, souvent perçue comme une pollution ou une maladie, qui se manifestait sous la forme d'une matière gélatineuse mauve, brillante et translucide. Sa croissance incessante et sa capacité à infecter et détruire toute forme de matière organique conduisaient certains érudits à l’envisager comme une entité vivante dotée d'un appétit insatiable. En tant que gardiens de la nature, les Kamis percevaient la Goo comme une malédiction terrible. D'autant plus que, parmi toutes les créatures d'Atys, ils étaient les plus vulnérables à ses effets néfastes. Par conséquent, ils se reposaient énormément sur l'aide des homins pour en limiter la propagation. Certains historiens soutenaient d’ailleurs que la préférence des Kamis pour les Zoraïs, illustrée par leurs masques, s'expliquait par l'origine de ce peuple, natif des jungles d'Atys, donc en première ligne face au fléau. Par contraste, les Agents de la Karavan et leurs fidèles Matis, reconnus pour leur expertise en alchimie et poisons, s'intéressaient de près à cette matière énigmatique pour ses propriétés potentiellement exploitables… notamment contre les Kamis. C’est en tout cas ce que la mère de Pü lui avait appris. Durant son enfance, son père traquait sans relâche les agents de la Karavan opérant dans les Marais Pourpres. Il n’avait renoncé à cette quête dangereuse que lorsque son épouse, après une capture où il avait frôlé la mort, l'avait convaincu des risques inutiles qu'il encourait. Il aurait été tragique de perdre la vie avant de passer le flambeau à ses fils et avant le commencement de la Guerre Sacrée, événement qui marquerait le crépuscule inéluctable de la Karavan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En longeant la rive sud du Lac aux Temples, Pü comprit que quelques groupes de survivants s'étaient établies sur les îles éparpillées à travers l'immense étendue d'eau. Les kitins, et notamment les fameuses patrouilles d’insectes verts et blancs à l’abdomen dardé, étaient de piètres nageurs, et ne représentaient pas une menace directe pour les insulaires, qui n'avaient à gérer que les attaques des libellules cracheuses de feu, déjà bien assez périlleuses. Cependant, Pü savait que la sécurité apparente était trompeuse. Il avait déjà vu des kitins volants transporter des kitins marcheurs vers des lieux autrement inaccessibles à ces derniers, et savait donc que, à défaut de précautions adéquates, les îles pourraient être aisément envahies. C'est le message qu'il tenta de transmettre après avoir trouvé une embarcation pour rejoindre les îles les plus proches de la rive. Les insulaires lui répondirent que les incursions de kitins étaient rares et que sa présence n’était pas la bienvenue, refusant toute discussion supplémentaire. Cependant, contre toute attente, une survivante se montra plus ouverte et, après une brève discussion, conseilla à Pü de ne pas se rendre à Taï-Toon : elle prétendait qu'un puissant sorcier originaire d’une île voisine avait menacé quiconque tenterait de s'y aventurer. Toutefois, à l'instar des autres survivants, sa présence l’inquiéta : son masque noir était systématiquement considéré, dans le meilleur des cas, comme un signe de mauvais augure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré la déconvenue d’un énième refus, qui sapait un peu plus son aspiration à devenir un sauveur, Pü dut bien admettre que cette portion du Pays Zoraï semblait effectivement moins infestée de kitins que les autres régions qu'il avait traversées. En retournant sur la rive, puis en escaladant la Grande Muraille pour observer les jungles méridionales, transformées en marécages informes par la Goo qui décomposait la flore et la faune avec voracité, il en comprit la raison : les kitins eux-mêmes devaient craindre la substance destructrice. Il remarqua aussi avec surprise que, trois ans après la chute de la Théocratie et de la civilisation zoraï, la muraille remplissait toujours son rôle de barrière magnétique, empêchant la Goo de progresser plus au nord. Mais il savait que cela n’était que temporaire. Un jour ou l'autre, les ambres utilisées comme répulseurs perdraient leurs propriétés électrostatiques. Sauf à les remplacer, cela condamnerait ce qui était autrefois le cœur battant du Pays Zoraï, à une inévitable contamination par la Goo. Ne resterait alors que le recours au feu pour tenter de stopper sa progression. Et non pas un feu magique produit par un homin, dont  la capacité de combustion aurait été finement contrôlée, mais le feu sauvage et dévastateur, fruit d'une réaction en chaîne d'incendies incontrôlables, pouvant atteindre des températures inimaginables.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Finalement, grâce à la présence réduite des kitins à la bordure des Marais Pourpres, Pü atteignit Taï-Toon plus rapidement qu’il lui avait fallu de temps pour rejoindre Zu-Galam depuis le Jardin Éternel. De jour, cette cité qu’il avait déjà approchée dans sa jeunesse, lui apparut comme une version réduite de Zoran : elle se dressait au centre d’une enceinte circulaire, édifiée le long d'une étendue d'eau, et s’articulait autour d'un bâtiment principal. À Zoran, bâtie sur les rives du Lac aux Temples, c’était le Zo’laï-gong, le temple kamiste le plus important du pays, qui régnait sur le cœur de la cité. À Taï-Toon, bâtie au bord du Lac de la Connaissance, le Zo’sok-gong, qui abritait la Grande Bibliothèque Zoraï, tenait cette position centrale. Originellement située à Zoran, cette bibliothèque emblématique fût reconstruite à Taï-Toon après que le siège et les bombardements des armées Fyros en 2328 eurent détruit presque l'intégralité du savoir Zoraï. Celui-ci était jusque-là consigné sur des parchemins en peau de mektoub, un support dont la fragilité s'était révélée problématique. La reconstruction devint donc également une opportunité pour le Conseil des Sages de repenser les méthodes de préservation des connaissances écrites. La solution émergea d'une compétition organisée par la Théocratie, visant à développer un moyen de conservation plus pérenne. Ce concours fut remporté par le célèbre Hari Daïsha, grâce à son invention visionnaire : le premier concept de cube d’ambre. Ce système révolutionnaire permettait non seulement de stocker et figer des objets matériels, mais également de conserver des pensées immatérielles. En réimaginant la manière de préserver le savoir de son peuple, Hari Daïsha sema les graines d’une nouvelle ère, où l’hominité toute entière put accéder à un mode de transmission dépassant les mots écrits ou parlés pour toucher directement à la pensée elle-même. Chaque Zoraï, quelles que soient ses croyances, en tirait une fierté immense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi, à l’inverse du Zo’laï-gong, monument érigé à la gloire de Jena et dont Pü avait accueilli la démolition avec satisfaction après son exploration de Zoran trois ans plus tôt, il espérait ardemment que le savoir préservé au cœur du Zo’sok-gong ait échappé aux ravages. Pressé, mais gardant en mémoire l’avertissement de la Zoraï de l’île, il entra dans Taï-Toon avec une discrétion calculée, veillant à ne pas attirer l’attention. S’il existait réellement, le “puissant sorcier” dont elle lui avait parlé était peut-être dangereux. Comme attendu, à l'instar de Zoran, la cité avait été la cible, trois ans plus tôt, de bombardements par la Karavan destinés à éliminer l’essaim de kitins. Les dégâts étaient bien visibles : d’anciens restes de carcasses jonchaient les cratères disséminés à travers le périmètre et des brèches marquaient le mur circulaire de la cité. Au centre de celle-ci, le Zo’sok-gong, plus petit que le Zo’lai-Gong de Zoran, mais similaire de par sa structure pyramidale à base carrée, était également partiellement détruit. Heureusement, seule la surface semblait avoir été atteinte. Une fois à l'intérieur de l'enceinte, Pü remarqua un Zoraï en faction, nonchalamment appuyé contre la balustrade d'une tour encore intacte. Ce gardien n’était pas très attentif, vu la facilité avec laquelle Pü avait échappé à sa vigilance. Ne désirant pas créer un incident diplomatique, il grimpa néanmoins l'échelle de la tour afin de se présenter à lui. Remarquant finalement sa présence, le garde, plus surpris qu’autre chose, dégaina une épée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qui êtes-vous ? Vous n’avez rien à faire ici ! Taï-Toon est interdite d’accès !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne me présente pas à vous en tant qu’ennemi, répondit calmement Pü, les mains levées en signe de paix. J’ai justement entendu dire qu’un puissant sorcier avait interdit l’entrée de Taï-Toon. Vous le connaissez ? J’aimerai le rencontrer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’est impossible ! Partez immédiatement ! menaça l’homin en avançant d’un pas et en levant son arme. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü soupira et l’examina quelques instants. Corps athlétique, bonne tenue d’épée, mais un bras qui bouillonnait à peine de Sève, insuffisamment pour décupler significativement la force de ses coups. Manifestement, ce n'était pas le sorcier dont on lui avait parlé, même si sa réaction confirma l'existence de ce dernier. Lui était sans doute un simple soldat à son service, probablement rescapé de la garde régulière de la Théocratie ou d'une tribu quelconque. Son évident manque de maîtrise dans l'art de manipuler la Sève le rendait peu menaçant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je ne souhaite faire de mal à personne. Ni à lui, ni à vous, dit Pü en avançant calmement, les mains toujours levées. Dites-moi simplement où il se trouve. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La posture de Pü et l'assurance qui s’en dégageait fit reculer le Zoraï, qui lança un regard furtif vers le centre de la cité, trahissant sans le vouloir l'emplacement de son maître. Réalisant son erreur, il laissa échapper une injure avant de se jeter sur l'intrus. Pü esquiva aisément l'attaque désespérée et, d'un geste fluide, asséna un uppercut précis contre son menton. Si un soldat de premier rang aurait réussi à utiliser les pouvoirs de la Sève pour encaisser le choc, le garde novice s’effondra instantanément sur le sol. Sans perdre un instant, Pü s'empressa de le ligoter et de le bâillonner. Vu le coup qu’il venait de recevoir, le garde mettrait un certain temps à reprendre conscience et, même s'il parvenait à se réveiller rapidement, cela lui prendrait encore un moment pour se libérer. Cela offrait amplement à Pü le temps de s'infiltrer dans la pyramide sans déclencher l’alerte générale. Alors qu’il s'apprêtait à descendre de la tour, quelque chose attira cependant son attention. L'épée du garde. De très bonne facture, elle serait un remplacement parfait pour la sienne, perdue quelques semaines plus tôt lors de son enlèvement par l'oiseau noir. Sans hésiter, il la saisit avant de s'éclipser discrètement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü n'eut aucun mal à s'infiltrer dans le Zo’sok-gong, évitant sans difficulté ou assommant sans bruit les quelques gardes qu’il croisa sur son chemin. Bien qu'il éprouvât initialement quelques difficultés à s'orienter dans le dédale de couloirs sombres et étroits de la pyramide, il prit néanmoins un certain plaisir à se perdre dans ce labyrinthe, qui lui évoquait par moment les entrelacs de racines creuses de la souche familiale. Une fois à l'intérieur de l'immense bibliothèque, Pü progressa prudemment le long des vastes allées, observant attentivement les signes d'une présence homine récente. Certaines étagères avaient été vidées de leur contenu, suggérant un vol. Par endroits, le sol était jonché de cubes d'ambre, tandis que plusieurs étagères étaient renversées, contribuant à l'aspect chaotique des lieux. Le plafond et les murs intacts indiquaient que ces dégâts n'étaient pas le résultat des bombardements de la Karavan, mais plutôt le produit de scènes de bataille ou de vandalisme. Tout au long de son avancée, Pu découvrit d’ailleurs les carapaces desséchées de petits kitins ainsi que les squelettes décharnés de quelques Zoraïs, témoins silencieux des événements violents qui avaient secoué autrefois ce lieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin arrivé devant la section la plus privée de la bibliothèque, où autrefois seuls les plus éminents sages de la Théocratie étaient admis, Pü entendit une voix. Il entra discrètement dans la pièce, à peine éclairée par quelques lanternes à lucioles, puis se dissimula derrière une étagère. Observant la scène, Il lui fallut utiliser son nouveau sens pour réaliser que ce qu'il observait n'était pas un animal imposant, méconnaissable dans la pénombre, mais bien un Zoraï. Si Pü avoisinait les deux mètres, une taille relativement commune pour les Zoraïs nés mâles, l’homin qu’il observait devait mesurer dans les deux mètres trente, une taille anormale. Ou plutôt deux mètres cinquante. Il était en réalité bossu, et peinait à se tenir parfaitement droit. Sa taille était tout simplement démesurée. Et pourtant, c’était là l’élément le moins étrange de son corps massif, irrégulièrement gonflé et boursouflé. Seul son masque, petit en proportion de son corps massif, d’un blanc immaculé et dénué de cornes, offrait une touche d'harmonie à son apparence autrement difforme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Charge ceux-ci. » &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La voix provenait non pas du bossu, mais d’un Zoraï accroupi, qui, en se redressant, saisit un des cubes d'ambre amoncelés en tas à ses pieds. Mesurant environ deux mètres dix et vêtu d'une belle robe mauve, quoique usée, l’homin dévoila des bras étonnamment minces, voire maigres. Cependant, ce qui captiva vraiment l'attention de Pü fut son masque. Parfaitement symétrique et orné d’idéogrammes verts, il était couronné d'une série de longues cornes qui se dressaient des tempes au front, conférant à l'ensemble une allure quasi royale. Ce masque imposant, qui paraissait presque disproportionné par rapport à la maigreur de son porteur, évoqua à Pü celui de Grand-Mère Bä-Bä, bien que l'individu n’eût qu’une trentaine d'années. S'il était communément admis que le masque révélait l'âme de son porteur et son lien intime avec les Kamis, certains estimaient aussi que sa taille pouvait indiquer son potentiel. Pü considéra son propre masque, plus imposant que la moyenne, et réalisa alors qu'il avait trouvé le fameux sorcier qu’il cherchait. Celui-ci fixait en silence le cube d'ambre qu'il tenait à deux mains, tandis que le géant s'affairait à charger les autres cubes du tas désigné dans un grand chariot déjà à moitié rempli. Soudain, le masque du Zoraï pivota vers l'étagère derrière laquelle Pü était dissimulé. Il leva sa main libre vers lui. Une main menaçante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te vois, voleur. Sors de là. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Pü réalisa instantanément que le sorcier ne l'avait pas repéré visuellement, mais à travers la même sens qui lui permettait de percevoir le réseau de Sève qui irriguait Atys. La Zoraï insulaire n’avait définitivement pas menti : cet individu était assurément puissant. Sans se laisser intimider, le Zoraï sortit de sa cachette et s’avança, parcourant les ombres jusqu'à ce que la lumière des lanternes illumine pleinement son masque. À cette vue, le sorcier laissa échapper un petit rire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oh, mais vous n’êtes pas un voleur ! Ou plutôt, pas n’importe quel voleur. Sang Fu-Tao le Masque Noir, premier parmi les Guerriers Noirs de Ma-Duk, père du prophétique Guerrier Sacré. Votre survie ne me surprend pas. Je dois dire que… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Surpris, Pü laissa le sorcier parler, tandis que le bossu, indifférent à sa présence, s’activait à ramasser les cubes d’ambre que son maître lui avait indiqués. Comme Zunak, le meneur antékami qu’il avait rencontré à Zoran il y a trois ans, ce Zoraï aussi connaissait sa famille. Était-il, tout comme l’Antékami, un vieil adversaire de son père ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« … car à la fin du monde, seuls les Fortunés et les Appelés demeurent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas Sang. Je suis son fils, répondit Pü, une fois que le sorcier eut terminé son monologue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Son aîné ? Ainsi, la prophétie s’est réalisée. Le Guerrier Sacré est en marche. Il est vrai que votre constitution est… singulière », dit-il en en scrutant Pü du masque aux pieds.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü n’eut pas le cœur de lui dire qu’il le prenait pour Niï, comme Zunak l’avait fait avant lui. Il préféra se concentrer sur le ton et l’attitude du sorcier, se demandant s’il n’y avait pas une intention moqueuse derrière ses paroles. N’étant pas très habile pour déceler les sous-entendus, il ne pouvait pas l’affirmer. Ce dont il était certain, en revanche, c’est que cet individu aimait s’écouter parler. Face à l'absence de réponse de Pü, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Si vous avez survécu, j'espère qu’il en est de même pour votre mère et pour Bä-Bä. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il était possible que l'individu se soit moqué de lui jusqu'à présent, ce n'était pas le cas cette fois-ci. Pü pouvait lire la sincérité dans son regard et percevoir l'inquiétude dans sa voix. Plus que jamais désireux de découvrir son identité, Pü décida de s'ouvrir à lui et s’avança de quelques pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Malheureusement, ce n’est pas le cas. Grand-mère Bä-Bä et ma mère sont mortes, tout comme chaque membre de ma tribu. Nous avons réussi à repousser la première vague de kitins au cours d’un combat féroce, mais la seconde nous a été fatale. Par un triste concours de circonstances, je suis le seul survivant. Dites-moi, qui êtes vous ? Vous semblez bien connaître ma tribu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oh, toutes mes condoléances. Je connais effectivement votre tribu et ses coutumes, ainsi que celles de nombreuses autres qui habitaient jadis la jungle, notamment celles aux croyances religieuses distinctes. L'hérésiologie est l’un de mes passe-temps. J'ai d’ailleurs eu l'occasion de croiser votre mère à plusieurs reprises à Zoran, lorsqu'elle représentait votre tribu en tant que diplomate. Quant à l’honorable Bä-Bä, je l'ai rencontrée, toujours en compagnie de votre mère, lors de conseils exceptionnels visant à comprendre et à vaincre la Goo, réunissant tous les érudits du pays, y compris les plus marginaux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les yeux du sorcier, qui le fixaient jusque-là, se détournèrent vers le cube d’ambre qu’il tenait toujours en main. Pü ne sut pas s’il avait volontairement omis de lui révéler son identité, ou s’il était absorbé par ses pensées. Ce qui était en revanche certain, c’était que celles-ci étaient empreintes de sombres rancœurs, comme le démontra bientôt la longue diatribe dans laquelle il se lança.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ayez au moins le réconfort de savoir que votre tribu est partie avec courage et honneur, contrairement aux sages et bureaucrates de Zoran, qui ont piétiné leurs administrés pour garantir leur place dans les transporteurs de la Karavan. J'espère qu’ils ont été pourchassés dans leur fuite, et que leurs véhicules se sont écrasés dans les régions obscures et inexplorées qui bordent Atys ! Quant aux Kamis, après avoir passé presque trois siècles à nous répéter que nous étions leur peuple élu, aucun ne s’est manifesté au moment où nous avions réellement besoin d'eux, laissant la Karavan, qu’ils nous ont pourtant appris à tant haïr, sauver les plus lâches et privilégiés d'entre nous… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tandis que le sorcier continuait d’exprimer son ressentiment, ses mains pressaient le cube avec une intensité croissante. Pü comprenait bien cette rancœur. Lui aussi avait éprouvé une profonde amertume, non pas envers la Théocratie, que son éducation l'avait conditionné à ne jamais estimer, mais envers les Kamis, malgré les explications que le Kami Noir lui  avait fourni concernant leur inaction au cours de l’invasion. Attendant que son interlocuteur ait terminé son nouveau monologue, afin de pouvoir lui redemander son identité, Pü fixa le cube en silence. Il se demanda si les ongles du sorcier, qui paraissaient s’enfoncer dans l’ambre, pouvaient altérer les idéogrammes inscrits. Plissant les yeux par réflexe, il parvint à déchiffrer ce qui était inscrit, malgré la pénombre : “Traité sur les pouvoirs mutagènes de la Goo. Par Fung-Tun.” Pü, qui comprit instantanément que le cube d’ambre renfermait un savoir dangereux, se rappela qu’il se trouvait précisément dans la section la plus privée de la bibliothèque. Et alors que, jetant un coup d'œil au cube coiffant la pile transportée par le bossu, Pü tentait de se faire une idée de son contenu, le sorcier interrompit soudain sa diatribe et fit trois pas en arrière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il… Il est avec vous ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il fallut bien cinq secondes à Pü pour saisir à quoi le sorcier faisait référence. Lorsqu’il se retourna, il sursauta en découvrant le Kami Noir lévitant derrière son épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui, il est avec moi », répondit Pü sans réfléchir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’était la première fois qu’il revoyait le Kami Noir depuis l’incident de Zu-Galam, et cela emplit son esprit de pensées confuses. Il était toujours furieux contre lui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est… C’est comme s’il était sorti de vous ! C’est pour cela, ce flux dense de Sève en vous ? Qui êtes-vous réellement et que voulez-vous ? Vous êtes venu me le reprendre, c’est cela ? Jamais je vous laisserai faire ! Il est à moi ! hurla le sorcier en reculant de quelques pas supplémentaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Non, non, je ne suis pas venu vous voler, ni vous faire du mal, je souhaite simplement discuter ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme pour le contredire, le Kami leva l’une de ses petites mains et dirigea une griffe étincelante en direction du sorcier. À la vue de ses yeux blancs, chargés d’une terrifiante colère, le corps de Pü se figea. Depuis le jour où il avait libéré le Kami des Antékamis, et que celui-ci avait massacré ses ravisseurs, il ne l’avait jamais revu dans un tel état. Connaissait-il ce Zoraï ? Pourquoi lui voulait-il du mal ? Mais l’heure n’était aux questionnements. Pü sentit les particules spirituelles qui composaient son être entrer en résonance avec celles de la créature divine. Autour de lui, la pièce tout entière s’était mise à vibrer. Toujours perturbé par son apparition soudaine, il réagit en retard par rapport au sorcier, qui, après un moment de frayeur, s’était ressaisi avec une détermination farouche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, attrape-le vivant ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Répondant aux ordres, le bossu bondit sur Pü avec une agilité surprenante pour un être de sa taille. En parallèle, le sorcier lâcha le cube d’ambre et, sans utiliser de gants amplificateurs, incanta un éclair d’une puissance phénoménale qui fusa vers le Kami, venant s’écraser contre sa griffe juste au moment où une décharge lumineuse en jaillissait. À la force de l’impact, et en voyant le sorcier ne pas flancher, Pü comprit que ce dernier évoluait dans une catégorie autrement supérieure à la sienne en tant que praticien de magie. Il était manifestement aussi expérimenté que l'avait été sa mère, bien qu’ayant plutôt l’âge qu'aurait dû atteindre son frère. Déséquilibré par la vague d’énergie, Pü ne parvint pas à esquiver totalement l'assaut du géant, qui réussit à saisir son bras avec de sa main la plus large. La pression de la prise confirma que la force brute du bossu était tout aussi exceptionnelle que sa taille, et Pü réalisa qu'il ne réussirait pas à en desserrer l’étreinte. Voyant que, après avoir réussi à l’attraper comme l’avait demandé son maître, son adversaire restait immobile, Pü dégaina de sa main libre l’épée volée au garde et lacéra le bras du géant. Mais, apparemment insensible à la douleur, celui-ci ne réagit pas et ne lâcha pas prise. Pendant ce temps, le sorcier maintenait son éclair face au Kami, qui contenait son assaut du bout de sa griffe. Malgré le pouvoir déployé, la créature divine, dont les yeux étaient toujours chargés de colère, paraissait à peine affectée. Elle commença à léviter lentement vers sa cible, implacable malgré la puissance de l’éclair. Craignant pour la vie du sorcier et bien qu'il n’ait initialement voulu blesser personne, Pü hésita à peine avant de trancher l’avant bras du géant, se promettant de le soigner une fois la crise apaisée. Lorsque l’énorme membre tomba au sol, son propriétaire réagit à peine et tenta d’attraper Pü avec son moignon. Mais le Zoraï s’était déjà précipité vers le Kami, bien déterminé à l’arrêter. Se rappelant qu'au moment de son enlèvement par l’oiseau noir, guidé par la colère, il s'était senti capable de pénétrer l’esprit son esprit et de le contrôler en aggripant sa serre, il posa sa main sur sa fourrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cessez immédiatement !  Je vous l'ordonne ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü sentit le Kami vaciller, mais contrairement à la dernière fois, aucune chaleur intense ne le repoussa. La créature divine dévia l’éclair du sorcier d’un geste brusque, projetant ce dernier en arrière, et l’arc électrique alla trancher en deux une bibliothèque. Puis elle flotta jusqu’au sol. Elle flotta jusqu’au sol et s’y enfonça, lentement, comme si celui-ci n’avait aucune consistance, jusqu’à finalement disparaître. Pü se précipita vers le sorcier pour l’aider à se relever, mais celui-ci fut plus rapide et, toujours méfiant, brandit ses mains, probablement prêt à incanter un autre éclair.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je suis désolé, je ne sais pas ce qui lui a pris, dit Pü en levant les mains pour apaiser la situation. J’ai croisé d’autres homins ces dernières semaines, et c’est la première fois qu’il réagit ainsi. Il ne s’était d’ailleurs jamais montré à quiconque d’autre que moi avant aujourd’hui. Peut-être a-t-il pensé que ma vie était vraiment en danger. Ou alors… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s'accroupit et ramassa le cube d’ambre que le sorcier tenait encore quelques instants plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Peut-être ne vous visait-il pas vous, mais ceci. Ce savoir est dangereux et abhorré par les Kamis… Après tout, il est apparu au moment où j’ai lu ce qui y était inscrit. Peut-être voit-il à travers mes yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Il… Il voit à travers vos yeux ? protesta le sorcier. Mais par Jena, qui êtes vous réellement ! Vous avez commandé ce Kami et vous parlez de lui comme s’il n’était qu’un simple animal de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je vous ai déjà dit qui j’étais. Moi en revanche, je ne sais toujours pas qui vous êtes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Décidant à nouveau de ne pas répondre, le sorcier abaissa ses mains et appela le dénommé Zu-Gon. L’imposant Zoraï s’avança, tenant son membre tranché dans sa main valide, et c’est avec une dextérité magique redoutable que son maître le greffa à son moignon. Toujours mutique, le bossu fit bouger ses doigts et observa sa main comme s’il la découvrait pour la première fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant de vous répondre, je dois m’assurer que vous n’êtes pas ici pour me voler. Pourquoi avoir fait l’effort d’éliminer tous mes gardes pour vous introduire dans cette bibliothèque ? demanda-t-il finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je n’ai tué aucun d’entre eux. J’en ai simplement assommé quelques-uns. Et à nouveau, je n’ai aucune intention de vous voler. J’ai entamé un voyage il y a quelques semaines, avec pour objectif de rassembler les survivants d’Atys et de leur offrir ma protection. On m’a récemment informé qu’un puissant sorcier avait interdit l’accès à Taï-Toon. Je voulais simplement voir qui avait pris le contrôle de cette cité, comme les Antékamis l’ont fait avec Zoran.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me comparez pas à ces sauvages, cracha le sorcier en tendant la main vers Pü pour qu’il lui rende le cube d’ambre. J’ai ordonné à mes gardes de surveiller les entrées précisément pour empêcher que la cité, et surtout cette bibliothèque, ne soient mises à sac par des individus incultes ou dangereux. Ce savoir ne doit pas atterrir dans n’importe quelles mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et qu’est-ce qui vous rend plus apte que n’importe qui d’autre à manipuler ce savoir ? répliqua Pü en reculant sa main. Je ne sais toujours pas qui vous êtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier fixa Pü avec une intensité palpable, comme s'il pesait soigneusement sa réponse, scrutant chaque détail de son masque. Le silence s'installa, lourd de sens, avant qu'il ne prenne enfin la parole, d'une voix grave et mesurée. Quatre mots seulement furent prononcés, comme si cela devait tout clarifier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je suis Marung Horongi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et effectivement, cela suffisait à expliquer beaucoup de choses. Parmi la poignée de magiciens contemporains célèbres dont Pü avait entendu parler par sa mère, et qu’il avait envisagé comme pouvant être le fameux sorcier, Marung Horongi se distinguait. Disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, il était vu par certains comme le plus digne de ceux qui pourrait lui succéder et diriger la Théocratie à sa mort, bien que la tradition favorisât Hoi-Cho, le descendant de Min-Cho. L’histoire racontait aussi que Marung Horongi avait reçu son masque de parenté dès l'âge de six ans, un exploit hors du commun. Pü, dont le masque n’avait poussé qu’à dix ans — âge déjà considéré comme exceptionnel — avait eu du mal à y croire la première fois que sa mère le lui avait raconté. Quelques secondes passèrent avant qu’il ne lui tende enfin le cube d’ambre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je ne suis pas vraiment étonné, j’ai entendu parler de vous. Et je pense malgré tout que vous devriez vous méfier de ce savoir dangereux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ce savoir dangereux, comme vous l’appelez, est en de bonnes mains, répondit le sorcier en s’emparant rapidement du cube d’ambre, comme s’il craignait que Pü ne change d’avis. Il est en de bonnes mains parce que je comprends son pouvoir et ses implications.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vous ne seriez pas le premier à dire cela et à… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conversation fut brusquement interrompue par une petite voix tremblante provenant d’une pièce voisine. Pü se retourna et aperçut un Zoraï d’à peine cinq ans émerger de la pénombre, avançant d’un pas rapide, trahissant la peur qui l’habitait. Instinctivement, Marung tendit les bras en direction de Pü, prêt à agir au moindre signe de menace.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma … Marung ? Ça va ? Il y a eu du bruit… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En apercevant Pü, l’enfant s’arrêta net, ses yeux rivés sur le grand masque noir. Pü perçut immédiatement la peur sur le visage de l’enfant. Un visage encore dénué de masque. À cet instant, il était impossible de dire lequel des deux était le plus troublé par l’autre. Pü n’avait pas vu d’enfant depuis plusieurs années, et le visage innocent du petit, empreint d’une douceur qu’il avait presque oubliée, le bouleversa. Ses grands yeux noirs, emplis de crainte, surmontaient un nez légèrement retroussé et des joues rondes qui trahissaient encore toute la fragilité de l’enfance. Instantanément, Pü fut submergé par une émotion vive et sentit les larmes lui monter aux yeux. Ce visage nu, pur et vulnérable, contrastait cruellement avec l’horreur qui régnait sur Atys depuis l’invasion des kitins. C’était comme un fragment d’un autre temps, une vision d’une vie révolue. Une vie où les enfants chassaient les lucioles et se balançaient de liane en liane dans la souche familiale, tout comme il l’avait lui-même fait, avant que ses jeux ne cèdent la place à d'interminables entraînements martiaux. Une vie sans la douleur d'avoir dû recueillir les graines de vie des vingt-sept enfants de sa tribu, massacrés par les kitins, pour accomplir le rite funéraire qu'il s’était forcé à organiser, seul. Désespérément seul. Pü baissa la tête et fit glisser ses doigts le long des fentes oculaires de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout va bien, ne t’inquiète pas, dit Marung en faisant signe à l’enfant de le rejoindre, voyant qu’aucun Kami n’avait surgi des ténèbres. Ce n’était rien, juste un malentendu. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier se baissa et serra  le jeune Zoraï contre lui, lui offrant une protection réconfortante qui contrastait avec l’image que Pü s’était faite de lui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qui est-ce ? demanda le garçon en pointant du doigt Pü, la curiosité surpassant peu à peu son angoisse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Juste un visiteur. C’est un Appelé, tout comme nous deux. Tu te souviens de ce que je t’ai expliqué sur les Fortunés et les Appelés ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. Dans le nouveau monde, il y a deux sortes de gens. Ceux qui ont de la chance, et ceux qui doivent faire de grandes choses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence et se redressa. Saisissant l’émoi de Pü, il préféra ne pas le relancer et ordonna à Xe-Qe de reprendre son travail de chargement. L’enfant, figé, continuait de fixer le masque de Pü sans bouger.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je m’appelle Pü, finit par dire ce dernier une fois remis de ses émotions. Et toi, comment t’appelles-tu ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Nung Horongi. Je suis le frère de Marung. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troublé par la différence d’âge apparente, Pü jeta un coup d'œil interrogateur vers le sorcier, qui saisit la question silencieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Nous ne partageons pas le même sang. Je l’ai adopté il y a trois ans, dit-il en posant une main sur l’épaule de l’enfant, la serrant juste assez pour que le geste, censé être protecteur, prenne un tour possessif, presque oppressant. Lorsque je l’ai trouvé, il flottait dans les airs au-dessus de son village, que les Kitins avaient réduit en cendres. Fabuleux, non ? C’est pour lui que je craignais que vous ou votre Kami soyez venus ici. Nung est mon trésor, n’est-ce pas, Nung ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, un sourire radieux illumina le visage de l’enfant, frappant Pü en plein cœur et ravivant en lui une émotion qu’il venait tout juste de réussir à contenir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui ! Je suis le trésor de Marung ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Trésor''. C’était ainsi que sa mère l’appelait lorsqu’il était enfant. Pü, qui ne s’était jamais imaginé en tant que grand frère, et encore moins en tant que père, se surprit pour la première fois à s’imaginer responsable d’un enfant. Et cette idée fit germer un espoir dans son cœur. Oui, c’était cela qu’il voulait. Non pas spécifiquement devenir père, mais dédier sa vie à la protection d’êtres innocents, loin de l’obscurité et des fêlures qui le hantaient. Pour échapper à la douleur des pertes passées, aux souvenirs des atrocités que l’emprise des traditions lui avait fait commettre enfant, et à celles qu’il semblait être destiné à perpétrer. Pour s’effacer et trouver un nouveau sens à sa vie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lui aussi voulait avoir un trésor à protéger.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--}}--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.VI&amp;diff=7994</id>
		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-03-11T10:49:36Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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|H=1&lt;br /&gt;
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{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins. « Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. » Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelle contenu dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. » Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère. Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
Sep-chap-2-3-8.png&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu. Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu . « Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur. – Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant a priori pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique .&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux. Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable. Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=7993</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-03-11T10:46:29Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
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&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins.&lt;br /&gt;
« Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. »&lt;br /&gt;
Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelle contenu dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et  régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants, mais il enviait sa capacité à avoir rassemblé des homins autour de lui, leur offrant à la fois un foyer et une protection, ce que lui n’avait pas encore réussi à accomplir. Cette communauté était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il considérait, certes, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non seulement constituée de lui, d’une Voix, et d’un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, aux alentours de 2190, soit à peu près au même moment que les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Ces dernières semaines, tu m’as plusieurs fois affirmé que ton rêve était de venir en aide aux homins ayant survécu à l’invasion des kitins. Pourtant, tu n’as réussi à sauver personne. Tu es arrivé à moi seul. Pourquoi ? Parce que ta véritable obsession, celle qui te dévore, c’est la Karavan. Au plus profond de toi, tout ce que tu désires, c’est anéantir ses fidèles au nom des Kamis. Et tous ces Zoraïs que tu as croisés ces derniers mois, et qui n’ont pas voulu te suivre, l’ont compris. Cette haine émane de toi, elle te trahit. Elle est inscrite sur ton masque. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les mots de Marung frappèrent Pü en plein cœur. Figé, il resta silencieux, tandis que Marung poursuivait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toujours figé, Pü était envahi par ses pensées. Il était obsédé par la Karavan ? Trois ans plus tôt, à peine sorti de sa souche, il s’était fixé pour objectif d’éradiquer chaque kitin croisant sa route. Puis, une fois cette fièvre vengeresse apaisée, une autre obsession s’était imposée à lui : celle de parcourir Atys, non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour rassembler des survivants et les protéger des kitins. Or, Marung venait de lui faire remarquer que s’il n’avait jusqu’alors réussit à rassembler personne, il continuait bien à prêcher contre la Karavan, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. Au bout du compte, au-delà de tous ses rêves et de ses aspirations, Marung voulait lui imposer une vérité implacable : sa volonté de combattre la Karavan dominait tout et agissait en lui tel un parasite. Ainsi, en rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, tout en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü avait le sentiment d’être devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur dévoyé, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.1&amp;diff=7992</id>
		<title>II.1</title>
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				<updated>2025-03-11T10:36:01Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter I·XVI - Civilizations]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·II - The interpreter]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·I - Der Schwarze Kami--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·I - The Black Kami|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·I - El Kami Negro--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·I - Le Kami Noir|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·I - Черный Ками--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.I&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·I - The black Kami'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2481'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Belenor Nebius, narrator''|&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to exterminate them. All of them. Down to the last one.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Very well, then. And what do you intend to do, my boy, once you have overcome this adversary? What are your plans for resuming the course of your life? I wish for you to aspire to reconstruction, rather than destruction.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü stared for a few seconds at his palms, which were soaked in haemolymph and shell fragments. His plans for resuming the course of his life? He didn't know. Since his tribe had been wiped out, his life had lost all meaning. As usual, the Voice that had accompanied him since the massacre had been right on target. And although she had proved extremely invaluable just a few weeks ago, helping him to combat the suicidal thoughts which were constantly inhabiting him, things were different now. Because for the young Zoraï, the advices lavished to him by the inner voice had gradually moulted into reproaches, the slightly haughty tone it adopted accentuating this impression. So, still full of the adrenalin of the fight he had just led, Pü replied curtly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I don't feel like answering your rhetorical questions, so shut up. Shut up, or go haunt another mind.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Haunt another mind? I doubt very much if that is conceivable, my boy. However, no one can claim to know all absolute truths. To dispel any doubts, perhaps you should consider going in search of those who survived? That would allow us to fully assess my abilities. What do you think?&amp;quot; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the Voice, Pü wiped his hands on the cold moss covering the ground, picked up his weapons and rose to his feet. All around him, the massive bodies of the insectoid creatures oozed a greenish liquid, a sticky haemolymph that dripped down the broken carapaces and spread abundantly over the plant cover, turning the frost into steam. Staring at the enemy's carcasses, he thought back over the weeks that had just passed.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Shortly after Pü had left the stump of the sky-tree in which he had always lived, now sealed into a gigantic tomb, a particularly harsh winter had fallen on the Jungle. A strangely calm Jungle, which he had expected to be infested with creatures. Deep down, he had hoped that this abnormally cold wave was the answer of Ma-Duk to the swarm of monsters. After all, as guardians of nature, the Kamis could master the elements, and during the winter most insects went into hibernation. Unfortunately, this was not the case: the creatures had not returned to the depths of Atys but had simply moved back to the nests they had built on the surface... Pü remembered the words of his father, who was convinced that the invasion of the monsters was intended by Ma-Duk to put their tribe to a test. Then he remembered the words of Grandmother Bä-Bä, who had told him that Ma-Duk had nothing to do with it, and that the invasion was in fact affecting the whole of Atys.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
For the time being, what he had seen over the last few weeks proved the venerable ancestor to be right: on the road to Zoran, the country's capital, he had come across a few villages, all destroyed and empty of life. So far, the journey had gone smoothly. With the war, at least in this sector of the Jungle, totally won by the invaders, their troops had left. For all that, the monsters had not decided to abandon this territory. Quite the opposite, indeed. Very quickly, a large number of new creatures had invaded the region. Including those he had just got rid of. These specimens were more imposing than the lively soldiers with their brown carapaces and darted abdomen, arched under their legs and streaked with yellowish highlights, who had made up the bulk of the troops in the first wave of the invasion. But they were less so than the black and yellow-spotted monsters of the second wave, who had massacred his tribe, and even much less so than the huge, gleaming commander who had killed his father, uncle and brother... With no stings, fangs or organs for excreting noxious substances, these other creatures were fairly harmless. True, they had a powerful pair of mandibles, reddish like their six legs. But as far as Pü could see, this oral appendage was only used to cut up the vegetal matter on which they fed, and to gather resources which they stored on their broad, flat, moss-covered heads, in order to transport them to the heart of the large nests of which they seemed to be the main workers.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deeply angered to discover that after the carnage had come the looting. Had his loved ones been killed simply so that these new creatures could harvest the surface's resources in peace? Was Atys not generous enough to share its riches? But, as if to punish the idealism of this naive question, his memory soon brought back memories of the history lessons his mother used to give him as a child: the War of the Aqueduct began when the Fyros Empire was hit hard by drought, after the Kingdom of Matia had dried up the river Munshia and increased the taxes it levied on Water Route convoys crossing its territory. The longest war in homin history began with a quarrel over water, a resource that was nevertheless present in abundance in the Wide Puddle. At all times, access to the resources of Atys had been a matter of conflict... So why not imagine that these intelligent creatures were driven by the same motive?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
This incongruous idea was just one of many. It was the delirious product of a sick mind. Broken. Forever scarred by pain. Ever since that terrible day, Pü had not stopped brooding. Nothing had ever succeed made him think about anything else. He tried to understand why his loved ones had been taken away from him. And finding no satisfying answers - none of them could be - he let hate consume him. Usually so calm and measured, he swore on Ma-Duk to eliminate every insectoid monster he would came across, gradually giving up the mission that the dying Grandmother Bä-Bä had entrusted to him: to find his ‘companions of destiny’, including a Fyros and a Matisse. Her obsession had almost cost him his life and, used to the placidity of the harvesters, he had gradually let his guard down. Because, in fact, not all the enemy soldiers had left the Jungle. He made this discovery after slaughtering several workers busy cutting the bark off a large dorao tree, one of these slender, smooth-trunked trees whose tops formed the main bulk of the area's luxuriant canopy. As he prepared to leave, he spotted a group of creatures in the distance, similar to those in the first wave of the invasion, but with a more streamlined abdomen, like a scorpion's tail, and a carapace coloured green and white rather than brown. Well... it was rather the creatures in question who spotted him. Completely ignoring the herds of herbivores in their path, the monsters rushed towards Pü, as if they had been stalking him for a while already. Although the Zorai's first instinct was to draw his weapons, the Voice convinced him that he could not defeat the six giant insects at once. Unable to match their running speed either, Pü had no choice but to climb to the top of the dorao and flee into the canopy. And although the two smaller specimens managed to follow him, they proved far less agile than a human when it came to leaping from branch to branch. Over the following weeks, Pü came across these creatures on several occasions, identifying them as members of patrols exclusively hunting down homins who would have survived the swarm. This was a behaviour that again demonstrated the collective intelligence of this insectoid species that came from the depths of Atys...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Breaking the flow of his thoughts, the voice inside echoed in his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;If that is what you really want, my boy, I can quite remain silent. However, I don't think solitude suits you very well. In fact, after all the effort I've put in, I'm afraid you'll sink again.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With his eyes still fixed on the carcasses of the monsters he had just slaughtered, Pü felt his throat tighten. Once again, she was right. Annoying as it was, that mysterious voice was still a precious ally. His only ally. Whether it really belonged to someone, or was a figment of his imagination, it was the last link binding him to the vanished hominity. For he now seemed to be alone in the world.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At this thought, the Zoraï's heartbeat quickened and his hands began to tremble. Not from the cold, but from fear. I'd rather die than be alone. Anything. Anything but loneliness.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're getting very close, my boy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
From his perch atop a tall dorao tree, Pü was making the city of Zoran ot in the distance, built between the shores of the gigantic Temples Lake and the delta of the Ti-aïn, its tributary river. Following the watercourse, which meandered from the north-west, the Zoraï's gaze fell on the Great Mountain. The colossal root structure broke the skyline with its hugeness and cast its protective shadow over the western part of the country, known as the Dark Jungle. The source of the Ti-aïn, it was also, and above all, the only known departure point from the Canopy, several hundred kilometres wide and extending upwards until it melted into the network of celestial roots. Raising his mask to the sky to follow the course of the aerial ramifications, Pü was suddenly dazzled by Jena's astral light, which the drift of a cloud had just released. He shook his head and took one last look at the Temple-City. It was time to leave.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The homin fled the naked daylight by letting himself fall a few meters and landed on the branch where he had put his weapons and canvas bag. In this latter he kept, among other things, the relics that Grandmother Bä-Bä had entrusted to him before she died: the amber cube containing the secrets of the Black Cult, the set of orange dice she used to catalyze her power, communicate with the Kamis and foretell the tribe's future, her ceremonial dagger and the tattooing kit. To this day, Pü still didn't know what he should do with these relics, especially the dice, which he had tried to make work over the last few weeks, to no avail. He was desperate for answers, and with each passing day, the silence of the Kamis grew crueler and crueler... Having collected his belongings, the Zoraï finally set off northwards, leaping from branch to branch through the thick snowy foliage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Two hours and twenty kilometers later, Pü was perched on the summit of another great dorao, this time overlooking the capital of the Zoraï people. The Temple-City had been built almost three centuries earlier inside an immense crater-like node of the Bark, like so many others in this labyrinthine region of the Jungle. The knot's circular flanks rose steeply to a height of around two hundred meters, and were overhung by a thick wall. In 2328, while the War of the Aqueduct was in full swing, the troops of the Fyros Empire arrived at the gates of Zoran in an attempt to bypass the Matis' southern front, and, as Emperor Krythos was convinced that the Theocracy was allied with the Kingdom of Matia, they tried to force their way through its ramparts. Unable to do so, and harassed by the Zoraïs Self-Defense Forces, the Imperial Army resolved to besiege and pound the capital with its powerful artillery, before setting off again a few days later to the north, where its main objective was. Observing the ruined state of the city walls from afar, Pü knew at once that Zoran had not escaped the cataclysm. If the city had always been able to repel homin invaders, it had been no match for the despicable insects from the depths of Atys... Examining in greater detail the closed doors and the large breach through which he intended to infiltrate, Pü noticed that some structural damage seemed to have been caused by deflagrations, as if the Zoraïs Self-Defense Forces had used powerful explosives against the invaders, with no regard for the city's infrastructures. Unless, of course, this was the work of a type of creature Pü had not yet encountered. Finally, having checked the surrounding area one last time, and made sure there were no monsters patrolling the perimeter, the Zoraï descended from his perch and climbed up the side of the knot in the direction of the makeshift entrance he'd spotted. If the city was still inhabited, taking one of the twelve staircases leading up to its gates would have attracted far too much attention.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Once he reached the foot of the wall, Pü found confirmation of the explosive nature of the attack that had caused this part of the enceinte to collapse. The ground was blackened and hollowed out over a distance of some ten meters, and the thick section of wall had simply been reduced to dust. He doubted, however, whether Theocracy weapons had been responsible for the damage. For all he knew, the Zoraïs Self-Defense Forces didn't possess such firepower. As relations between the Theocracy and the Pü tribe were extremely tense, the latter kept a close eye on the development of the Theocracy's weaponry. Just in case. And its spies had never revealed the existence of such weapons. Stepping into the breach, Pü recalled the only time he'd ever been to Zoran, accompanying his mother to a congress organized by the Council of Elders and bringing together all the country's Kamist tribes. At the time, the city's alleyways were teeming with passers-by, some of whom had copiously insulted the emissaries of the “Cursed Strain” - whose tattooed masks they despised - as the guard escorted them to the meeting point. But from now on, if he wanted to, Pü could go wherever he pleased. No guard or passer-by could stop him. For in front of him spread a Zoran in ruins. A Zoran that smelled of death.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Overlooking the circular city, Pü gazed for a few seconds at the destroyed dwellings built on the inner flanks of the knot, then directed his gaze towards the Zo'laï-gong, the most imposing Kamist temple in the country, enthroned proudly at the bottom of the valley and the pride of its inhabitants. The Zo'laï-gong was a pyramid with a square base housing a maze of prayer halls, where bonzes and sages received their followers, trained their disciples and attempted to invoke Kamis, as well as the main offices of the central administration and the private apartments of the Great Sage Min-Cho and his advisors. The top of the pyramid was flat, forming the Grand-Place, where the Elders gathered to discuss with the people and where important meetings were organized. It was here, in fact, that the tribal congress was held, to which Pü's mother had been invited as a representative of her tribe, and which Pû had attended. In short, Zo'laï-gong was not only Kamism's first place of worship, but also the seat of central power and the country's main institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
To honor the Kamis and affirm the greatness of Zoraï civilization, two centuries earlier the Theocracy had undertaken the construction, overlooking the Zo'laï-gong, of a gigantic architectural work completed fifty years later: an inverted pyramid floating some twenty meters above the Grand-Place, on which a smaller amber pyramid rested. This monument, even more impressive than the temple it crowned, rested on ambers with electrostatic properties, enabling the immense structure to levitate. In this, it put into practice the knowledge that the Karavan had transmitted to the Zoraïs in the past. For this reason, it was abhorred by the tribe of Pü, who had always dreamed of its demolition. All the more so as it was not merely decorative. In fact, the monument also had a large shaft of light running through it, originating in the upper pyramid, designed to amplify astral light, and extending into the dark depths of the temple thanks to a complex interplay of mirrors. According to the tribe of Pü, this edifice also honored Jena, the Goddess of the Day Star. The usurping goddess who came from the sky, a stranger to Atys, whom the Zoraï Theocracy wrongly worshipped as the Supreme Kami.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So it was with a sense of joy that Pü, when he looked up at the Zo'laï-gong, saw the state of the temple. The pyramid was partially shattered, and the floating monument, once so majestic, was no more. In its place was an immense cloud of debris, made up of blocks of varying size, some of which, having lost their levitating properties, had crashed  heavily onto the temple. Pü didn't know by what miracle the insectoid creatures had managed to demolish the heretical edifice, and as his indoctrinated mind was about to thank them in thought, he was painfully reminded of the fate the same had reserved for his tribe. If the swarm of monsters had invaded the whole of Atys, then every homin had been affected by it, through his own death or that of a loved one. Friend and foe alike. In such circumstances, did rejoicing at the misfortune of one's adversaries still make sense?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Still overlooking the city, Pü gazed pensively at the cloud of debris for several long seconds, then turned his attention to the Grand-Place. And as he gazed at the top of the pyramid, something suddenly caught his eye. Given the distance separating him from the temple, he couldn't make out what was currently on the Grand-Place. No matter how hard he squinted beneath his mask, he couldn't make it out. Yet a strange feeling had sprung up inside him, and was now gaining in intensity. What had caught his attention was not of the visual kind, but of the psychic kind. Of spiritual significance. Something was waiting for him at the top of the Zo'laï-gong. Something was calling him. Or rather, someone. Yes, someone. He was quite sure of it. Someone dear to his heart. But who? All those who mattered to him were gone. The Voice tried to tell him something, but, caught in a kind of hypnotic trance, Pü barely heard it. Throwing caution to the wind, he hurtled down then the city's alleyways, at full speed, swallowing up the miles without even looking at his surroundings. When reaching the foot of the Zo'laï-gong, he leapt up the staircase facing him and climbed the steps two by two. As on several occasions during his frantic race, the Voice tried to call out to him, but to no avail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü finally reached the top of the pyramid, he was out of breath. Focused on his objective, he had mismanaged his stamina and made poor use of the Sap that irrigated him. Leaning forward, his hands resting on his aching thighs, the Zoraï watched the center of the Taki-hay, panting. He was looking at the back of the one he had come to find. The first living homin he'd seen in several weeks... Given the mahogany color of his hair, he was certainly a Fyros. But was it the one Grandmother Bä-Bä had asked him to find? Pü's heart soared, and at the same moment, a hand grasped the scruff of his neck and the blade of a dagger slid against his throat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;If you move, I'll sever your head from the rest of your body, is it quite clear? I don't want that to happen, so don't play dumb. The boss is going to be disappointed if I kill you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
From the way the dagger was held, Pü knew at once that his assailant was less experienced than he himself was. Nevertheless, he had had the merit of bringing him back to his senses. The voice inside him immediately echoed in his mind.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So that's it! Despite my advice to be more discreet, you've been very careless, my boy! The barricades, the hanged soldiers, the barely cooled mass graves: the city is still populated! And not just by mere survivors, if you ask me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alerted by the threatening whisper of his acolyte, the Fyros turned around. Rather puny, he wore a long braided beard, and held a bottle of liquor in his hand.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Anybody here? Hey, who're you?&amp;quot; gabbled the Fyros, obviously drunk.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come and help me, I've caught a big fish!&amp;quot; replied Pü's assailant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü stared at the homin and wondered again if he really was the Fyros he was supposed to find. Drunk, the stranger took a clumsy step forward and accidentally dropped his bottle. Pü followed the object with his eyes, and it shattered on the floor of the Grand-Place. Right next to a small, motiononless black shape, previously masked by the Fyros' body. A black shape with a strange spear stuck in it. A deep black shape with two small white spheres imprinted on it. A Black Kami, impaled. Instantly realizing that the Fyros had nothing to do with the psychic call he'd heard, Pü was overcome by a feeling of anger. Had these homins dared to attack a Kami? Neither thinking twice, he grabbed the arm that threatened to slit his throat and broke its wrist to disarm it. With his free hand, he caught the dagger as it fell and threw it at the Fyros, who received it in full chest and fell backwards. Finally, he grabbed his attacker's bruised arm with both hands and swung him over his shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Casting his gaze for the first time on the face of the man who had attacked him by surprise, Pü recoiled and let go of his arm. That face, or rather mask, was riddled with deep scars. Worse still were his horns, all cut flush with the skin. If this wasn't the first time Pü had encountered a Zorai wearing this type of mutilation, he'd never imagined he'd come across one here. What was an Antekami doing to Zoran? Like the tribe of Pü, the Antekami formed a tribe violently opposed to the Zoraï Theocracy. A tribe populated by Zoraïs who had never been able to accept the National Story and way of life imposed by the Cho dynasty over the past centuries. Yet the two tribes were not allies. Far from it. Unlike Pü's tribe, the Antekami rejected not only Jena, but all Kamis. Where the Theocracy and the tribe of Pü could at least agree on their common love for the Kamis, the Antekamis shared nothing with their people, apart from this blue skin and this mask whose growth they had never been able to prevent. This mask they mutilated to death as a symbol. On closer inspection, the Antekami were the exact mirror image of the Theocracy. The very negation of the Zoraï people.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Full of hatred, Pü grabbed the Antekami by the throat and lifted him with one hand. He had to kill this heretic. According to the teachings he had received, there was nothing worse than an Antekami. They were the dregs of hominkind, and deserved to be exterminated to the last one. As if by reflex, Pü began to strangle the Zoraï who was trying in vain to free himself. Then he met his gaze. A gaze filled with terror. Inspecting the man more closely, he realized he was dealing with someone rather young. The Antekami must have been around fifteen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that really indispensable, my boy? Probe your heart, you don't want to.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As usual, The Voice had hit the nail on the head. His father and brother were gone. His mother and Grandmother Bä-Bä were gone. His tribe was no more. Did leading the Sacred War still make sense? Over the past weeks, the question had often haunted him. On his deathbed, Grandmother Bä-Bä had enjoined him to wage the Sacred War &amp;quot;''in his own way''&amp;quot;. What did that mean? Pü stared into the Antekami's terrified eyes for a few moments, as if searching for an answer. And while he found none, he did know what he didn't want to do at that very moment: kill another homin. His last murders, dating back to the time of his exile in the Kingdom of Matia, still haunted him. Then Pü brought his mask close to the Antekami's own.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zoran has fallen, he whispered. Min-Cho and his band of Sages are certainly buried under the wreckage of Zo'laï-gong. The Theocracy is no more, so your fight is over. And if the Kamis have allowed you to escape death, it's only so that you can spend the rest of your life in an act of penance. I will respect their choice, and for this reason, I will not kill you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With a powerful gesture, Pü threw the Antekami backwards, who collapsed piteously on the staircase leading to the top of the pyramid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;My boy, instead of giving a sermon, to which you incidentally don't subscribe, you should have asked the young homin the reason for his presence here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In reply, Pü strode confidently towards the Fyros. Still on the ground, this one had removed the dagger from his chest and seemed to be having difficulty using the powers of the Sap to heal his wound. Reaching his level, Pü knelt beside the wounded homin and plunged two fingers into his wound. The Fyros howled in pain. With his other hand, Pü grazed the Kami's fur. It was strangely stiff. The Kami was as if paralyzed. Statufied. Restrained by this black spear made of shiny material and criss-crossed with fine vertical and horizontal lines. Yet its two white eyes seemed to stare back at him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who are you? he asked his victim without even looking at her. What are you and your comrades doing here, and what happened to that Kami? Please answer me!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Please don't kill me! moaned the Fyros. My name is Lygridos, me and the others escaped from Zoran's prison after the Karavan left! They pounded the city with their ships, half the prison collapsed! Fuck, it hurts, stop!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The Karavan? questioned Pü, taking his eyes off the Kami. What was the Karavan doing to Zoran? Was it the Karavan who attacked the Kami?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The Karavan came to help the people of Zoran flee! Many were evacuated in large transporters. Many others were left behind, like us! After the evacuation, they pounded the city to kill as many insects as possible, with no concern for collateral victims! I beg you, stop!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Pü understood why the city was in ruins: the damage had less to do with the giant insects than with the action of the Karavan. He then wondered if the Kamis had also intervened.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Tell me about the Kami! What was he doing to Zoran? What happened to him?&amp;quot; shouted Pü, digging his fingers in a little deeper.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;We don't know about the Kami! We found him in a street, in this condition! There were Karavan agents in bits and pieces next to him. We don't know what happened, but it wasn't us who planted him, I swear!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü brought his free hand close to the shackle, grazing it with his fingertips, and felt his skull vibrate. The spear seemed to be acting on his life seed. He withdrew his fingers from the Fyros' wound, grabbed him by the collar and lifted him unceremoniously onto his feet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know if any other Kamis were present at the time of the invasion? Did you come across any others?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;No, no others! Neither living nor dead! We've discussed it amongst ourselves, and it seems that only the Karavan has stepped in to help the inhabitants. Please! We only brought it up here for fun!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For fun? I'll free him, and we'll see if you're lying. If so, you and your comrades will pay the price.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In response, the Fyros groaned and staggered towards the staircase where the Antekami had fallen. Pü waited for him to disappear before resting his gaze on the spear. Two feelings of anger filled him. Anger at the way these barbarians had treated the Kami, and anger that the Kamis hadn't deigned to save his loved ones.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I strongly urge you not to touch that object, my boy. You expose yourself to the risk of suffering a fate similar to that of this Kami. Or even worse.&amp;quot; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Voice was certainly right. But as he stared once more into the Kami's frozen eyes, and despite the rancor inhabiting him at the moment, Pü knew he had no choice. He brought both hands to the spear, closed his eyes, calmed his breathing and thought again of the precepts his uncle had taught him when alive. As his skull began to vibrate again, one of them came to his mind.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ma-Duk offers us the ultimate pain so that no sorrow in the world can ever reach his soldiers.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He had never been close to his father, but he was by contrast close to his uncle. Ke'val was his master of arms. He was the one who had taught him everything, in martial matters, and who had made him an accomplished warrior. He was the one he should have succeeded. He was the one who had given him the keys that enabled him to endure the present pain. For the instant Pü grasped the spear, he thought his head would explode. Then waves of pain spread from his skull and flooded his entire being. Just like when his mask was growing. However, in reaction, his body reacted other way, and all his muscles froze instantly. He tried to free himself, but that only multiplied the pain. He was swimming against the current. However, he had no choice. So, as during the growth of his mask, he concentrated on his seed of life and accepted the sensation. It was familiar to him. He stopped swimming and dove into this ocean of pain. And, little by little, his hands clenched around the cursed object, he exerted a pulling movement. Millimeter by millimeter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As the last inch of the spear was freed from the Kami’s body, the effect suddenly stopped and Pü was able to free his hands. In the end, it had taken him less than a minute to remove the shackle, although it felt like the torture had lasted for hours. Exhausted, he fell to his knees. As for the Kami, he spread into a puddle of black hair, in which the two white spheres floated. The divine creature had lost all consistency. Worried, Pü tried to interact with it, but the tumult that arose from the sides of the pyramid convinced him to concentrate above all on his own condition. Something was happening. The Zoraï stood up, staggered slightly, then tried to infuse Sap into his body. Unfortunately, he struggled to manipulate the flow that irrigated him as he wished. The pain had given way to a feeling of general numbness: his body responded poorly, his senses seemed altered and his thoughts were confused. As if his seed of life had not completely recovered from the curse of the shackle. And if his condition was slowly improving, he knew that he would never recover in time. Because the rising racket, which mixed voices and the sound of boots, was now within reach.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü glanced at the Kami, still flabby, then unsheathed his sword in his left hand and hung his buckler to his right arm. By sparing the two individuals, he had allowed them to go and get reinforcements. He had to assume the consequences and protect the divine creature at all costs. Trying to optimize the time he had left, Pü closed his eyes and concentrated as much as he could on his regeneration. Several homins had already reached the top, others were approaching him. He could hear them. When he finally opened his eyes again, about fifty individuals surrounded him. If more than half were Zoraïs, not all were Antekamis. As for the rest of the group, it was mainly composed of Matis and Trykers. The Fyros were minority, just like the hominas. With quick glances, Pü analyzed his opponents. Some wore prisoner outfits, and all were armed. However, only a minority had the appearance of fighters. One Antekami, in particular, stood out. Not because of the large bloated cross that tore his mask, but because of the attire he wore: an outfit made partly of pieces of a Karavan armor. Chuncky and rather small for a Zoraï, his hand clenched at the end of a muscular arm gripped the handle of a large club with a head bristling with thorns. Pü stared at the individual for a few seconds. It was the first time he saw a homin equipped as Karavan Agents usually are. In response, the latter bowed his mask and advanced towards the center of the circle. When he reached three meters from Pü, he placed the handle of his weapon on his shoulder and spoke. His tone was mocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;At first, I didn’t believe them. But in the end, it’s not surprising. Who else but you could have survived this catastrophe? I’ve never known anyone as tenacious as you, Sang.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hearing his father’s name, Pü was at first astonished. How could he know his father, and more importantly, how could he take him for him? Then he remembered the mask he now wore. To honor the memory of his tribe and respect Grandmother Bä-Bä’s last wishes, he had accepted the title of Black Mask, and had tattooed himself accordingly. His mind still numbed by the shackle, Pü answered without asking himself any more questions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I’m not Sang, I’m his son. Who are you?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;His son? So Sang passed the torch to his elder? I didn’t think I’d see that in my lifetime. I hope at least he died pitifully.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Pü’s jaw clenched. Not because the Antekami had insulted his father, but because he had confused him with his brother. His brother, who had always been destined to one day become the Black Mask. His brother, whom he could have saved that day… Pü pointed his sword at his interlocutor and asked his question again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who are you?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Antekami laughed, raised his arms, and then spun around. His club seemed to weigh nothing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who am I, guys?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then, in chorus, the circle of homins raised weapons and yelled.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zunak! Zunak! Zunak!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The yells continued until the Antekami lowered his hands and took a step toward Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is who I am. Did your father tell you about me?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The answer was no. Pü had never heard of this individual. His tribe was at open war with the Antekami, so it was not surprising, after all, that his father knew some of his enemies. But at this moment, his identity mattered little to him. The Kami's condition did not seem to be improving, and he himself had not fully recovered. He had to think of a way out, and buy time.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;No, my father never told me about you. But I'd be curious to know more.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah? I'm disappointed. I was one of the leaders of the Antekamis before I ended up in the hole. Your father and I had a... passionate relationship. We promised each other a lot of horrible things. Now, I'm the leader of this little gang. And also the new leader of Zoran.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is it because of my father that you ended up in prison?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Oh no, not at all. He would clearly have preferred to kill me.&amp;quot; he said, taking another step forward.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü analyzed the posture of the so-called Zunak, who seemed ready to attack. Behind the Antekami, he surprised two prisoners nodding to each other. These were the Zoraï and the Fyros he had spared a little earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that my armor you’re looking at like that? the Antekami added. I recovered it from the body of a Karavan Agent seriously injured by a kitin.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;A kitin?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yeah, that’s what the Karavan calls giant insects. So, the Agent was in really bad shape, he needed help. Of course, I didn’t help him. I simply recovered his equipment. Have you ever seen an Agent without armor? The most shocking thing was when I took off his helmet…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Antekami leaned on his club and stared at Pü without saying anything. In truth, Pü was intrigued. Like many, he had long wondered about the real appearance of the Karavan Agents. Like the four homin peoples, they had two arms, two legs and a head. They also mastered each of the Atysian languages ​​and generally exhibited homin ways of being and doing things. In this, it was much easier for many to identify with the Karavan Agents than with the Kamis, with whom it was often complicated to communicate. But the Kamis had the advantage of exposing themselves as they were to the world, while the Karavan Agents remained walled up under their impervious and cold armor. Zunak stepped forward and continued. He was now a meter away from Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In my opinion, there must not be many people on Atys who have seen the face of an Agent. There are two things that surprised me. The first is the feeling of familiarity. Looking at him, I had the impression of having always known what he looked like, even though he was neither Matis, nor Fyros, nor Tryker, and even less Zoraï. It was as if he belonged to another people of homins. It was really very strange. The second is the way he reacted...&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Antékami paused and gripped the handle of his weapon more tightly. Pü, although hanging on his lips, was preparing his counterattack.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;From his look, I could tell he was terrified. And I quickly understood why. In fact, he didn’t last long. He started to suffocate, as if he couldn’t breathe. Or rather, as if the air he was breathing was poison. Because he quickly started to cough up blood. Then the whites of his eyes turned red and the skin on his face began to rot. To turn black. I would say that it didn’t even last a minute. Just before he died, hairs had grown through his dead skin, and I even had the impression that his skull was deforming. Then…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
And without warning, Zunak sent the head of his club towards the mask of Pü. Prepared, the latter bent his knees and easily dodged the attack. He then leaned on his buckler to free his left leg and sweep the Antekami's legs. As the latter collapsed heavily on the ground, Pü had already gotten up, ready to welcome his many adversaries, already rushing at him screaming. Even if he feared it, to protect the Kami, he was ready to kill.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;My boy, despite your skills, it is impossible for you, on your own, to triumph over fifty armed individuals. You must resolve to flee. You have little alternative!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Flee? And abandon the Kami? It was unthinkable. However, the Voice was right. Especially since he had not yet fully recovered from the curse of the shackle. Because if Pü managed to incapacitate the first enemies who came into contact with him, he was quickly overwhelmed by a cloud of blades and spikes. In the confusion, he heard Zunak yelling at his henchmen not to kill him, that he wanted to take care of it himself. This probably explains why his chest and head were relatively spared, which was not the case for his limbs, lacerated on all sides. When two spears finally skewered his thighs, Pü was forced to give in and fell to his knees. One of the prisoners, more daring than the others, took advantage of the situation to plant his axe in his stomach. A flash of pain passed through the Zoraï's body, and his vision blurred. He had reached the limits of his endurance in manipulating the Sap. He was no longer able to heal himself. He should have fled. Come back later. For the Kami. Pü dropped his sword, and in a final burst, threw him a look. It was then that the divine creature went into convulsions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans une vision dérangeante, un tentacule noir surgit d’elle et transperça d’un coup précis le cœur du porteur de la hache. Puis la masse gonfla et d’autres tentacules suivirent. La confusion s’accentua et les hurlements guerriers se muèrent en cris de panique. Toujours cloué au sol, Pü se débarrassa des lances qui l’entravaient et chercha du bout de ses doigts son épée. Un Fyros s’effondra alors devant lui. Lygridos, le soûlard qu’il avait épargné. Dans sa tête, la Voix lui hurlait quelque chose. Mais Pü ne l’entendait pas. Il était totalement sonné par la boucherie chaotique qu’était devenue de combat. D’autant que le Fyros hurlait lui aussi. De peur et de douleur. Il hurlait la perte de ses jambes, totalement prisonnières du Kami. Ou plutôt de l’ignoble fente bardée de dents qui avait pris forme sur son corps gonflé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;My boy, you must touch the Kami! He asks you! Can’t you hear him?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Touch him? Hear him? Although he wasn’t sure he understood what the Voice wanted to tell him, Pü obeyed. He grabbed his sword, leaned on it to get up, and stepped over the Fyros, whose howls of pain had turned into cries of agony. While most of the homins had fled the Grand-Place, some were still there, including the young Antékami he had lectured. He was struggling with a tentacle trying to strangle him. Fearless, Pü slowly stretched out his hand towards the monstrous creature, never ceasing to stare at the Antekami. He was frozen with fear. In the end, he should have killed him. His death would have been gentler. As soft as the black fur of the Kami, whose hairs he had just grabbed. As soft and warm as the wave of Sap that had just passed through him. At that moment, Pü thought that the Kami was healing his wounds. Then sparkling amber lines superimposed themselves at the Antekami’s mask. Then at his body. Then at everything Pü was focusing his gaze on. The Kami, in particular, had traded his black fur for a dazzling suit of light. Confused, the Zoraï stared at him for a few seconds, then raised his head. In the sky of Atys, the roots of the Canopy had transformed into flaming, beating arteries. Pü followed them with his eyes until he found the Great Mountain, also filled with light, and whose base was lost in the sparkling sea that the jungle had become. It was when he lowered the mask that he understood that the alteration affected living matter above all. The City of Zoran, and especially its buildings, shone much less than the trees that lined its wide wall. The phenomenon was accentuated as the less bright elements of his field of vision faded, benefiting the most incandescent branches of the luminous network that he could now clearly distinguish. The hallucinatory vision was amplified when Pü looked at his feet. Realizing that he was now able to see through matter, he was seized by a terrible vertigo and nearly fell. Standing on the void, he observed new flamboyant and beating arteries, similar to those of the Canopy, located this time in the depths of Atys. They all seemed to irrigate the Jungle with their heat. And they all seemed to have their source in the same place. A place located at the center of everything, several thousand kilometers away. A pulsating globe, composed of light, even more dazzling than the cursed star of Jena. The sparkling heart of the world. Ma-Duk. Amazed, Pü stared at the abyssal star. It burned his retinas. Then, a liturgical chant rose. It was time for him to leave. Time for him to join it. Then, Pü tilted forward and sank into the Zo’laï-gong, as if his body had lost all consistency. In any case, that was the feeling he had before losing consciousness.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapter I·XVI - Civilizations]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·II - The interpreter]]}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<title>II.1</title>
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				<updated>2025-03-11T10:33:36Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter I·XVI - Civilizations]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·II - The interpreter]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·I - Der Schwarze Kami--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·I - The Black Kami|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·I - El Kami Negro--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·I - Le Kami Noir|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·I - Черный Ками--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.I&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·I - The black Kami'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2481'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Belenor Nebius, narrator''|&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'm going to exterminate them. All of them. Down to the last one.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Very well, then. And what do you intend to do, my boy, once you have overcome this adversary? What are your plans for resuming the course of your life? I wish for you to aspire to reconstruction, rather than destruction.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü stared for a few seconds at his palms, which were soaked in haemolymph and shell fragments. His plans for resuming the course of his life? He didn't know. Since his tribe had been wiped out, his life had lost all meaning. As usual, the Voice that had accompanied him since the massacre had been right on target. And although she had proved extremely invaluable just a few weeks ago, helping him to combat the suicidal thoughts which were constantly inhabiting him, things were different now. Because for the young Zoraï, the advices lavished to him by the inner voice had gradually moulted into reproaches, the slightly haughty tone it adopted accentuating this impression. So, still full of the adrenalin of the fight he had just led, Pü replied curtly.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I don't feel like answering your rhetorical questions, so shut up. Shut up, or go haunt another mind.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Haunt another mind? I doubt very much if that is conceivable, my boy. However, no one can claim to know all absolute truths. To dispel any doubts, perhaps you should consider going in search of those who survived? That would allow us to fully assess my abilities. What do you think?&amp;quot; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignoring the Voice, Pü wiped his hands on the cold moss covering the ground, picked up his weapons and rose to his feet. All around him, the massive bodies of the insectoid creatures oozed a greenish liquid, a sticky haemolymph that dripped down the broken carapaces and spread abundantly over the plant cover, turning the frost into steam. Staring at the enemy's carcasses, he thought back over the weeks that had just passed.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Shortly after Pü had left the stump of the sky-tree in which he had always lived, now sealed into a gigantic tomb, a particularly harsh winter had fallen on the Jungle. A strangely calm Jungle, which he had expected to be infested with creatures. Deep down, he had hoped that this abnormally cold wave was the answer of Ma-Duk to the swarm of monsters. After all, as guardians of nature, the Kamis could master the elements, and during the winter most insects went into hibernation. Unfortunately, this was not the case: the creatures had not returned to the depths of Atys but had simply moved back to the nests they had built on the surface... Pü remembered the words of his father, who was convinced that the invasion of the monsters was intended by Ma-Duk to put their tribe to a test. Then he remembered the words of Grandmother Bä-Bä, who had told him that Ma-Duk had nothing to do with it, and that the invasion was in fact affecting the whole of Atys.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
For the time being, what he had seen over the last few weeks proved the venerable ancestor to be right: on the road to Zoran, the country's capital, he had come across a few villages, all destroyed and empty of life. So far, the journey had gone smoothly. With the war, at least in this sector of the Jungle, totally won by the invaders, their troops had left. For all that, the monsters had not decided to abandon this territory. Quite the opposite, indeed. Very quickly, a large number of new creatures had invaded the region. Including those he had just got rid of. These specimens were more imposing than the lively soldiers with their brown carapaces and darted abdomen, arched under their legs and streaked with yellowish highlights, who had made up the bulk of the troops in the first wave of the invasion. But they were less so than the black and yellow-spotted monsters of the second wave, who had massacred his tribe, and even much less so than the huge, gleaming commander who had killed his father, uncle and brother... With no stings, fangs or organs for excreting noxious substances, these other creatures were fairly harmless. True, they had a powerful pair of mandibles, reddish like their six legs. But as far as Pü could see, this oral appendage was only used to cut up the vegetal matter on which they fed, and to gather resources which they stored on their broad, flat, moss-covered heads, in order to transport them to the heart of the large nests of which they seemed to be the main workers.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü was deeply angered to discover that after the carnage had come the looting. Had his loved ones been killed simply so that these new creatures could harvest the surface's resources in peace? Was Atys not generous enough to share its riches? But, as if to punish the idealism of this naive question, his memory soon brought back memories of the history lessons his mother used to give him as a child: the War of the Aqueduct began when the Fyros Empire was hit hard by drought, after the Kingdom of Matia had dried up the river Munshia and increased the taxes it levied on Water Route convoys crossing its territory. The longest war in homin history began with a quarrel over water, a resource that was nevertheless present in abundance in the Wide Puddle. At all times, access to the resources of Atys had been a matter of conflict... So why not imagine that these intelligent creatures were driven by the same motive?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
This incongruous idea was just one of many. It was the delirious product of a sick mind. Broken. Forever scarred by pain. Ever since that terrible day, Pü had not stopped brooding. Nothing had ever succeed made him think about anything else. He tried to understand why his loved ones had been taken away from him. And finding no satisfying answers - none of them could be - he let hate consume him. Usually so calm and measured, he swore on Ma-Duk to eliminate every insectoid monster he would came across, gradually giving up the mission that the dying Grandmother Bä-Bä had entrusted to him: to find his ‘companions of destiny’, including a Fyros and a Matisse. Her obsession had almost cost him his life. and, used to the placidity of the harvesters, he had gradually let his guard down. Because, in fact, not all the enemy soldiers had left the Jungle. He made this discovery after slaughtering several workers busy cutting the bark off a large dorao tree, one of these slender, smooth-trunked trees whose tops formed the main bulk of the area's luxuriant canopy. As he prepared to leave, he spotted a group of creatures in the distance, similar to those in the first wave of the invasion, but with a more streamlined abdomen, like a scorpion's tail, and a carapace coloured green and white rather than brown. Well... it was rather the creatures in question who spotted him. Completely ignoring the herds of herbivores in their path, the monsters rushed towards Pü, as if they had been stalking him for a while already. Although the Zorai's first instinct was to draw his weapons, the Voice convinced him that he could not defeat the six giant insects at once. Unable to match their running speed either, Pü had no choice but to climb to the top of the dorao and flee into the canopy. And although the two smaller specimens managed to follow him, they proved far less agile than a human when it came to leaping from branch to branch. Over the following weeks, Pü came across these creatures on several occasions, identifying them as members of patrols exclusively hunting down homins who would have survived the swarm. This was a behaviour that again demonstrated the collective intelligence of this insectoid species that came from the depths of Atys...&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Breaking the flow of his thoughts, the voice inside echoed in his head.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;If that is what you really want, my boy, I can quite remain silent. However, I don't think solitude suits you very well. In fact, after all the effort I've put in, I'm afraid you'll sink again.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With his eyes still fixed on the carcasses of the monsters he had just slaughtered, Pü felt his throat tighten. Once again, she was right. Annoying as it was, that mysterious voice was still a precious ally. His only ally. Whether it really belonged to someone, or was a figment of his imagination, it was the last link binding him to the vanished hominity. For he now seemed to be alone in the world.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At this thought, the Zoraï's heartbeat quickened and his hands began to tremble. Not from the cold, but from fear. I'd rather die than be alone. Anything. Anything but loneliness.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;You're getting very close, my boy.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
From his perch atop a tall dorao tree, Pü was making the city of Zoran ot in the distance, built between the shores of the gigantic Temples Lake and the delta of the Ti-aïn, its tributary river. Following the watercourse, which meandered from the north-west, the Zoraï's gaze fell on the Great Mountain. The colossal root structure broke the skyline with its hugeness and cast its protective shadow over the western part of the country, known as the Dark Jungle. The source of the Ti-aïn, it was also, and above all, the only known departure point from the Canopy, several hundred kilometres wide and extending upwards until it melted into the network of celestial roots. Raising his mask to the sky to follow the course of the aerial ramifications, Pü was suddenly dazzled by Jena's astral light, which the drift of a cloud had just released. He shook his head and took one last look at the Temple-City. It was time to leave.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The homin fled the naked daylight by letting himself fall a few meters and landed on the branch where he had put his weapons and canvas bag. In this latter he kept, among other things, the relics that Grandmother Bä-Bä had entrusted to him before she died: the amber cube containing the secrets of the Black Cult, the set of orange dice she used to catalyze her power, communicate with the Kamis and foretell the tribe's future, her ceremonial dagger and the tattooing kit. To this day, Pü still didn't know what he should do with these relics, especially the dice, which he had tried to make work over the last few weeks, to no avail. He was desperate for answers, and with each passing day, the silence of the Kamis grew crueler and crueler... Having collected his belongings, the Zoraï finally set off northwards, leaping from branch to branch through the thick snowy foliage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Two hours and twenty kilometers later, Pü was perched on the summit of another great dorao, this time overlooking the capital of the Zoraï people. The Temple-City had been built almost three centuries earlier inside an immense crater-like node of the Bark, like so many others in this labyrinthine region of the Jungle. The knot's circular flanks rose steeply to a height of around two hundred meters, and were overhung by a thick wall. In 2328, while the War of the Aqueduct was in full swing, the troops of the Fyros Empire arrived at the gates of Zoran in an attempt to bypass the Matis' southern front, and, as Emperor Krythos was convinced that the Theocracy was allied with the Kingdom of Matia, they tried to force their way through its ramparts. Unable to do so, and harassed by the Zoraïs Self-Defense Forces, the Imperial Army resolved to besiege and pound the capital with its powerful artillery, before setting off again a few days later to the north, where its main objective was. Observing the ruined state of the city walls from afar, Pü knew at once that Zoran had not escaped the cataclysm. If the city had always been able to repel homin invaders, it had been no match for the despicable insects from the depths of Atys... Examining in greater detail the closed doors and the large breach through which he intended to infiltrate, Pü noticed that some structural damage seemed to have been caused by deflagrations, as if the Zoraïs Self-Defense Forces had used powerful explosives against the invaders, with no regard for the city's infrastructures. Unless, of course, this was the work of a type of creature Pü had not yet encountered. Finally, having checked the surrounding area one last time, and made sure there were no monsters patrolling the perimeter, the Zoraï descended from his perch and climbed up the side of the knot in the direction of the makeshift entrance he'd spotted. If the city was still inhabited, taking one of the twelve staircases leading up to its gates would have attracted far too much attention.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Once he reached the foot of the wall, Pü found confirmation of the explosive nature of the attack that had caused this part of the enceinte to collapse. The ground was blackened and hollowed out over a distance of some ten meters, and the thick section of wall had simply been reduced to dust. He doubted, however, whether Theocracy weapons had been responsible for the damage. For all he knew, the Zoraïs Self-Defense Forces didn't possess such firepower. As relations between the Theocracy and the Pü tribe were extremely tense, the latter kept a close eye on the development of the Theocracy's weaponry. Just in case. And its spies had never revealed the existence of such weapons. Stepping into the breach, Pü recalled the only time he'd ever been to Zoran, accompanying his mother to a congress organized by the Council of Elders and bringing together all the country's Kamist tribes. At the time, the city's alleyways were teeming with passers-by, some of whom had copiously insulted the emissaries of the “Cursed Strain” - whose tattooed masks they despised - as the guard escorted them to the meeting point. But from now on, if he wanted to, Pü could go wherever he pleased. No guard or passer-by could stop him. For in front of him spread a Zoran in ruins. A Zoran that smelled of death.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Overlooking the circular city, Pü gazed for a few seconds at the destroyed dwellings built on the inner flanks of the knot, then directed his gaze towards the Zo'laï-gong, the most imposing Kamist temple in the country, enthroned proudly at the bottom of the valley and the pride of its inhabitants. The Zo'laï-gong was a pyramid with a square base housing a maze of prayer halls, where bonzes and sages received their followers, trained their disciples and attempted to invoke Kamis, as well as the main offices of the central administration and the private apartments of the Great Sage Min-Cho and his advisors. The top of the pyramid was flat, forming the Grand-Place, where the Elders gathered to discuss with the people and where important meetings were organized. It was here, in fact, that the tribal congress was held, to which Pü's mother had been invited as a representative of her tribe, and which Pû had attended. In short, Zo'laï-gong was not only Kamism's first place of worship, but also the seat of central power and the country's main institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
To honor the Kamis and affirm the greatness of Zoraï civilization, two centuries earlier the Theocracy had undertaken the construction, overlooking the Zo'laï-gong, of a gigantic architectural work completed fifty years later: an inverted pyramid floating some twenty meters above the Grand-Place, on which a smaller amber pyramid rested. This monument, even more impressive than the temple it crowned, rested on ambers with electrostatic properties, enabling the immense structure to levitate. In this, it put into practice the knowledge that the Karavan had transmitted to the Zoraïs in the past. For this reason, it was abhorred by the tribe of Pü, who had always dreamed of its demolition. All the more so as it was not merely decorative. In fact, the monument also had a large shaft of light running through it, originating in the upper pyramid, designed to amplify astral light, and extending into the dark depths of the temple thanks to a complex interplay of mirrors. According to the tribe of Pü, this edifice also honored Jena, the Goddess of the Day Star. The usurping goddess who came from the sky, a stranger to Atys, whom the Zoraï Theocracy wrongly worshipped as the Supreme Kami.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
So it was with a sense of joy that Pü, when he looked up at the Zo'laï-gong, saw the state of the temple. The pyramid was partially shattered, and the floating monument, once so majestic, was no more. In its place was an immense cloud of debris, made up of blocks of varying size, some of which, having lost their levitating properties, had crashed  heavily onto the temple. Pü didn't know by what miracle the insectoid creatures had managed to demolish the heretical edifice, and as his indoctrinated mind was about to thank them in thought, he was painfully reminded of the fate the same had reserved for his tribe. If the swarm of monsters had invaded the whole of Atys, then every homin had been affected by it, through his own death or that of a loved one. Friend and foe alike. In such circumstances, did rejoicing at the misfortune of one's adversaries still make sense?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Still overlooking the city, Pü gazed pensively at the cloud of debris for several long seconds, then turned his attention to the Grand-Place. And as he gazed at the top of the pyramid, something suddenly caught his eye. Given the distance separating him from the temple, he couldn't make out what was currently on the Grand-Place. No matter how hard he squinted beneath his mask, he couldn't make it out. Yet a strange feeling had sprung up inside him, and was now gaining in intensity. What had caught his attention was not of the visual kind, but of the psychic kind. Of spiritual significance. Something was waiting for him at the top of the Zo'laï-gong. Something was calling him. Or rather, someone. Yes, someone. He was quite sure of it. Someone dear to his heart. But who? All those who mattered to him were gone. The Voice tried to tell him something, but, caught in a kind of hypnotic trance, Pü barely heard it. Throwing caution to the wind, he hurtled down then the city's alleyways, at full speed, swallowing up the miles without even looking at his surroundings. When reaching the foot of the Zo'laï-gong, he leapt up the staircase facing him and climbed the steps two by two. As on several occasions during his frantic race, the Voice tried to call out to him, but to no avail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
When Pü finally reached the top of the pyramid, he was out of breath. Focused on his objective, he had mismanaged his stamina and made poor use of the Sap that irrigated him. Leaning forward, his hands resting on his aching thighs, the Zoraï watched the center of the Taki-hay, panting. He was looking at the back of the one he had come to find. The first living homin he'd seen in several weeks... Given the mahogany color of his hair, he was certainly a Fyros. But was it the one Grandmother Bä-Bä had asked him to find? Pü's heart soared, and at the same moment, a hand grasped the scruff of his neck and the blade of a dagger slid against his throat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;If you move, I'll sever your head from the rest of your body, is it quite clear? I don't want that to happen, so don't play dumb. The boss is going to be disappointed if I kill you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
From the way the dagger was held, Pü knew at once that his assailant was less experienced than he himself was. Nevertheless, he had had the merit of bringing him back to his senses. The voice inside him immediately echoed in his mind.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;So that's it! Despite my advice to be more discreet, you've been very careless, my boy! The barricades, the hanged soldiers, the barely cooled mass graves: the city is still populated! And not just by mere survivors, if you ask me.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alerted by the threatening whisper of his acolyte, the Fyros turned around. Rather puny, he wore a long braided beard, and held a bottle of liquor in his hand.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Anybody here? Hey, who're you?&amp;quot; gabbled the Fyros, obviously drunk.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Come and help me, I've caught a big fish!&amp;quot; replied Pü's assailant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü stared at the homin and wondered again if he really was the Fyros he was supposed to find. Drunk, the stranger took a clumsy step forward and accidentally dropped his bottle. Pü followed the object with his eyes, and it shattered on the floor of the Grand-Place. Right next to a small, motiononless black shape, previously masked by the Fyros' body. A black shape with a strange spear stuck in it. A deep black shape with two small white spheres imprinted on it. A Black Kami, impaled. Instantly realizing that the Fyros had nothing to do with the psychic call he'd heard, Pü was overcome by a feeling of anger. Had these homins dared to attack a Kami? Neither thinking twice, he grabbed the arm that threatened to slit his throat and broke its wrist to disarm it. With his free hand, he caught the dagger as it fell and threw it at the Fyros, who received it in full chest and fell backwards. Finally, he grabbed his attacker's bruised arm with both hands and swung him over his shoulder.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Casting his gaze for the first time on the face of the man who had attacked him by surprise, Pü recoiled and let go of his arm. That face, or rather mask, was riddled with deep scars. Worse still were his horns, all cut flush with the skin. If this wasn't the first time Pü had encountered a Zorai wearing this type of mutilation, he'd never imagined he'd come across one here. What was an Antekami doing to Zoran? Like the tribe of Pü, the Antekami formed a tribe violently opposed to the Zoraï Theocracy. A tribe populated by Zoraïs who had never been able to accept the National Story and way of life imposed by the Cho dynasty over the past centuries. Yet the two tribes were not allies. Far from it. Unlike Pü's tribe, the Antekami rejected not only Jena, but all Kamis. Where the Theocracy and the tribe of Pü could at least agree on their common love for the Kamis, the Antekamis shared nothing with their people, apart from this blue skin and this mask whose growth they had never been able to prevent. This mask they mutilated to death as a symbol. On closer inspection, the Antekami were the exact mirror image of the Theocracy. The very negation of the Zoraï people.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Full of hatred, Pü grabbed the Antekami by the throat and lifted him with one hand. He had to kill this heretic. According to the teachings he had received, there was nothing worse than an Antekami. They were the dregs of hominkind, and deserved to be exterminated to the last one. As if by reflex, Pü began to strangle the Zoraï who was trying in vain to free himself. Then he met his gaze. A gaze filled with terror. Inspecting the man more closely, he realized he was dealing with someone rather young. The Antekami must have been around fifteen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that really indispensable, my boy? Probe your heart, you don't want to.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As usual, The Voice had hit the nail on the head. His father and brother were gone. His mother and Grandmother Bä-Bä were gone. His tribe was no more. Did leading the Sacred War still make sense? Over the past weeks, the question had often haunted him. On his deathbed, Grandmother Bä-Bä had enjoined him to wage the Sacred War &amp;quot;''in his own way''&amp;quot;. What did that mean? Pü stared into the Antekami's terrified eyes for a few moments, as if searching for an answer. And while he found none, he did know what he didn't want to do at that very moment: kill another homin. His last murders, dating back to the time of his exile in the Kingdom of Matia, still haunted him. Then Pü brought his mask close to the Antekami's own.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zoran has fallen, he whispered. Min-Cho and his band of Sages are certainly buried under the wreckage of Zo'laï-gong. The Theocracy is no more, so your fight is over. And if the Kamis have allowed you to escape death, it's only so that you can spend the rest of your life in an act of penance. I will respect their choice, and for this reason, I will not kill you.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
With a powerful gesture, Pü threw the Antekami backwards, who collapsed piteously on the staircase leading to the top of the pyramid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;My boy, instead of giving a sermon, to which you incidentally don't subscribe, you should have asked the young homin the reason for his presence here.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In reply, Pü strode confidently towards the Fyros. Still on the ground, this one had removed the dagger from his chest and seemed to be having difficulty using the powers of the Sap to heal his wound. Reaching his level, Pü knelt beside the wounded homin and plunged two fingers into his wound. The Fyros howled in pain. With his other hand, Pü grazed the Kami's fur. It was strangely stiff. The Kami was as if paralyzed. Statufied. Restrained by this black spear made of shiny material and criss-crossed with fine vertical and horizontal lines. Yet its two white eyes seemed to stare back at him.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who are you? he asked his victim without even looking at her. What are you and your comrades doing here, and what happened to that Kami? Please answer me!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Please don't kill me! moaned the Fyros. My name is Lygridos, me and the others escaped from Zoran's prison after the Karavan left! They pounded the city with their ships, half the prison collapsed! Fuck, it hurts, stop!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The Karavan? questioned Pü, taking his eyes off the Kami. What was the Karavan doing to Zoran? Was it the Karavan who attacked the Kami?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;The Karavan came to help the people of Zoran flee! Many were evacuated in large transporters. Many others were left behind, like us! After the evacuation, they pounded the city to kill as many insects as possible, with no concern for collateral victims! I beg you, stop!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Pü understood why the city was in ruins: the damage had less to do with the giant insects than with the action of the Karavan. He then wondered if the Kamis had also intervened.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Tell me about the Kami! What was he doing to Zoran? What happened to him?&amp;quot; shouted Pü, digging his fingers in a little deeper.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;We don't know about the Kami! We found him in a street, in this condition! There were Karavan agents in bits and pieces next to him. We don't know what happened, but it wasn't us who planted him, I swear!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü brought his free hand close to the shackle, grazing it with his fingertips, and felt his skull vibrate. The spear seemed to be acting on his life seed. He withdrew his fingers from the Fyros' wound, grabbed him by the collar and lifted him unceremoniously onto his feet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Do you know if any other Kamis were present at the time of the invasion? Did you come across any others?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;No, no others! Neither living nor dead! We've discussed it amongst ourselves, and it seems that only the Karavan has stepped in to help the inhabitants. Please! We only brought it up here for fun!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;For fun? I'll free him, and we'll see if you're lying. If so, you and your comrades will pay the price.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
In response, the Fyros groaned and staggered towards the staircase where the Antekami had fallen. Pü waited for him to disappear before resting his gaze on the spear. Two feelings of anger filled him. Anger at the way these barbarians had treated the Kami, and anger that the Kamis hadn't deigned to save his loved ones.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I strongly urge you not to touch that object, my boy. You expose yourself to the risk of suffering a fate similar to that of this Kami. Or even worse.&amp;quot; &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Voice was certainly right. But as he stared once more into the Kami's frozen eyes, and despite the rancor inhabiting him at the moment, Pü knew he had no choice. He brought both hands to the spear, closed his eyes, calmed his breathing and thought again of the precepts his uncle had taught him when alive. As his skull began to vibrate again, one of them came to his mind.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ma-Duk offers us the ultimate pain so that no sorrow in the world can ever reach his soldiers.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
He had never been close to his father, but he was by contrast close to his uncle. Ke'val was his master of arms. He was the one who had taught him everything, in martial matters, and who had made him an accomplished warrior. He was the one he should have succeeded. He was the one who had given him the keys that enabled him to endure the present pain. For the instant Pü grasped the spear, he thought his head would explode. Then waves of pain spread from his skull and flooded his entire being. Just like when his mask was growing. However, in reaction, his body reacted other way, and all his muscles froze instantly. He tried to free himself, but that only multiplied the pain. He was swimming against the current. However, he had no choice. So, as during the growth of his mask, he concentrated on his seed of life and accepted the sensation. It was familiar to him. He stopped swimming and dove into this ocean of pain. And, little by little, his hands clenched around the cursed object, he exerted a pulling movement. Millimeter by millimeter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
As the last inch of the spear was freed from the Kami’s body, the effect suddenly stopped and Pü was able to free his hands. In the end, it had taken him less than a minute to remove the shackle, although it felt like the torture had lasted for hours. Exhausted, he fell to his knees. As for the Kami, he spread into a puddle of black hair, in which the two white spheres floated. The divine creature had lost all consistency. Worried, Pü tried to interact with it, but the tumult that arose from the sides of the pyramid convinced him to concentrate above all on his own condition. Something was happening. The Zoraï stood up, staggered slightly, then tried to infuse Sap into his body. Unfortunately, he struggled to manipulate the flow that irrigated him as he wished. The pain had given way to a feeling of general numbness: his body responded poorly, his senses seemed altered and his thoughts were confused. As if his seed of life had not completely recovered from the curse of the shackle. And if his condition was slowly improving, he knew that he would never recover in time. Because the rising racket, which mixed voices and the sound of boots, was now within reach.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü glanced at the Kami, still flabby, then unsheathed his sword in his left hand and hung his buckler to his right arm. By sparing the two individuals, he had allowed them to go and get reinforcements. He had to assume the consequences and protect the divine creature at all costs. Trying to optimize the time he had left, Pü closed his eyes and concentrated as much as he could on his regeneration. Several homins had already reached the top, others were approaching him. He could hear them. When he finally opened his eyes again, about fifty individuals surrounded him. If more than half were Zoraïs, not all were Antekamis. As for the rest of the group, it was mainly composed of Matis and Trykers. The Fyros were minority, just like the hominas. With quick glances, Pü analyzed his opponents. Some wore prisoner outfits, and all were armed. However, only a minority had the appearance of fighters. One Antekami, in particular, stood out. Not because of the large bloated cross that tore his mask, but because of the attire he wore: an outfit made partly of pieces of a Karavan armor. Chuncky and rather small for a Zoraï, his hand clenched at the end of a muscular arm gripped the handle of a large club with a head bristling with thorns. Pü stared at the individual for a few seconds. It was the first time he saw a homin equipped as Karavan Agents usually are. In response, the latter bowed his mask and advanced towards the center of the circle. When he reached three meters from Pü, he placed the handle of his weapon on his shoulder and spoke. His tone was mocking.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;At first, I didn’t believe them. But in the end, it’s not surprising. Who else but you could have survived this catastrophe? I’ve never known anyone as tenacious as you, Sang.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hearing his father’s name, Pü was at first astonished. How could he know his father, and more importantly, how could he take him for him? Then he remembered the mask he now wore. To honor the memory of his tribe and respect Grandmother Bä-Bä’s last wishes, he had accepted the title of Black Mask, and had tattooed himself accordingly. His mind still numbed by the shackle, Pü answered without asking himself any more questions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I’m not Sang, I’m his son. Who are you?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;His son? So Sang passed the torch to his elder? I didn’t think I’d see that in my lifetime. I hope at least he died pitifully.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
At these words, Pü’s jaw clenched. Not because the Antekami had insulted his father, but because he had confused him with his brother. His brother, who had always been destined to one day become the Black Mask. His brother, whom he could have saved that day… Pü pointed his sword at his interlocutor and asked his question again.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who are you?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Antekami laughed, raised his arms, and then spun around. His club seemed to weigh nothing.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Who am I, guys?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Then, in chorus, the circle of homins raised weapons and yelled.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Zunak! Zunak! Zunak!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The yells continued until the Antekami lowered his hands and took a step toward Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;This is who I am. Did your father tell you about me?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The answer was no. Pü had never heard of this individual. His tribe was at open war with the Antekami, so it was not surprising, after all, that his father knew some of his enemies. But at this moment, his identity mattered little to him. The Kami's condition did not seem to be improving, and he himself had not fully recovered. He had to think of a way out, and buy time.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;No, my father never told me about you. But I'd be curious to know more.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Ah? I'm disappointed. I was one of the leaders of the Antekamis before I ended up in the hole. Your father and I had a... passionate relationship. We promised each other a lot of horrible things. Now, I'm the leader of this little gang. And also the new leader of Zoran.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is it because of my father that you ended up in prison?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Oh no, not at all. He would clearly have preferred to kill me.&amp;quot; he said, taking another step forward.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü analyzed the posture of the so-called Zunak, who seemed ready to attack. Behind the Antekami, he surprised two prisoners nodding to each other. These were the Zoraï and the Fyros he had spared a little earlier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Is that my armor you’re looking at like that? the Antekami added. I recovered it from the body of a Karavan Agent seriously injured by a kitin.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;A kitin?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yeah, that’s what the Karavan calls giant insects. So, the Agent was in really bad shape, he needed help. Of course, I didn’t help him. I simply recovered his equipment. Have you ever seen an Agent without armor? The most shocking thing was when I took off his helmet…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Antekami leaned on his club and stared at Pü without saying anything. In truth, Pü was intrigued. Like many, he had long wondered about the real appearance of the Karavan Agents. Like the four homin peoples, they had two arms, two legs and a head. They also mastered each of the Atysian languages ​​and generally exhibited homin ways of being and doing things. In this, it was much easier for many to identify with the Karavan Agents than with the Kamis, with whom it was often complicated to communicate. But the Kamis had the advantage of exposing themselves as they were to the world, while the Karavan Agents remained walled up under their impervious and cold armor. Zunak stepped forward and continued. He was now a meter away from Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;In my opinion, there must not be many people on Atys who have seen the face of an Agent. There are two things that surprised me. The first is the feeling of familiarity. Looking at him, I had the impression of having always known what he looked like, even though he was neither Matis, nor Fyros, nor Tryker, and even less Zoraï. It was as if he belonged to another people of homins. It was really very strange. The second is the way he reacted...&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The Antékami paused and gripped the handle of his weapon more tightly. Pü, although hanging on his lips, was preparing his counterattack.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;From his look, I could tell he was terrified. And I quickly understood why. In fact, he didn’t last long. He started to suffocate, as if he couldn’t breathe. Or rather, as if the air he was breathing was poison. Because he quickly started to cough up blood. Then the whites of his eyes turned red and the skin on his face began to rot. To turn black. I would say that it didn’t even last a minute. Just before he died, hairs had grown through his dead skin, and I even had the impression that his skull was deforming. Then…&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
And without warning, Zunak sent the head of his club towards the mask of Pü. Prepared, the latter bent his knees and easily dodged the attack. He then leaned on his buckler to free his left leg and sweep the Antekami's legs. As the latter collapsed heavily on the ground, Pü had already gotten up, ready to welcome his many adversaries, already rushing at him screaming. Even if he feared it, to protect the Kami, he was ready to kill.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;My boy, despite your skills, it is impossible for you, on your own, to triumph over fifty armed individuals. You must resolve to flee. You have little alternative!&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Flee? And abandon the Kami? It was unthinkable. However, the Voice was right. Especially since he had not yet fully recovered from the curse of the shackle. Because if Pü managed to incapacitate the first enemies who came into contact with him, he was quickly overwhelmed by a cloud of blades and spikes. In the confusion, he heard Zunak yelling at his henchmen not to kill him, that he wanted to take care of it himself. This probably explains why his chest and head were relatively spared, which was not the case for his limbs, lacerated on all sides. When two spears finally skewered his thighs, Pü was forced to give in and fell to his knees. One of the prisoners, more daring than the others, took advantage of the situation to plant his axe in his stomach. A flash of pain passed through the Zoraï's body, and his vision blurred. He had reached the limits of his endurance in manipulating the Sap. He was no longer able to heal himself. He should have fled. Come back later. For the Kami. Pü dropped his sword, and in a final burst, threw him a look. It was then that the divine creature went into convulsions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans une vision dérangeante, un tentacule noir surgit d’elle et transperça d’un coup précis le cœur du porteur de la hache. Puis la masse gonfla et d’autres tentacules suivirent. La confusion s’accentua et les hurlements guerriers se muèrent en cris de panique. Toujours cloué au sol, Pü se débarrassa des lances qui l’entravaient et chercha du bout de ses doigts son épée. Un Fyros s’effondra alors devant lui. Lygridos, le soûlard qu’il avait épargné. Dans sa tête, la Voix lui hurlait quelque chose. Mais Pü ne l’entendait pas. Il était totalement sonné par la boucherie chaotique qu’était devenue de combat. D’autant que le Fyros hurlait lui aussi. De peur et de douleur. Il hurlait la perte de ses jambes, totalement prisonnières du Kami. Ou plutôt de l’ignoble fente bardée de dents qui avait pris forme sur son corps gonflé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;My boy, you must touch the Kami! He asks you! Can’t you hear him?&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Touch him? Hear him? Although he wasn’t sure he understood what the Voice wanted to tell him, Pü obeyed. He grabbed his sword, leaned on it to get up, and stepped over the Fyros, whose howls of pain had turned into cries of agony. While most of the homins had fled the Grand-Place, some were still there, including the young Antékami he had lectured. He was struggling with a tentacle trying to strangle him. Fearless, Pü slowly stretched out his hand towards the monstrous creature, never ceasing to stare at the Antekami. He was frozen with fear. In the end, he should have killed him. His death would have been gentler. As soft as the black fur of the Kami, whose hairs he had just grabbed. As soft and warm as the wave of Sap that had just passed through him. At that moment, Pü thought that the Kami was healing his wounds. Then sparkling amber lines superimposed themselves at the Antekami’s mask. Then at his body. Then at everything Pü was focusing his gaze on. The Kami, in particular, had traded his black fur for a dazzling suit of light. Confused, the Zoraï stared at him for a few seconds, then raised his head. In the sky of Atys, the roots of the Canopy had transformed into flaming, beating arteries. Pü followed them with his eyes until he found the Great Mountain, also filled with light, and whose base was lost in the sparkling sea that the jungle had become. It was when he lowered the mask that he understood that the alteration affected living matter above all. The City of Zoran, and especially its buildings, shone much less than the trees that lined its wide wall. The phenomenon was accentuated as the less bright elements of his field of vision faded, benefiting the most incandescent branches of the luminous network that he could now clearly distinguish. The hallucinatory vision was amplified when Pü looked at his feet. Realizing that he was now able to see through matter, he was seized by a terrible vertigo and nearly fell. Standing on the void, he observed new flamboyant and beating arteries, similar to those of the Canopy, located this time in the depths of Atys. They all seemed to irrigate the Jungle with their heat. And they all seemed to have their source in the same place. A place located at the center of everything, several thousand kilometers away. A pulsating globe, composed of light, even more dazzling than the cursed star of Jena. The sparkling heart of the world. Ma-Duk. Amazed, Pü stared at the abyssal star. It burned his retinas. Then, a liturgical chant rose. It was time for him to leave. Time for him to join it. Then, Pü tilted forward and sank into the Zo’laï-gong, as if his body had lost all consistency. In any case, that was the feeling he had before losing consciousness.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapter I·XVI - Civilizations]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·II - The interpreter]]}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.I&amp;diff=7990</id>
		<title>II.I</title>
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				<updated>2025-03-11T10:25:00Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre I·XVI - Civilisations]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·II - L'interprète]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·I - The Black Kami|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·I - El Kami Negro--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·I - Le Kami Noir|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·I - Черный Ками--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.1&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·I - Le Kami Noir'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2481 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|Texte}}--&amp;gt;« Je vais les exterminer. Tous. Jusqu’au dernier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Fort bien. Et qu'envisagez-vous, mon garçon, une fois que vous aurez vaincu cet adversaire ? Quelles sont vos intentions pour reprendre le cours de votre existence ? Je vous souhaite d’aspirer à la reconstruction, plutôt qu'à la destruction. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fixa quelques secondes ses paumes imprégnées d’hémolymphe et de fragments de carapaces. Ses intentions pour reprendre le cours de son existence ? Il n’en savait rien. Depuis que sa tribu avait été anéantie, sa vie avait perdu tout son sens. Comme à son habitude, la Voix qui l’accompagnait depuis le massacre avait visé juste. Et si elle s’était montrée extrêmement précieuse il y a quelques semaines encore, en l’aidant à combattre les pensées suicidaires qui l’habitaient constamment, les choses étaient différentes désormais. Car pour le jeune Zoraï, les conseils que lui prodiguait la voix intérieure s’étaient progressivement mués en reproches, le ton légèrement hautain qu’elle adoptait accentuant cette impression. Aussi, encore gorgé de l’adrénaline du combat qu’il venait de mener, Pü répondit-il sèchement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n’ai pas envie de répondre à tes questions rhétoriques, alors tais-toi. Tais-toi, ou va hanter un autre esprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Hanter un autre esprit ? Je doute fort que cela soit concevable, mon garçon. Cependant, nul ne peut prétendre connaître toutes les vérités absolues. Afin de dissiper tout doute, peut-être devriez-vous envisager de partir à la recherche de ceux qui ont survécu ? Cela nous permettrait d'évaluer pleinement mes capacités. Qu'en pensez-vous ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la Voix, Pü essuya ses mains sur les mousses froides qui recouvraient le sol, ramassa ses armes et se releva. Autour de lui, les corps massifs des créatures insectoïdes suintaient d’un liquide verdâtre, d’une hémolymphe poisseuse qui dégoulinait le long des carapaces brisées et se répandait abondamment sur le tapis végétal, transformant le givre en vapeur. Fixant les carcasses de l’ennemi, il repensa aux semaines qui venaient de s’écouler.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Peu après que Pü eut quitté la souche d’arbre-ciel dans laquelle il avait toujours vécu, désormais scellée en un gigantesque tombeau, un hiver particulièrement rude s’était abattu sur la Jungle. Une Jungle étrangement calme, qu’il s’était attendu à voir infestée de créatures. Au fond de lui, il avait espéré que cette vague de froid anormale était la réponse de Ma-Duk à l’essaim de monstres. Après tout, en tant que gardiens de la nature, les Kamis pouvaient contrôler les éléments, et durant l’hiver, la plupart des insectes entraient en hibernation. Malheureusement, il n’en était rien : les créatures n’étaient pas reparties dans les profondeurs d’Atys mais avaient simplement rejoint les nids qu’elles avaient construits en surface… Pü s’était remémoré les paroles de son père, persuadé que l’invasion des monstres était voulue par Ma-Duk pour mettre leur tribu à l'épreuve. Puis celles de Grand-Mère Bä-Bä, qui lui avait révélé que Ma-Duk n’y était pour rien, et que l’invasion touchait en réalité tout Atys.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il avait pu voir ces dernières semaines donnait pour le moment raison à la vénérable ancêtre : sur la route de Zoran, la capitale du pays, il avait croisé quelques villages, tous anéantis et vides de vie. Jusqu’alors, le voyage s’était déroulé sans encombre. La guerre ayant été, au moins dans ce secteur de la Jungle, totalement gagnée par l’envahisseur, ses troupes s’en étaient allées. Pour autant, les monstres n’avaient pas décidé d’abandonner cette contrée. Bien au contraire même. Très vite, un grand nombre de nouvelles créatures avaient investi la région. Et notamment celles dont il venait de se débarrasser. Ces spécimens étaient plus massifs que les vifs soldats à la carapace brune et à l’abdomen dardé et arqué sous leurs pattes, parcouru de reflets jaunâtres, qui avaient constitué le gros des troupes de la première vague de l’invasion. Ils l’étaient en revanche moins que les monstres noirs et tachetés de jaune de la seconde vague, à l’origine du massacre de sa tribu, et bien moins encore que le commandant hypertrophié et rutilant, celui-là même qui avait tué son père, son oncle et son frère… Dépourvus de dards, de crochets ou d’organes excréteurs de substances nocives, ces nouvelles créatures étaient plutôt inoffensives. Certes, elles possédaient une puissante paire de mandibules, rougeâtres, comme leurs six pattes. Mais de ce qu'avait pu voir Pü, cet appendice buccal ne servait qu’à découper la matière végétale dont elles se nourrissaient, et à récolter des ressources qu’elles stockaient sur leur large tête plate recouverte de mousse, afin de les transporter au cœur des grands nids dont elles semblaient être les principales ouvrières.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Constater qu’après le carnage était venu le temps du pillage, avait plongé Pü dans une profonde colère. Ses proches avaient-ils été tués simplement pour que ces nouvelles créatures puissent récolter en paix les ressources de la surface ? Atys n’était-elle pas assez généreuse pour que l’on puisse partager ses richesses ? Mais, comme pour punir l'idéalisme de cette question naïve, son esprit fit bientôt resurgir en lui le souvenir des cours d'histoire que sa mère lui prodiguait enfant : la Guerre de l’Aqueduc débuta lorsque l’Empire Fyros fut durement touché par la sécheresse, après que le Royaume de Matia eût asséché le fleuve Munshia et augmenté les taxes perçues sur les convois de la Route de l'Eau traversant son territoire. La plus longue guerre de l’histoire homine avait commencé par une querelle au sujet de l’eau, une ressource pourtant présente en abondance dans la Grande Flaque. De tout temps, l’accès aux ressources d’Atys avaient été à l’origine de conflits… Alors pourquoi ne pas imaginer que ces créatures intelligentes aient été animées par le même motif ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée incongrue n’était qu’une parmi d’autres. Elle était le produit délirant d’un esprit malade. Brisé. À jamais marqué par la douleur. Car depuis ce terrible jour, Pü n’avait cessé de ressasser. Rien n’avait jamais réussi à lui faire penser à autre chose. Il cherchait à comprendre pourquoi ceux et celles qu’il aimait lui avaient été enlevés. Et ne trouvant pas de réponses satisfaisantes - aucune ne pouvait l’être - il laissa la haine le consumer. D’ordinaire si calme et mesuré, il jura sur Ma-Duk d’éliminer chacun des monstres insectoïdes qu’il croiserait, laissant peu à peu s’effacer la mission que Grand-Mère Bä-Bä, mourante, lui avait confiée : retrouver ses “compagnons de destin”, parmi lesquels un Fyros et une Matisse. Son obsession avait failli lui coûter la vie, alors qu’habitué à la placidité des récolteurs, il avait progressivement baissé sa garde. Car en réalité, tous les soldats ennemis n’avaient pas quitté la Jungle. Il fit cette découverte après avoir massacré plusieurs ouvriers affairés à découper l’écorce d’un grand dorao, un de ces arbres élancés à tronc lisse, dont les cimes formaient le gros de la canopée luxuriante de la région. Alors qu’il s’apprêtait à partir, il repéra au loin un groupe de créatures s’apparentant à celles de la première vague de l’invasion, mais possédant un abdomen plus fuselé, pareil à la queue d’un scorpion, et une carapace non pas brune, mais colorée de vert et de blanc. Enfin… ce furent plutôt les créatures en question qui le repérèrent. Ignorant totalement les troupeaux d’herbivores qui se trouvaient sur leur route, les monstres se ruèrent en direction de Pü, comme si elles le traquaient depuis un moment déjà. Si le premier réflexe du Zoraï fut de dégainer ses armes, la Voix le convainquit qu’il ne pourrait pas vaincre les six insectes géants en même temps. Ne pouvant pas rivaliser non plus avec leur vitesse de course, Pü n’eut d’autre choix que de grimper au sommet du dorao et de fuir dans la canopée. Et bien que les deux plus petits spécimens soient parvenus à le suivre, ils s’avérèrent bien moins agiles qu’un homin lorsqu’il s’agissait de sauter de branche en branche. Durant les semaines qui suivirent, Pü eut l’occasion de croiser à plusieurs reprises ces créatures, qu’il identifia comme les membres de patrouilles traquant exclusivement les homins qui auraient survécu à l’essaim. Un comportement qui témoignait à nouveau de l’intelligence collective de cette espèce insectoïde venue des profondeurs d’Atys…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Brisant le flux de ses pensées, la voix intérieure résonna dans sa tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Si tel est réellement votre souhait, mon garçon, je peux tout à fait garder le silence. Cependant, je suis d'avis que la solitude ne vous convient guère. En réalité, après tous les efforts que j’ai déployés, j'ai peur de vous voir sombrer à nouveau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les yeux toujours fixés sur les carcasses des monstres qu’il venait d’abattre, Pü sentit sa gorge se serrer. À nouveau, elle avait raison. Aussi agaçante fut-elle, cette voix mystérieuse restait une précieuse alliée. Sa seule alliée. Qu’elle appartienne réellement à quelqu’un, ou qu’elle soit le fruit de son imagination, elle était le dernier lien qui l’unissait à l’hominité disparue. Car seul au monde, il semblait l’être désormais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À cette pensée, le rythme cardiaque du Zoraï accéléra et ses mains se mirent à trembler. Non pas à cause du froid, mais de la peur. Plutôt mourir que d’être seul. Tout. Tout sauf la solitude.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Vous vous en rapprochez grandement, mon garçon. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Perché sur la cime d’un grand dorao, Pü devinait au loin la cité de Zoran, construite entre les rives du gigantesque Lac aux Temples et le delta du Ti-aïn, sa rivière affluente. Suivant des yeux le cours d’eau, qui serpentait depuis le nord-ouest, le regard du Zoraï se porta sur la Grande Montagne. La colossale structure racinaire brisait la ligne d’horizon par sa démesure et projetait son ombre protectrice sur la partie occidentale du pays, que l’on nommait Jungle Enténébrée. Source du Ti-aïn, elle était aussi et surtout le seul départ connu de la Canopée, large de plusieurs centaines de kilomètres et s’étendant en hauteur jusqu’à se fondre dans le réseau de racines célestes. Levant le masque vers le ciel pour suivre le parcours des ramifications aériennes, Pü fût soudainement ébloui par la lumière astrale de Jena que la dérive d'un nuage venait de libérer. Il secoua la tête et porta une dernière fois son regard sur la Cité-Temple. Il était temps de partir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homin fuit le jour nu en se laissant chuter de quelques mètres et atterrit sur la branche où il avait déposé ses armes et son sac en toile. Dans ce dernier il conservait, entre autres, les reliques que Grand-Mère Bä-Bä lui avait confiées avant de mourir : le cube d’ambre renfermant les secrets du Culte Noir, le jeu de dés orangés qu’elle utilisait pour catalyser son pouvoir, communiquer avec les Kamis et prédire l'avenir de la tribu, sa dague cérémonielle et le nécessaire à tatouage. À ce jour, Pü ne savait toujours pas ce qu’il devait faire de ces reliques, notamment des dés, qu’il avait essayé de faire fonctionner ces dernières semaines, en vain. Il cherchait désespérément des réponses, et de jour en jour, le silence des Kamis se faisait de plus en plus cruel… Après avoir ramassé ses affaires, le Zoraï s’élança finalement vers le nord, sautant de branche en branche au travers de l’épais feuillage enneigé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux heures et vingt kilomètres plus tard, Pü était juché sur la cime d’un nouveau grand dorao, donnant cette fois-ci directement sur la capitale du peuple Zoraï. La Cité-Temple avait été construite presque trois siècles auparavant à l’intérieur d’un immense nœud de l’Écorce, à l’allure de cratère, comme il en existait beaucoup dans cette région labyrinthique de la Jungle. Les flancs circulaires du nœud s’élevaient abruptement jusqu’à une hauteur d’environ deux cents mètres et étaient surplombés d’une large muraille. Jusqu’alors, aucune force homine n’avait réussi à pénétrer la cité. En 2328, alors que la Guerre de l’Aqueduc battait son plein, les troupes de l’Empire Fyros arrivèrent aux portes de Zoran en voulant contourner le front sud des Matis, et, l'Empereur Krythos étant persuadé que la Théocratie était alliée au Royaume de Matia, elles tentèrent de forcer son enceinte. Incapable d’y parvenir, et harcelée par les Forces zoraïs d’autodéfense, l’Armée Impériale se résolut à assiéger et à pilonner la capitale à l’aide de sa puissante artillerie, avant de repartir quelques jours plus tard vers le nord, là où se trouvait son objectif principal. En observant de loin l’état délabré de l’enceinte, Pü sut tout de suite que Zoran n’avait pas échappé au cataclysme. Si la cité avait de tout temps su repousser les envahisseurs homins, elle n’avait rien pu faire face aux ignobles insectes venus des profondeurs d’Atys… Examinant plus en détail les portes closes et la grosse brèche par laquelle il comptait s’infiltrer, Pü remarqua que certains dégâts structurels semblaient avoir été causés par des déflagrations, comme si les Forces zoraïs d’autodéfense avaient usé de puissants explosifs contre les envahisseurs, sans égard pour les infrastructures de la cité. Sauf si, bien sûr, cela était l'œuvre d’un type de créatures que Pü n’avait pas encore rencontré. Finalement, après avoir scruté les alentours une dernière fois, et vérifié qu’aucun monstre ne patrouillait dans le périmètre, le Zoraï descendit de son perchoir et escalada le flanc du nœud en direction de l’entrée de fortune qu’il avait repérée. Dans le cas où la cité serait encore habitée, emprunter l’un des douze escaliers permettant d’accéder à ses portes aurait bien trop attiré l’attention.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Arrivé aux pieds de la muraille, Pü trouva confirmation de la nature explosive de l’attaque ayant causé l’écroulement de cette partie de l’enceinte. Le sol était noirci et creusé sur une dizaine de mètres, et l’épaisse portion de mur avait tout bonnement été réduite en poussière. En revanche, il doutait désormais que des armes de la Théocratie aient été à l’origine des dégâts causés. Pour ce qu'il en savait, les Forces zoraïs d’autodéfense ne possédaient pas une telle puissance de feu. Les relations entre la Théocratie et la tribu de Pü étant extrêmement tendues, celle-ci suivait de près l'évolution des armements de celle-là. Au cas où. Et jamais ses espions n’avaient révélé l’existence de telles armes. S’engouffrant dans la brèche, Pü se remémora la seule fois où il s’était rendu à Zoran, accompagnant sa mère à un congrès organisé par le Conseil des Sages et réunissant toutes les tribus kamistes du pays. À l’époque, les ruelles de la cité grouillaient de passants, parmi lesquels certains avaient copieusement insulté les émissaires de la « Souche Maudite » – dont ils méprisaient les masques tatoués - alors que la garde escortait ces derniers jusqu’au point de rendez-vous. Mais dorénavant, s’il le voulait, Pü pouvait aller où bon lui semblait. Plus aucun garde ou passant ne pourrait l’en empêcher. Car face à lui, c’était une Zoran en ruines qui s'étendait. Une Zoran qui sentait la mort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dominant la cité circulaire, Pü contempla quelques secondes les habitations détruites, construites sur les flancs intérieurs du nœud, puis dirigea son regard vers le Zo’laï-gong, le temple kamiste le plus imposant du pays, trônant fièrement au fond de la vallée et faisant la fierté de ses habitants. Le Zo’laï-gong était une pyramide à base carrée abritant un dédale composé de salles de prières, dans lesquelles les bonzes et les Sages recevaient leurs fidèles, formaient leurs disciples et tentaient d’invoquer des Kamis, mais accueillant aussi les principaux bureaux de l'administration centrale ainsi que les appartements privés du Grand Sage Min-Cho et de ses conseillers. Le sommet de la pyramide, plat, formait la Grand-Place, là où les Sages se réunissaient pour discuter avec le peuple et où étaient organisées les rencontres importantes. C’était d’ailleurs ici même que s’était tenu le congrès tribal auquel la mère de Pü avait été invitée en tant que représentante de sa tribu, et auquel Pü avait participé. En résumé, le Zo’laï-gong était le premier lieu de culte du kamisme, mais aussi le siège du pouvoir central et celui des principales institutions du pays.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour honorer les Kamis et affirmer la grandeur de la civilisation zoraï, la Théocratie avait entrepris deux siècles auparavant la construction d'un gigantesque ouvrage architectural surplombant le Zo’laï-gong, achevé cinquante années plus tard : une pyramide inversée flottant à une vingtaine de mètres au-dessus de la Grand-Place et sur laquelle était posée une pyramide d'ambre de taille plus réduite. Ce monument, plus imposant encore que le temple qu’il couronnait, reposait sur des ambres aux propriétés électrostatiques, permettant à l’immense structure de léviter. En cela, il mettait en œuvre le savoir que la Karavan avait transmis aux Zoraïs par le passé. Pour cela, il était abhorré par la tribu de Pü, qui avait de tout temps rêvé à sa démolition. D’autant qu’il n’était pas simplement décoratif. En effet, le monument était aussi traversé d’un large puits de lumière qui prenait sa source dans la pyramide supérieure, conçue de sorte à amplifier la lumière astrale, et s’enfonçait dans les profondeurs obscures du temple grâce à un jeu complexe de miroirs. De ce fait, selon la tribu de Pü, cet édifice honorait également Jena, la Déesse de l’Astre du Jour. La déesse usurpatrice venue du ciel, étrangère à Atys, que la Théocratie Zoraï vénérait à tort comme étant le Kami Suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, quel ne fut pas le sentiment de joie qui traversa Pü lorsque, posant ses yeux sur le Zo’laï-gong, il découvrit l’état dans lequel le temple se trouvait. La pyramide était partiellement brisée, et le monument flottant, auparavant si majestueux, n’était plus. En lieu et place, un immense nuage de débris, constitué de blocs plus ou moins gros, dont certains avaient perdu leur propriété de lévitation et s’étaient écrasés lourdement sur le temple. Pü ne savait pas par quel miracle les créatures insectoïdes avaient réussi à démolir l’édifice hérétique, et alors que son esprit endoctriné s’apprêtait à les remercier en pensées, il se rappela douloureusement du sort qu’elles avaient réservé à sa tribu. Si l’essaim de monstres avait envahit tout Atys, alors chaque homin s’en était trouvé affecté, par sa propre mort ou celle d’un proche. Ami comme ennemi. Dans de telles circonstances, se réjouir du malheur de ses adversaires avait-il encore un sens ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dominant toujours la cité, Pü observa de longues secondes le nuage de débris, pensif, puis porta son regard sur la Grand-Place. Et alors qu’il fixait le sommet de la pyramide, quelque chose attira subitement son attention. Au vu de la distance qui le séparait du temple, il n’était pas en mesure de distinguer ce qui se trouvait en cet instant sur la Grand-Place. Il avait beau plisser les yeux sous son masque, rien n’y faisait. Pourtant, un étrange sentiment avait jailli en lui, et gagnait désormais en intensité. Ce qui avait attiré son attention n’était pas d’ordre visuel, mais d’ordre psychique. D’ordre spirituel. Quelque chose l’attendait au sommet du Zo’laï-gong. Quelque chose l’appelait. Ou plutôt quelqu’un. Oui, quelqu’un. Il en était certain. Quelqu’un de cher à son cœur. Mais qui ? Tous ceux qui comptaient pour lui avaient disparu. La Voix essaya de lui dire quelque chose, mais, pris dans une sorte de transe hypnotique, Pü l’entendit à peine. Oubliant toute prudence, il dévala alors les ruelles de la cité, à toute vitesse, avalant les kilomètres sans même regarder ce qui l’entourait. Arrivé aux pieds du Zo’laï-gong, il s’élança aussitôt à l’assaut de l’escalier qui lui faisait face et gravit les marches deux à deux. Comme à plusieurs reprises durant sa course effrénée, la Voix essaya de l’interpeller, en vain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est finalement à bout de souffle que Pü arriva au sommet de la pyramide. Obnubilé par son objectif, il avait mal géré son endurance et mal tiré parti de la Sève qui l’irriguait. Penché en avant, les mains appuyées sur ses cuisses douloureuses, le Zoraï observait le centre du Taki-hay en haletant. Il observait le dos de celui qu’il était venu chercher. Le premier homin vivant qu’il voyait depuis plusieurs semaines… Au vu de la couleur acajou de ses cheveux, il s’agissait certainement d’un Fyros. Mais était-ce celui que Grand-Mère Bä-Bä lui avait demandé de trouver ? Le cœur de Pü s’emballa, et au même moment, une main lui saisit la nuque et la lame d’une dague glissa contre sa gorge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Si tu bouges, je sépare ta tête du reste de ton corps, c’est bien clair ? J’ai pas envie que ça arrive, alors joue au pas con. Le chef va être déçu si je te tue. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au vu de la manière dont la dague était tenue, Pü sut tout de suite que son assaillant était moins expérimenté que lui. Il avait néanmoins eu le mérite de lui faire reprendre ses esprits. La voix intérieure résonna aussitôt dans son esprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà donc ! Malgré mes conseils vous incitant à plus de discrétion, vous avez fait preuve, mon garçon, d'une grande négligence ! Les barricades, les soldats pendus, les charniers à peine refroidis : la cité est toujours peuplée ! Et pas uniquement par de simples survivants, si vous voulez mon avis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alerté par le murmure menaçant de son acolyte, le Fyros se retourna. Plutôt chétif, il portait une longue barbe tressée, et tenait en main une bouteille d’alcool.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Y’a quelqu’un ? Hé, t’es qui toi ? baragouina le Fyros, à l'évidence saoul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Viens m’aider, j’ai attrapé un gros poisson ! » répondit l’assaillant de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü dévisagea l’homin et se demanda à nouveau s’il était réellement le Fyros qu’il devait trouver. Ivre, l’inconnu avança d’un pas maladroit et lâcha accidentellement sa bouteille. Pü suivit l’objet du regard, qui vint se briser sur le sol de la Grand-Place. Juste à côté d’une petite forme noire et immobile, auparavant masquée par le corps du Fyros. Une forme noire, dans laquelle était plantée une étrange lance. Une forme d’un noir profond, sur laquelle deux petites sphères blanches étaient imprimées. Un Kami Noir, empalé. Comprenant instantanément que le Fyros n’avait rien à voir avec l’appel psychique qu’il avait entendu, Pü fût submergé d’un sentiment de colère. Ces homins avaient-ils osé s’en prendre à un Kami ? Ne faisant ni une ni deux, il saisit le bras qui menaçait de l’égorger et lui brisa le poignet pour le désarmer. De sa main libre, il attrapa la dague dans sa chute et la lança en direction du Fyros, qui la reçut en pleine poitrine et chuta en arrière. Finalement, il empoigna à deux mains le bras meurtri de son assaillant et le fit basculer par-dessus son épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant pour la première fois son regard sur le visage de celui qui l’avait attaqué par surprise, Pü eut un mouvement de recul et lâcha son bras. Ce visage, ou plutôt ce masque, était bardé de profondes cicatrices. Pire encore étaient ses cornes, toutes coupées à ras de la peau. Si ce n’était pas la première fois que Pü rencontrait un Zoraï portant ce type de mutilations, jamais il n’aurait imaginé en croiser un ici. Qu’est-ce qu’un Antékami faisait à Zoran ? Comme la tribu de Pü, les Antékamis formaient une tribu s'opposant violemment à la Théocratie Zoraï. Une tribu peuplée de Zoraïs n’ayant jamais réussi à accepter le roman national et le mode de vie imposé par la dynastie Cho au cours des siècles passés. Pour autant, les deux tribus n’étaient pas alliées. Loin de là même. Car à l’inverse de la tribu de Pü, les Antékamis ne rejetaient pas seulement Jena, mais aussi l’ensemble des Kamis. Là où la Théocratie et la tribu de Pü pouvaient au moins s’entendre sur l’amour qu’ils portaient aux Kamis, les Antékamis ne partageaient rien avec leur peuple, hormis cette peau bleue et ce masque dont ils n'étaient jamais parvenus à empêcher la pousse. Ce masque qu’ils mutilaient à mort, en guise de symbole. À bien y regarder, les Antékamis étaient le miroir exact de la Théocratie. La négation même du peuple Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Plein de haine, Pü attrapa l’Antékami par la gorge et le souleva d’une seule main. Il devait tuer cet hérétique. Selon les enseignements qu’il avait reçus, il n’y avait rien de pire qu’un Antékami. Ils étaient la lie de l’hominité, et méritaient d’être exterminés jusqu’au dernier. Comme par réflexe, Pü commença à étrangler le Zoraï qui tentait en vain de se libérer. Puis, il croisa son regard. Un regard empli de terreur. Inspectant plus largement l’individu, il comprit qu’il avait à faire à quelqu’un de plutôt jeune. L’Antékami devait avoir dans les quinze ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Est-ce réellement indispensable, mon garçon ? Sondez votre cœur, vous ne le voulez pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme à son habitude, la Voix avait visé juste. Son père et son frère n’étaient plus. Sa mère et Grand-Mère Bä-Bä n’étaient plus. Sa tribu n’était plus. Mener la Guerre Sacrée avait-il encore un sens ? Durant les semaines écoulées, la question l’avait souvent hanté. Sur son lit de mort, Grand-Mère Bä-Bä lui avait enjoint de mener la Guerre Sacrée « à sa manière ». Que cela signifiait-il ? Pü se perdit quelques instants dans les yeux terrifiés de l’Antékami, comme pour y chercher une réponse. Et s’il n’en trouva aucune, il sut en revanche ce qu’il ne souhaitait pas en cet instant : donner à nouveau la mort à un homin. Ses derniers meurtres, qui dataient de l’époque de son exil dans le Royaume de Matia, le hantaient encore. Alors, Pü approcha son masque du sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zoran est tombée, murmura-t-il. Min-Cho et son troupeau de Sages sont certainement enfouis sous les décombres du Zo’laï-gong. La Théocratie n’est plus, ton combat est donc terminé. Et si les Kamis t’ont permis d’échapper à la mort, c’est uniquement pour que tu puisses passer le reste de ta vie à faire acte de pénitence. Je respecterai leur choix, et pour cette raison, je ne te tuerai pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste puissant, Pü projeta l’Antékami en arrière, lequel s’écroula piteusement dans l’escalier qui menait au sommet de la pyramide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Mon garçon, au lieu de prodiguer un prêche, auquel vous ne souscrivez d'ailleurs pas, vous auriez dû demander au jeune homin la raison de sa présence en ces lieux.»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour toute réponse, Pü se dirigea vers le Fyros d’un pas assuré. Toujours au sol, celui-ci avait retiré la dague de sa poitrine et semblait éprouver des difficultés à utiliser les pouvoirs de la Sève pour soigner sa blessure. Arrivé à son niveau, Pü s’agenouilla auprès du blessé et plongea deux doigts dans sa plaie. Le Fyros hurla de douleur. De son autre main, Pü effleura la fourrure du Kami. Elle était étrangement rigide. Le Kami était comme paralysé. Statufié. Entravé par cette lance noire constituée d’une matière brillante et sillonnée de fines lignes verticales et horizontales. Pourtant, ses deux yeux blancs semblaient le fixer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qui es-tu ? demanda-t-il à sa victime sans même la regarder. Qu’est-ce que toi et tes camarades faites ici, et qu’est-il arrivé à ce Kami ? Réponds-moi !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Pitié, me tue pas ! gémit le Fyros. Je m’appelle Lygridos, moi et les autres on s’est échappé de la prison de Zoran après le départ de la Karavan ! Ils ont pilonné la ville avec leurs vaisseaux, la moitié de la prison s’est écroulée ! Putain j’ai mal, arrête !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— La Karavan ? interrogea Pü en quittant le Kami des yeux. Qu’est-ce que la Karavan faisait à Zoran ? Est-ce la Karavan qui s’en est pris au Kami ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— La Karavan est venue aider les habitants de Zoran à fuir ! Beaucoup ont été évacués dans de grands transporteurs. Beaucoup d’autres ont été abandonnés sur place, comme nous ! Après l'évacuation, ils ont pilonné la ville pour tuer un maximum d’insectes, sans se soucier des victimes collatérales ! Je t’en prie, arrête ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Pü comprit pourquoi la cité était en ruine : les dégâts étaient moins liés aux insectes géants qu’à l’action de la Karavan. Il se demanda ensuite si les Kamis étaient à leur tour intervenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Parle-moi du Kami ! Que faisait-il à Zoran ? Que lui est-il arrivé ? hurla Pü en enfonçant un peu plus ses doigts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— On sait pas pour le Kami ! On l’a trouvé dans une rue, dans cet état ! Y’avait des agents de la Karavan en petits morceaux à côté de lui. On sait pas ce qu’il s’est passé, mais c’est pas nous qui l’avons planté, j’te promets ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü approcha sa main libre de l’entrave, la frôla du bout des doigts, et sentit son crâne vibrer. La lance semblait agir sur sa graine de vie. Il retira ses doigts de la plaie du Fyros, l’attrapa par le col et le releva sans ménagement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu si d’autres Kamis étaient présents au moment de l’invasion ? En avez-vous croisé d’autres ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Non, aucun autre ! Ni vivants ni morts ! On en a discuté entre nous, et on dirait que seule la Karavan est intervenue pour aider les habitants. Pitié ! On l'a simplement monté ici pour rigoler !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Pour &amp;quot;''rigoler''&amp;quot; ? Je vais le libérer, et nous verrons bien si tu as menti. Si c’est le cas, toi et tes camarades en payerez le prix. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour toute réponse, le Fyros gémit et chancela en direction de l’escalier où l’Antékami avait chuté. Pü attendit de le voir disparaître avant de reposer son regard sur la lance. Deux sentiments de colère l’habitaient. La colère de voir la façon dont ces barbares avaient traité le Kami, et la colère de savoir que les Kamis n’aient pas daigné sauver ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vous recommande vivement de ne point toucher cet objet, mon garçon. Vous vous exposez au risque de connaître un sort similaire à celui de ce Kami. Ou pire encore. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Voix avait certainement raison. Mais en fixant une nouvelle fois les yeux figés du Kami, et malgré la rancœur qui l’habitait en cet instant, Pü sut qu’il n’avait pas le choix. Il approcha ses deux mains de la lance, ferma les yeux, calma sa respiration et repensa aux préceptes que son oncle lui avait enseignés de son vivant. Alors que son crâne se remettait à vibrer, l’un deux lui revint à l’esprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma-Duk nous offre l'ultime douleur pour que nulle peine au monde ne puisse atteindre jamais ses soldats. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S’il n’avait jamais été proche de son père, il l’était en revanche de son oncle. Ke’val était son maître d’armes. Il était celui qui lui avait tout appris, sur le plan martial, et qui avait fait de lui un guerrier accompli. Il était celui à qui il aurait dû succéder. Celui qui lui avait donné les clés qui lui permettaient d’endurer la douleur présente. Car à l’instant même où Pü saisit la lance, il crut sa tête exploser. Puis des vagues de douleur se propagèrent depuis son crâne et inondèrent tout son être. Comme durant la pousse de son masque. Cependant, en réaction, son corps réagit autrement, et tous ses muscles se figèrent instantanément. Il essaya de se dégager, mais cela ne fit que démultiplier la douleur. Il nageait à contre-courant. Pourtant, il n’avait pas le choix. Alors, comme durant la pousse de son masque, il se concentra sur sa graine de vie et accepta la sensation. Elle lui était familière. Il arrêta de nager et plongea dans cet océan de douleur. Et, petit à petit, les mains serrées autour de l’objet maudit, il exerça un mouvement de tirage. Millimètre par millimètre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où le dernier centimètre de la lance se dégagea du corps du Kami, l’effet s’arrêta soudainement et Pü put libérer ses mains. Finalement, il lui avait fallu moins d’une minute pour retirer l’entrave, bien qu’il eut l’impression que le supplice avait duré des heures. Exténué, il tomba à genoux. Quant au Kami, il se répandit en une flaque de poils noire, dans laquelle flottèrent les deux sphères blanches. La créature divine avait perdu toute consistance. Soucieux, Pü tenta d’interagir avec elle, mais le tumulte qui surgit depuis les flancs de la pyramide le convainquit de se concentrer avant tout sur son propre état. Quelque chose arrivait. Le Zoraï se mit debout, chancela légèrement, puis essaya d’infuser de la Sève dans son corps. Malheureusement, il peina à manipuler comme il le souhaitait le flux qui l’irriguait. La douleur avait laissé place à une sensation d’engourdissement général : son corps répondait mal, ses sens semblaient altérés et ses pensées étaient confuses. Comme si sa graine de vie n’était pas totalement remise du maléfice de l’entrave. Et si son état s’améliorait doucement, il savait qu’il ne serait jamais remis à temps. Car le vacarme montant, qui mêlait voix et bruits de bottes, était désormais à portée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jeta un coup d’œil au Kami, toujours flasque, puis dégaina son épée de sa main gauche et accrocha sa rondache à son bras droit. En épargnant les deux individus, il leur avait permis d’aller chercher du renfort. Il devait en assumer les conséquences et protéger la créature divine coûte que coûte. Essayant d’optimiser le temps qui lui restait, Pü ferma les yeux et se concentra autant qu’il pu sur sa régénération. Plusieurs homins étaient déjà arrivés au sommet, d’autres se rapprochaient de lui. Il les entendait. Quand il rouvrit finalement les yeux, une petite cinquantaine d’individus l’entouraient. Si plus de la moitié étaient des Zoraïs, tous n’étaient pas des Antékamis. Quant au reste du groupe, il était composé majoritairement de Matis et de Trykers. Les Fyros étaient minoritaires, tout comme les homines. De vifs coups d’œil, Pü analysa ses adversaires. Certains portaient des tenues de prisonniers, et tous étaient armés. Pour autant, une minorité seulement avait l’allure de combattants. Un Antékami, notamment, se distinguait. Non pas du fait de la large croix boursouflée qui déchirait son masque, mais par l’accoutrement qu’il portait : tenue constituée en partie de pièces d’armure de la Karavan. Trapu et plutôt petit pour un Zoraï, sa main crispée au bout d'un bras musculeux serrait le manche d’une grosse massue à la tête hérissée d’épines. Pü dévisagea quelques secondes l’individu. C’était la première fois qu’il voyait un homin équipé comme le sont habituellement les Agents de la Karavan. En guise de réponse, celui-ci inclina son masque et s’avança vers le centre du cercle. Arrivé à trois mètres de Pü, il posa le manche de son arme sur son épaule et prit la parole. Son ton était narquois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Au début, je ne les ai pas crus. Mais finalement, ce n’est pas surprenant. Qui d’autre que  toi aurait pu survivre à cette catastrophe ? Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi tenace que toi, Sang. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En entendant le nom de son père, Pü fut d’abord étonné. Comment pouvait-il le connaître, et surtout, comment pouvait-il le prendre pour lui ? Puis il se rappela du masque qu’il portait désormais. Pour honorer le souvenir de sa tribu et respecter les dernières volontés de Grand-Mère Bä-Bä, il avait accepté le titre de Masque Noir, et s’était tatoué en conséquence. L’esprit toujours engourdi par l’entrave, Pü répondit sans se poser plus de questions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je ne suis pas Sang, je suis son fils. Qui es-tu ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Son fils ? Ainsi, Sang a passé le flambeau à son aîné ? Je ne pensais pas voir ça de mon vivant. J’espère au moins qu’il est mort pitoyablement. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, la mâchoire de Pü se serra. Non parce que l’Antékami avait insulté son père, mais parce qu’il l’avait confondu avec son frère. Son frère, qui avait toujours été destiné à devenir un jour le Masque Noir. Son frère, qu’il aurait pu sauver ce jour-là… Pü pointa son interlocuteur avec son épée et reposa sa question.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qui es-tu ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Antékami rigola, leva les bras puis tourna sur lui-même. Sa massue semblait ne rien peser.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je suis qui, les gars ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alors, en chœur, le cercle d’homins leva ses armes et hurla.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zunak ! Zunak ! Zunak ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les cris continuèrent jusqu’à ce que l’Antékami abaisse ses mains et s'avance d’un pas vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà qui je suis. Ton père t’a parlé de moi ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réponse était non. Pü n’avait jamais entendu parler de cet individu. Sa tribu étant en guerre ouverte contre les Antékamis, il n’était pas, après tout, étonnant que son père connaisse certains de ses ennemis. Mais à cet instant, son identité lui importait peu. L’état du Kami ne semblait pas s’améliorer, et lui-même n’avait pas totalement récupéré. Il devait réfléchir à une issue, et gagner du temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non, mon père ne m’a jamais parlé de toi. Mais je serai curieux d’en savoir plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Ah ? Je suis déçu. J’étais l’un des meneurs des Antékamis avant de finir au trou. Ton père et moi entretenions une relation… passionnée. On s’est promis à chacun plein d’horribles choses. Maintenant, je suis le chef de cette petite bande. Et aussi le nouveau dirigeant de Zoran.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Est-ce à cause de mon père que tu as terminé en prison ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Oh non, pas du tout. Il aurait clairement préféré me tuer, dit-il en avançant d’un nouveau pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü analysa la posture du dénommé Zunak, qui semblait prêt à attaquer. Dans le dos de l’Antékami, il surprit deux prisonniers se faisant signe de la tête. C’étaient le Zoraï et le Fyros qu’il avait épargnés un peu plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est mon armure que tu regardes comme ça ? renchérit l’Antékami. Je l’ai récupérée sur le corps d’un Agent de la Karavan gravement blessé par un kitin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Un kitin ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Ouais, c’est comme ça la Karavan nomme les insectes géants. Donc, l’Agent était vraiment en mauvais état, il avait besoin d’aide. Bien sûr, je ne l’ai pas aidé. J’ai simplement récupéré son équipement. T’as déjà vu un Agent sans armure ? Le plus choquant, ça a été quand j’ai enlevé son casque… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Antékami s’appuya sur sa massue et fixa Pü sans rien dire. En vérité, Pü était intrigué. Comme beaucoup, il s’était longtemps questionné sur l’apparence réelle des Agents de la Karavan. Comme les quatre peuples homins, ils possédaient deux bras, deux jambes et une tête. Ils maîtrisaient aussi chacune des langues atysiennes et exhibaient généralement des manières d’être et de faire homines. En cela, ils était pour beaucoup bien plus facile de s’identifier aux Agents de la Karavan qu’aux Kamis, avec qui il était souvent compliqué de communiquer. Mais les Kamis avaient pour eux de s’exposer tels qu’ils étaient au monde, tandis que les Agents de la Karavan restaient murés derrière leurs imperméables et froides armures. Zunak s’avança et continua. Il était désormais à un mètre de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À mon avis, on doit pas être beaucoup sur Atys à avoir vu le visage d’un Agent. Y’a deux choses qui m'ont étonné. La première, c’est l’impression de familiarité. En le regardant, j’ai eu l’impression d’avoir toujours su à quoi il ressemblait, alors qu’il n’était ni Matis, ni Fyros, ni Tryker, et encore moins Zoraï. C’était comme s’il appartenait à un autre peuple d’homins. C’était vraiment très étrange. La seconde, c’est la manière dont il a réagi… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Antékami fit une pause et serra plus fermement le manche de son arme. Pü, bien que suspendu à ses lèvres, préparait sa contre-attaque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À son regard, j’ai compris qu’il était terrifié. Et j’ai vite compris pourquoi. En fait, il n'a pas fait long feu. Il s’est mis à suffoquer, comme s’il n’était pas capable de respirer. Ou plutôt comme si l’air qu’il respirait était du poison. Car rapidement, il s’est mis à tousser du sang. Puis le blanc de ses yeux est devenu rouge et la peau de son visage s’est mise à pourrir. À noircir. Je dirai que ça à duré même pas une minute. Juste avant de crever, des poils avaient poussé au travers de sa peau nécrosée, et j’ai même eu l’impression que son crâne était en train de se déformer. Puis… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et sans prévenir, Zunak envoya la tête de sa massue en direction du masque de Pü. Préparé, ce dernier fléchit les genoux et esquiva sans peine l’attaque. Il prit ensuite appui sur sa rondache pour libérer sa jambe gauche et balayer les jambes de l’Antékami. Alors que celui-ci s’écroulait lourdement sur le sol, Pü s’était déjà relevé, prêt à accueillir ses nombreux adversaires, d’ores et déjà en train de se ruer sur lui en hurlant. Même s’il le redoutait, pour protéger le Kami, il était prêt à tuer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Mon garçon, en dépit de vos compétences, il vous est impossible, en votre seule personne, de triompher d'une cinquantaine d'individus armés. Vous devez vous résoudre à prendre la fuite. Vous n'avez guère d’alternative ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fuir ? Et abandonner le Kami ? C’était inconcevable. Pourtant, la Voix avait raison. D’autant qu’il n’était pas encore totalement remis du maléfice de l’entrave. Car si Pü réussit à mettre hors d'état de nuire les premiers ennemis arrivés à son contact, il fut vite submergé par une nuée de lames et de pointes. Dans la confusion, il entendit Zunak hurler à ses sbires de ne pas le tuer, qu’il voulait s’en charger lui-même. Cela explique sans doute pourquoi sa poitrine et sa tête furent relativement épargnées, ce qui ne fut pas le cas de ses membres, lacérés de toute part. Lorsque deux lances lui embrochèrent finalement les cuisses, Pü fut contraint de céder et tomba à genoux. L’un des prisonniers, plus téméraire que les autres, en profita pour lui planter sa hache dans le ventre. Un éclair de douleur traversa le corps du Zoraï, dont la vision se troubla. Il avait atteint les limites de son endurance à manipuler la Sève. Il n’était plus en mesure de se soigner. Il aurait dû fuir. Revenir plus tard. Pour le Kami. Pü lâcha son épée, et dans un dernier sursaut, lui jeta un regard. C’est alors que la créature divine entra en convulsions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans une vision dérangeante, un tentacule noir surgit d’elle et transperça d’un coup précis le cœur du porteur de la hache. Puis la masse gonfla et d’autres tentacules suivirent. La confusion s’accentua et les hurlements guerriers se muèrent en cris de panique. Toujours cloué au sol, Pü se débarrassa des lances qui l’entravaient et chercha du bout de ses doigts son épée. Un Fyros s’effondra alors devant lui. Lygridos, le soûlard qu’il avait épargné. Dans sa tête, la Voix lui hurlait quelque chose. Mais Pü ne l’entendait pas. Il était totalement sonné par la boucherie chaotique qu’était devenue de combat. D’autant que le Fyros hurlait lui aussi. De peur et de douleur. Il hurlait la perte de ses jambes, totalement prisonnières du Kami. Ou plutôt de l’ignoble fente bardée de dents qui avait pris forme sur son corps gonflé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Mon garçon, vous devez toucher le Kami ! Il vous le demande ! Ne l’entendez-vous pas ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le toucher ? L’entendre ? Bien que n’étant pas certain de comprendre ce que la Voix voulait lui dire, Pü lui obéit. Il attrapa son épée, s’appuya sur elle pour se relever et enjamba le Fyros, dont les hurlements de douleur s’étaient mués en cris d’agonie. Si la plupart des homins avaient fui la Grand-Place, certains étaient encore présents, dont le jeune Antékami qu’il avait sermonné. Il était aux prises avec un tentacule essayant de l’étrangler. Dépourvu de peur, Pü tendit lentement sa main vers la monstrueuse créature, sans cesser jamais de fixer l’Antékami. Lui était transi de peur. Finalement, il aurait dû le tuer. Sa mort aurait été plus douce. Aussi douce que la fourrure noire du Kami, dont il venait de saisir les poils. Aussi douce et chaude que la vague de Sève qui venait de le traverser. Sur le moment, Pü crut que le Kami était en train de guérir ses blessures. Puis des lignes ambrées étincelantes se superposèrent au masque de l’Antékami. Puis à son corps. Puis à tout ce sur quoi Pü porta son regard. Le Kami, particulièrement, avait troqué sa fourrure noire contre un éblouissant habit de lumière. Confus, le Zoraï le fixa quelques secondes, puis leva la tête. Dans le ciel d’Atys, les racines de la Canopée s’étaient transformées en artères flamboyantes et battantes. Pü les suivit du regard jusqu’à trouver la Grande Montagne, elle aussi gorgée de lumière, et dont la base venait se perdre dans la mer étincelante qu’était devenue la jungle. C’est en baissant le masque qu’il comprit que l’altération touchait avant tout la matière vivante. La Cité de Zoran, et notamment ses bâtiments, rayonnait bien moins que les arbres qui bordaient sa large muraille. Le phénomène s’accentua alors que les éléments les moins brillants de son champ visuel s’effaçaient, profitant aux branches les plus incandescentes du réseau lumineux qu’il distinguait désormais parfaitement. La vision hallucinée s’amplifia lorsque Pü regarda ses pieds. Se rendant compte qu’il était dorénavant capable de voir au travers de la matière, il fut pris d’un terrible vertige et manqua de chuter. Debout sur le vide, il observait de nouvelles artères flamboyantes et battantes, semblables à celles de la Canopée, situées cette fois-ci dans les profondeurs d’Atys. Toutes semblaient irriguer la Jungle de leur chaleur. Et toutes semblaient prendre source au même endroit. Un lieu situé au centre de tout, à plusieurs milliers de kilomètres de là. Un globe palpitant, composé de lumière, plus éblouissant encore que l’astre maudit de Jena. Le cœur étincelant du monde. Ma-Duk. Émerveillé, Pü fixa l’étoile abyssale. Elle lui brûlait les rétines. Puis, un chant liturgique s’éleva. Il était temps pour lui de partir. Temps pour lui de le rejoindre. Alors, Pü bascula en avant et s’enfonça dans le Zo’laï-gong, comme si son corps avait perdu toute consistance. C’est en tout cas l’impression qu’il eut avant de perdre conscience.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.I&amp;diff=7989</id>
		<title>II.I</title>
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				<updated>2025-03-11T10:03:29Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
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&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
|DE=&amp;lt;!--Kapitel II·I - Der Schwarze Kami--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|EN=&amp;lt;!--Chapter II·I - The Black Kami|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·I - El Kami Negro--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·I - Le Kami Noir|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·I - Черный Ками--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.1&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·I - Le Kami Noir'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Tit-chap-1-2-3-7-8.png|60px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2481 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|Texte}}--&amp;gt;« Je vais les exterminer. Tous. Jusqu’au dernier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Fort bien. Et qu'envisagez-vous, mon garçon, une fois que vous aurez vaincu cet adversaire ? Quelles sont vos intentions pour reprendre le cours de votre existence ? Je vous souhaite d’aspirer à la reconstruction, plutôt qu'à la destruction. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fixa quelques secondes ses paumes imprégnées d’hémolymphe et de fragments de carapaces. Ses intentions pour reprendre le cours de son existence ? Il n’en savait rien. Depuis que sa tribu avait été anéantie, sa vie avait perdu tout son sens. Comme à son habitude, la Voix qui l’accompagnait depuis le massacre avait visé juste. Et si elle s’était montrée extrêmement précieuse il y a quelques semaines encore, en l’aidant à combattre les pensées suicidaires qui l’habitaient constamment, les choses étaient différentes désormais. Car pour le jeune Zoraï, les conseils que lui prodiguait la voix intérieure s’étaient progressivement mués en reproches, le ton légèrement hautain qu’elle adoptait accentuant cette impression. Aussi, encore gorgé de l’adrénaline du combat qu’il venait de mener, Pü répondit-il sèchement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n’ai pas envie de répondre à tes questions rhétoriques, alors tais-toi. Tais-toi, ou va hanter un autre esprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Hanter un autre esprit ? Je doute fort que cela soit concevable, mon garçon. Cependant, nul ne peut prétendre connaître toutes les vérités absolues. Afin de dissiper tout doute, peut-être devriez-vous envisager de partir à la recherche de ceux qui ont survécu ? Cela nous permettrait d'évaluer pleinement mes capacités. Qu'en pensez-vous ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la Voix, Pü essuya ses mains sur les mousses froides qui recouvraient le sol, ramassa ses armes et se releva. Autour de lui, les corps massifs des créatures insectoïdes suintaient d’un liquide verdâtre, d’une hémolymphe poisseuse qui dégoulinait le long des carapaces brisées et se répandait abondamment sur le tapis végétal, transformant le givre en vapeur. Fixant les carcasses de l’ennemi, il repensa aux semaines qui venaient de s’écouler.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Peu après que Pü eut quitté la souche d’arbre-ciel dans laquelle il avait toujours vécu, désormais scellée en un gigantesque tombeau, un hiver particulièrement rude s’était abattu sur la Jungle. Une Jungle étrangement calme, qu’il s’était attendu à voir infestée de créatures. Au fond de lui, il avait espéré que cette vague de froid anormale était la réponse de Ma-Duk à l’essaim de monstres. Après tout, en tant que gardiens de la nature, les Kamis pouvaient contrôler les éléments, et durant l’hiver, la plupart des insectes entraient en hibernation. Malheureusement, il n’en était rien : les créatures n’étaient pas reparties dans les profondeurs d’Atys mais avaient simplement rejoint les nids qu’elles avaient construits en surface… Pü s’était remémoré les paroles de son père, persuadé que l’invasion des monstres était voulue par Ma-Duk pour mettre leur tribu à l'épreuve. Puis celles de Grand-Mère Bä-Bä, qui lui avait révélé que Ma-Duk n’y était pour rien, et que l’invasion touchait en réalité tout Atys.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il avait pu voir ces dernières semaines donnait pour le moment raison à la vénérable ancêtre : sur la route de Zoran, la capitale du pays, il avait croisé quelques villages, tous anéantis et vides de vie. Jusqu’alors, le voyage s’était déroulé sans encombre. La guerre ayant été, au moins dans ce secteur de la Jungle, totalement gagnée par l’envahisseur, ses troupes s’en étaient allées. Pour autant, les monstres n’avaient pas décidé d’abandonner cette contrée. Bien au contraire même. Très vite, un grand nombre de nouvelles créatures avaient investi la région. Et notamment celles dont il venait de se débarrasser. Ces spécimens étaient plus massifs que les vifs soldats à la carapace brune et à l’abdomen dardé et arqué sous leurs pattes, parcouru de reflets jaunâtres, qui avaient constitué le gros des troupes de la première vague de l’invasion. Ils l’étaient en revanche moins que les monstres noirs et tachetés de jaune de la seconde vague, à l’origine du massacre de sa tribu, et bien moins encore que le commandant hypertrophié et rutilant, celui-là même qui avait tué son père, son oncle et son frère… Dépourvus de dards, de crochets ou d’organes excréteurs de substances nocives, ces nouvelles créatures étaient plutôt inoffensives. Certes, elles possédaient une puissante paire de mandibules, rougeâtres, comme leurs six pattes. Mais de ce qu'avait pu voir Pü, cet appendice buccal ne servait qu’à découper la matière végétale dont elles se nourrissaient, et à récolter des ressources qu’elles stockaient sur leur large tête plate recouverte de mousse, afin de les transporter au cœur des grands nids dont elles semblaient être les principales ouvrières.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Constater qu’après le carnage était venu le temps du pillage, avait plongé Pü dans une profonde colère. Ses proches avaient-ils été tués simplement pour que ces nouvelles créatures puissent récolter en paix les ressources de la surface ? Atys n’était-elle pas assez généreuse pour que l’on puisse partager ses richesses ? Mais, comme pour punir l'idéalisme de cette question naïve, son esprit fit bientôt resurgir en lui le souvenir des cours d'histoire que sa mère lui prodiguait enfant : la Guerre de l’Aqueduc débuta lorsque l’Empire Fyros fut durement touché par la sécheresse, après que le Royaume de Matia eût asséché le fleuve Munshia et augmenté les taxes perçues sur les convois de la Route de l'Eau traversant son territoire. La plus longue guerre de l’histoire homine avait commencé par une querelle au sujet de l’eau, une ressource pourtant présente en abondance dans la Grande Flaque. De tout temps, l’accès aux ressources d’Atys avaient été à l’origine de conflits… Alors pourquoi ne pas imaginer que ces créatures intelligentes aient été animées par le même motif ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée incongrue n’était qu’une parmi d’autres. Elle était le produit délirant d’un esprit malade. Brisé. À jamais marqué par la douleur. Car depuis ce terrible jour, Pü n’avait cessé de ressasser. Rien n’avait jamais réussi à lui faire penser à autre chose. Il cherchait à comprendre pourquoi ceux et celles qu’il aimait lui avaient été enlevés. Et ne trouvant pas de réponses satisfaisantes - aucune ne pouvait l’être - il laissa la haine le consumer. D’ordinaire si calme et mesuré, il jura sur Ma-Duk d’éliminer chacun des monstres insectoïdes qu’il croiserait, oubliant peu à peu la recherche de survivants et la quête que Grand-Mère Bä-Bä, mourante, lui avait confiée. Cette folie avait failli lui coûter la vie, alors qu’habitué à la placidité des récolteurs, il avait progressivement baissé sa garde. Car en réalité, tous les soldats ennemis n’avaient pas quitté la Jungle. Il fit cette découverte après avoir massacré plusieurs ouvriers affairés à découper l’écorce d’un grand dorao, un de ces arbres élancés à tronc lisse, dont les cimes formaient le gros de la canopée luxuriante de la région. Alors qu’il s’apprêtait à partir, il repéra au loin un groupe de créatures s’apparentant à celles de la première vague de l’invasion, mais possédant un abdomen plus fuselé, pareil à la queue d’un scorpion, et une carapace non pas brune, mais colorée de vert et de blanc. Enfin… ce furent plutôt les créatures en question qui le repérèrent. Ignorant totalement les troupeaux d’herbivores qui se trouvaient sur leur route, les monstres se ruèrent en direction de Pü, comme si elles le traquaient depuis un moment déjà. Si le premier réflexe du Zoraï fut de dégainer ses armes, la Voix le convainquit qu’il ne pourrait pas vaincre les six insectes géants en même temps. Ne pouvant pas rivaliser non plus avec leur vitesse de course, Pü n’eut d’autre choix que de grimper au sommet du dorao et de fuir dans la canopée. Et bien que les deux plus petits spécimens soient parvenus à le suivre, ils s’avérèrent bien moins agiles qu’un homin lorsqu’il s’agissait de sauter de branche en branche. Durant les semaines qui suivirent, Pü eut l’occasion de croiser à plusieurs reprises ces créatures, qu’il identifia comme les membres de patrouilles traquant exclusivement les homins qui auraient survécu à l’essaim. Un comportement qui témoignait à nouveau de l’intelligence collective de cette espèce insectoïde venue des profondeurs d’Atys…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Brisant le flux de ses pensées, la voix intérieure résonna dans sa tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Si tel est réellement votre souhait, mon garçon, je peux tout à fait garder le silence. Cependant, je suis d'avis que la solitude ne vous convient guère. En réalité, après tous les efforts que j’ai déployés, j'ai peur de vous voir sombrer à nouveau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les yeux toujours fixés sur les carcasses des monstres qu’il venait d’abattre, Pü sentit sa gorge se serrer. À nouveau, elle avait raison. Aussi agaçante fut-elle, cette voix mystérieuse restait une précieuse alliée. Sa seule alliée. Qu’elle appartienne réellement à quelqu’un, ou qu’elle soit le fruit de son imagination, elle était le dernier lien qui l’unissait à l’hominité disparue. Car seul au monde, il semblait l’être désormais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À cette pensée, le rythme cardiaque du Zoraï accéléra et ses mains se mirent à trembler. Non pas à cause du froid, mais de la peur. Plutôt mourir que d’être seul. Tout. Tout sauf la solitude.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Vous vous en rapprochez grandement, mon garçon. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Perché sur la cime d’un grand dorao, Pü devinait au loin la cité de Zoran, construite entre les rives du gigantesque Lac aux Temples et le delta du Ti-aïn, sa rivière affluente. Suivant des yeux le cours d’eau, qui serpentait depuis le nord-ouest, le regard du Zoraï se porta sur la Grande Montagne. La colossale structure racinaire brisait la ligne d’horizon par sa démesure et projetait son ombre protectrice sur la partie occidentale du pays, que l’on nommait Jungle Enténébrée. Source du Ti-aïn, elle était aussi et surtout le seul départ connu de la Canopée, large de plusieurs centaines de kilomètres et s’étendant en hauteur jusqu’à se fondre dans le réseau de racines célestes. Levant le masque vers le ciel pour suivre le parcours des ramifications aériennes, Pü fût soudainement ébloui par la lumière astrale de Jena que la dérive d'un nuage venait de libérer. Il secoua la tête et porta une dernière fois son regard sur la Cité-Temple. Il était temps de partir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homin fuit le jour nu en se laissant chuter de quelques mètres et atterrit sur la branche où il avait déposé ses armes et son sac en toile. Dans ce dernier il conservait, entre autres, les reliques que Grand-Mère Bä-Bä lui avait confiées avant de mourir : le cube d’ambre renfermant les secrets du Culte Noir, le jeu de dés orangés qu’elle utilisait pour catalyser son pouvoir, communiquer avec les Kamis et prédire l'avenir de la tribu, sa dague cérémonielle et le nécessaire à tatouage. À ce jour, Pü ne savait toujours pas ce qu’il devait faire de ces reliques, notamment des dés, qu’il avait essayé de faire fonctionner ces dernières semaines, en vain. Il cherchait désespérément des réponses, et de jour en jour, le silence des Kamis se faisait de plus en plus cruel… Après avoir ramassé ses affaires, le Zoraï s’élança finalement vers le nord, sautant de branche en branche au travers de l’épais feuillage enneigé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux heures et vingt kilomètres plus tard, Pü était juché sur la cime d’un nouveau grand dorao, donnant cette fois-ci directement sur la capitale du peuple Zoraï. La Cité-Temple avait été construite presque trois siècles auparavant à l’intérieur d’un immense nœud de l’Écorce, à l’allure de cratère, comme il en existait beaucoup dans cette région labyrinthique de la Jungle. Les flancs circulaires du nœud s’élevaient abruptement jusqu’à une hauteur d’environ deux cents mètres et étaient surplombés d’une large muraille. Jusqu’alors, aucune force homine n’avait réussi à pénétrer la cité. En 2328, alors que la Guerre de l’Aqueduc battait son plein, les troupes de l’Empire Fyros arrivèrent aux portes de Zoran en voulant contourner le front sud des Matis, et, l'Empereur Krythos étant persuadé que la Théocratie était alliée au Royaume de Matia, elles tentèrent de forcer son enceinte. Incapable d’y parvenir, et harcelée par les Forces zoraïs d’autodéfense, l’Armée Impériale se résolut à assiéger et à pilonner la capitale à l’aide de sa puissante artillerie, avant de repartir quelques jours plus tard vers le nord, là où se trouvait son objectif principal. En observant de loin l’état délabré de l’enceinte, Pü sut tout de suite que Zoran n’avait pas échappé au cataclysme. Si la cité avait de tout temps su repousser les envahisseurs homins, elle n’avait rien pu faire face aux ignobles insectes venus des profondeurs d’Atys… Examinant plus en détail les portes closes et la grosse brèche par laquelle il comptait s’infiltrer, Pü remarqua que certains dégâts structurels semblaient avoir été causés par des déflagrations, comme si les Forces zoraïs d’autodéfense avaient usé de puissants explosifs contre les envahisseurs, sans égard pour les infrastructures de la cité. Sauf si, bien sûr, cela était l'œuvre d’un type de créatures que Pü n’avait pas encore rencontré. Finalement, après avoir scruté les alentours une dernière fois, et vérifié qu’aucun monstre ne patrouillait dans le périmètre, le Zoraï descendit de son perchoir et escalada le flanc du nœud en direction de l’entrée de fortune qu’il avait repérée. Dans le cas où la cité serait encore habitée, emprunter l’un des douze escaliers permettant d’accéder à ses portes aurait bien trop attiré l’attention.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Arrivé aux pieds de la muraille, Pü trouva confirmation de la nature explosive de l’attaque ayant causé l’écroulement de cette partie de l’enceinte. Le sol était noirci et creusé sur une dizaine de mètres, et l’épaisse portion de mur avait tout bonnement été réduite en poussière. En revanche, il doutait désormais que des armes de la Théocratie aient été à l’origine des dégâts causés. Pour ce qu'il en savait, les Forces zoraïs d’autodéfense ne possédaient pas une telle puissance de feu. Les relations entre la Théocratie et la tribu de Pü étant extrêmement tendues, celle-ci suivait de près l'évolution des armements de celle-là. Au cas où. Et jamais ses espions n’avaient révélé l’existence de telles armes. S’engouffrant dans la brèche, Pü se remémora la seule fois où il s’était rendu à Zoran, accompagnant sa mère à un congrès organisé par le Conseil des Sages et réunissant toutes les tribus kamistes du pays. À l’époque, les ruelles de la cité grouillaient de passants, parmi lesquels certains avaient copieusement insulté les émissaires de la « Souche Maudite » – dont ils méprisaient les masques tatoués - alors que la garde escortait ces derniers jusqu’au point de rendez-vous. Mais dorénavant, s’il le voulait, Pü pouvait aller où bon lui semblait. Plus aucun garde ou passant ne pourrait l’en empêcher. Car face à lui, c’était une Zoran en ruines qui s'étendait. Une Zoran qui sentait la mort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dominant la cité circulaire, Pü contempla quelques secondes les habitations détruites, construites sur les flancs intérieurs du nœud, puis dirigea son regard vers le Zo’laï-gong, le temple kamiste le plus imposant du pays, trônant fièrement au fond de la vallée et faisant la fierté de ses habitants. Le Zo’laï-gong était une pyramide à base carrée abritant un dédale composé de salles de prières, dans lesquelles les bonzes et les Sages recevaient leurs fidèles, formaient leurs disciples et tentaient d’invoquer des Kamis, mais accueillant aussi les principaux bureaux de l'administration centrale ainsi que les appartements privés du Grand Sage Min-Cho et de ses conseillers. Le sommet de la pyramide, plat, formait la Grand-Place, là où les Sages se réunissaient pour discuter avec le peuple et où étaient organisées les rencontres importantes. C’était d’ailleurs ici même que s’était tenu le congrès tribal auquel la mère de Pü avait été invitée en tant que représentante de sa tribu, et auquel Pü avait participé. En résumé, le Zo’laï-gong était le premier lieu de culte du kamisme, mais aussi le siège du pouvoir central et celui des principales institutions du pays.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour honorer les Kamis et affirmer la grandeur de la civilisation zoraï, la Théocratie avait entrepris deux siècles auparavant la construction d'un gigantesque ouvrage architectural surplombant le Zo’laï-gong, achevé cinquante années plus tard : une pyramide inversée flottant à une vingtaine de mètres au-dessus de la Grand-Place et sur laquelle était posée une pyramide d'ambre de taille plus réduite. Ce monument, plus imposant encore que le temple qu’il couronnait, reposait sur des ambres aux propriétés électrostatiques, permettant à l’immense structure de léviter. En cela, il mettait en œuvre le savoir que la Karavan avait transmis aux Zoraïs par le passé. Pour cela, il était abhorré par la tribu de Pü, qui avait de tout temps rêvé à sa démolition. D’autant qu’il n’était pas simplement décoratif. En effet, le monument était aussi traversé d’un large puits de lumière qui prenait sa source dans la pyramide supérieure, conçue de sorte à amplifier la lumière astrale, et s’enfonçait dans les profondeurs obscures du temple grâce à un jeu complexe de miroirs. De ce fait, selon la tribu de Pü, cet édifice honorait également Jena, la Déesse de l’Astre du Jour. La déesse usurpatrice venue du ciel, étrangère à Atys, que la Théocratie Zoraï vénérait à tort comme étant le Kami Suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, quel ne fut pas le sentiment de joie qui traversa Pü lorsque, posant ses yeux sur le Zo’laï-gong, il découvrit l’état dans lequel le temple se trouvait. La pyramide était partiellement brisée, et le monument flottant, auparavant si majestueux, n’était plus. En lieu et place, un immense nuage de débris, constitué de blocs plus ou moins gros, dont certains avaient perdu leur propriété de lévitation et s’étaient écrasés lourdement sur le temple. Pü ne savait pas par quel miracle les créatures insectoïdes avaient réussi à démolir l’édifice hérétique, et alors que son esprit endoctriné s’apprêtait à les remercier en pensées, il se rappela douloureusement du sort qu’elles avaient réservé à sa tribu. Si l’essaim de monstres avait envahit tout Atys, alors chaque homin s’en était trouvé affecté, par sa propre mort ou celle d’un proche. Ami comme ennemi. Dans de telles circonstances, se réjouir du malheur de ses adversaires avait-il encore un sens ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dominant toujours la cité, Pü observa de longues secondes le nuage de débris, pensif, puis porta son regard sur la Grand-Place. Et alors qu’il fixait le sommet de la pyramide, quelque chose attira subitement son attention. Au vu de la distance qui le séparait du temple, il n’était pas en mesure de distinguer ce qui se trouvait en cet instant sur la Grand-Place. Il avait beau plisser les yeux sous son masque, rien n’y faisait. Pourtant, un étrange sentiment avait jailli en lui, et gagnait désormais en intensité. Ce qui avait attiré son attention n’était pas d’ordre visuel, mais d’ordre psychique. D’ordre spirituel. Quelque chose l’attendait au sommet du Zo’laï-gong. Quelque chose l’appelait. Ou plutôt quelqu’un. Oui, quelqu’un. Il en était certain. Quelqu’un de cher à son cœur. Mais qui ? Tous ceux qui comptaient pour lui avaient disparu. La Voix essaya de lui dire quelque chose, mais, pris dans une sorte de transe hypnotique, Pü l’entendit à peine. Oubliant toute prudence, il dévala alors les ruelles de la cité, à toute vitesse, avalant les kilomètres sans même regarder ce qui l’entourait. Arrivé aux pieds du Zo’laï-gong, il s’élança aussitôt à l’assaut de l’escalier qui lui faisait face et gravit les marches deux à deux. Comme à plusieurs reprises durant sa course effrénée, la Voix essaya de l’interpeller, en vain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est finalement à bout de souffle que Pü arriva au sommet de la pyramide. Obnubilé par son objectif, il avait mal géré son endurance et mal tiré parti de la Sève qui l’irriguait. Penché en avant, les mains appuyées sur ses cuisses douloureuses, le Zoraï observait le centre du Taki-hay en haletant. Il observait le dos de celui qu’il était venu chercher. Le premier homin vivant qu’il voyait depuis plusieurs semaines… Au vu de la couleur acajou de ses cheveux, il s’agissait certainement d’un Fyros. Mais était-ce celui que Grand-Mère Bä-Bä lui avait demandé de trouver ? Le cœur de Pü s’emballa, et au même moment, une main lui saisit la nuque et la lame d’une dague glissa contre sa gorge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Si tu bouges, je sépare ta tête du reste de ton corps, c’est bien clair ? J’ai pas envie que ça arrive, alors joue au pas con. Le chef va être déçu si je te tue. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au vu de la manière dont la dague était tenue, Pü sut tout de suite que son assaillant était moins expérimenté que lui. Il avait néanmoins eu le mérite de lui faire reprendre ses esprits. La voix intérieure résonna aussitôt dans son esprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà donc ! Malgré mes conseils vous incitant à plus de discrétion, vous avez fait preuve, mon garçon, d'une grande négligence ! Les barricades, les soldats pendus, les charniers à peine refroidis : la cité est toujours peuplée ! Et pas uniquement par de simples survivants, si vous voulez mon avis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alerté par le murmure menaçant de son acolyte, le Fyros se retourna. Plutôt chétif, il portait une longue barbe tressée, et tenait en main une bouteille d’alcool.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Y’a quelqu’un ? Hé, t’es qui toi ? baragouina le Fyros, à l'évidence saoul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Viens m’aider, j’ai attrapé un gros poisson ! » répondit l’assaillant de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü dévisagea l’homin et se demanda à nouveau s’il était réellement le Fyros qu’il devait trouver. Ivre, l’inconnu avança d’un pas maladroit et lâcha accidentellement sa bouteille. Pü suivit l’objet du regard, qui vint se briser sur le sol de la Grand-Place. Juste à côté d’une petite forme noire et immobile, auparavant masquée par le corps du Fyros. Une forme noire, dans laquelle était plantée une étrange lance. Une forme d’un noir profond, sur laquelle deux petites sphères blanches étaient imprimées. Un Kami Noir, empalé. Comprenant instantanément que le Fyros n’avait rien à voir avec l’appel psychique qu’il avait entendu, Pü fût submergé d’un sentiment de colère. Ces homins avaient-ils osé s’en prendre à un Kami ? Ne faisant ni une ni deux, il saisit le bras qui menaçait de l’égorger et lui brisa le poignet pour le désarmer. De sa main libre, il attrapa la dague dans sa chute et la lança en direction du Fyros, qui la reçut en pleine poitrine et chuta en arrière. Finalement, il empoigna à deux mains le bras meurtri de son assaillant et le fit basculer par-dessus son épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant pour la première fois son regard sur le visage de celui qui l’avait attaqué par surprise, Pü eut un mouvement de recul et lâcha son bras. Ce visage, ou plutôt ce masque, était bardé de profondes cicatrices. Pire encore étaient ses cornes, toutes coupées à ras de la peau. Si ce n’était pas la première fois que Pü rencontrait un Zoraï portant ce type de mutilations, jamais il n’aurait imaginé en croiser un ici. Qu’est-ce qu’un Antékami faisait à Zoran ? Comme la tribu de Pü, les Antékamis formaient une tribu s'opposant violemment à la Théocratie Zoraï. Une tribu peuplée de Zoraïs n’ayant jamais réussi à accepter le roman national et le mode de vie imposé par la dynastie Cho au cours des siècles passés. Pour autant, les deux tribus n’étaient pas alliées. Loin de là même. Car à l’inverse de la tribu de Pü, les Antékamis ne rejetaient pas seulement Jena, mais aussi l’ensemble des Kamis. Là où la Théocratie et la tribu de Pü pouvaient au moins s’entendre sur l’amour qu’ils portaient aux Kamis, les Antékamis ne partageaient rien avec leur peuple, hormis cette peau bleue et ce masque dont ils n'étaient jamais parvenus à empêcher la pousse. Ce masque qu’ils mutilaient à mort, en guise de symbole. À bien y regarder, les Antékamis étaient le miroir exact de la Théocratie. La négation même du peuple Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Plein de haine, Pü attrapa l’Antékami par la gorge et le souleva d’une seule main. Il devait tuer cet hérétique. Selon les enseignements qu’il avait reçus, il n’y avait rien de pire qu’un Antékami. Ils étaient la lie de l’hominité, et méritaient d’être exterminés jusqu’au dernier. Comme par réflexe, Pü commença à étrangler le Zoraï qui tentait en vain de se libérer. Puis, il croisa son regard. Un regard empli de terreur. Inspectant plus largement l’individu, il comprit qu’il avait à faire à quelqu’un de plutôt jeune. L’Antékami devait avoir dans les quinze ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Est-ce réellement indispensable, mon garçon ? Sondez votre cœur, vous ne le voulez pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme à son habitude, la Voix avait visé juste. Son père et son frère n’étaient plus. Sa mère et Grand-Mère Bä-Bä n’étaient plus. Sa tribu n’était plus. Mener la Guerre Sacrée avait-il encore un sens ? Durant les semaines écoulées, la question l’avait souvent hanté. Sur son lit de mort, Grand-Mère Bä-Bä lui avait enjoint de mener la Guerre Sacrée « à sa manière ». Que cela signifiait-il ? Pü se perdit quelques instants dans les yeux terrifiés de l’Antékami, comme pour y chercher une réponse. Et s’il n’en trouva aucune, il sut en revanche ce qu’il ne souhaitait pas en cet instant : donner à nouveau la mort à un homin. Ses derniers meurtres, qui dataient de l’époque de son exil dans le Royaume de Matia, le hantaient encore. Alors, Pü approcha son masque du sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zoran est tombée, murmura-t-il. Min-Cho et son troupeau de Sages sont certainement enfouis sous les décombres du Zo’laï-gong. La Théocratie n’est plus, ton combat est donc terminé. Et si les Kamis t’ont permis d’échapper à la mort, c’est uniquement pour que tu puisses passer le reste de ta vie à faire acte de pénitence. Je respecterai leur choix, et pour cette raison, je ne te tuerai pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste puissant, Pü projeta l’Antékami en arrière, lequel s’écroula piteusement dans l’escalier qui menait au sommet de la pyramide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Mon garçon, au lieu de prodiguer un prêche, auquel vous ne souscrivez d'ailleurs pas, vous auriez dû demander au jeune homin la raison de sa présence en ces lieux.»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour toute réponse, Pü se dirigea vers le Fyros d’un pas assuré. Toujours au sol, celui-ci avait retiré la dague de sa poitrine et semblait éprouver des difficultés à utiliser les pouvoirs de la Sève pour soigner sa blessure. Arrivé à son niveau, Pü s’agenouilla auprès du blessé et plongea deux doigts dans sa plaie. Le Fyros hurla de douleur. De son autre main, Pü effleura la fourrure du Kami. Elle était étrangement rigide. Le Kami était comme paralysé. Statufié. Entravé par cette lance noire constituée d’une matière brillante et sillonnée de fines lignes verticales et horizontales. Pourtant, ses deux yeux blancs semblaient le fixer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qui es-tu ? demanda-t-il à sa victime sans même la regarder. Qu’est-ce que toi et tes camarades faites ici, et qu’est-il arrivé à ce Kami ? Réponds-moi !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Pitié, me tue pas ! gémit le Fyros. Je m’appelle Lygridos, moi et les autres on s’est échappé de la prison de Zoran après le départ de la Karavan ! Ils ont pilonné la ville avec leurs vaisseaux, la moitié de la prison s’est écroulée ! Putain j’ai mal, arrête !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— La Karavan ? interrogea Pü en quittant le Kami des yeux. Qu’est-ce que la Karavan faisait à Zoran ? Est-ce la Karavan qui s’en est pris au Kami ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— La Karavan est venue aider les habitants de Zoran à fuir ! Beaucoup ont été évacués dans de grands transporteurs. Beaucoup d’autres ont été abandonnés sur place, comme nous ! Après l'évacuation, ils ont pilonné la ville pour tuer un maximum d’insectes, sans se soucier des victimes collatérales ! Je t’en prie, arrête ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Pü comprit pourquoi la cité était en ruine : les dégâts étaient moins liés aux insectes géants qu’à l’action de la Karavan. Il se demanda ensuite si les Kamis étaient à leur tour intervenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Parle-moi du Kami ! Que faisait-il à Zoran ? Que lui est-il arrivé ? hurla Pü en enfonçant un peu plus ses doigts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— On sait pas pour le Kami ! On l’a trouvé dans une rue, dans cet état ! Y’avait des agents de la Karavan en petits morceaux à côté de lui. On sait pas ce qu’il s’est passé, mais c’est pas nous qui l’avons planté, j’te promets ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü approcha sa main libre de l’entrave, la frôla du bout des doigts, et sentit son crâne vibrer. La lance semblait agir sur sa graine de vie. Il retira ses doigts de la plaie du Fyros, l’attrapa par le col et le releva sans ménagement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu si d’autres Kamis étaient présents au moment de l’invasion ? En avez-vous croisé d’autres ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Non, aucun autre ! Ni vivants ni morts ! On en a discuté entre nous, et on dirait que seule la Karavan est intervenue pour aider les habitants. Pitié ! On l'a simplement monté ici pour rigoler !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Pour &amp;quot;''rigoler''&amp;quot; ? Je vais le libérer, et nous verrons bien si tu as menti. Si c’est le cas, toi et tes camarades en payerez le prix. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour toute réponse, le Fyros gémit et chancela en direction de l’escalier où l’Antékami avait chuté. Pü attendit de le voir disparaître avant de reposer son regard sur la lance. Deux sentiments de colère l’habitaient. La colère de voir la façon dont ces barbares avaient traité le Kami, et la colère de savoir que les Kamis n’aient pas daigné sauver ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vous recommande vivement de ne point toucher cet objet, mon garçon. Vous vous exposez au risque de connaître un sort similaire à celui de ce Kami. Ou pire encore. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Voix avait certainement raison. Mais en fixant une nouvelle fois les yeux figés du Kami, et malgré la rancœur qui l’habitait en cet instant, Pü sut qu’il n’avait pas le choix. Il approcha ses deux mains de la lance, ferma les yeux, calma sa respiration et repensa aux préceptes que son oncle lui avait enseignés de son vivant. Alors que son crâne se remettait à vibrer, l’un deux lui revint à l’esprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma-Duk nous offre l'ultime douleur pour que nulle peine au monde ne puisse atteindre jamais ses soldats. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S’il n’avait jamais été proche de son père, il l’était en revanche de son oncle. Ke’val était son maître d’armes. Il était celui qui lui avait tout appris, sur le plan martial, et qui avait fait de lui un guerrier accompli. Il était celui à qui il aurait dû succéder. Celui qui lui avait donné les clés qui lui permettaient d’endurer la douleur présente. Car à l’instant même où Pü saisit la lance, il crut sa tête exploser. Puis des vagues de douleur se propagèrent depuis son crâne et inondèrent tout son être. Comme durant la pousse de son masque. Cependant, en réaction, son corps réagit autrement, et tous ses muscles se figèrent instantanément. Il essaya de se dégager, mais cela ne fit que démultiplier la douleur. Il nageait à contre-courant. Pourtant, il n’avait pas le choix. Alors, comme durant la pousse de son masque, il se concentra sur sa graine de vie et accepta la sensation. Elle lui était familière. Il arrêta de nager et plongea dans cet océan de douleur. Et, petit à petit, les mains serrées autour de l’objet maudit, il exerça un mouvement de tirage. Millimètre par millimètre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où le dernier centimètre de la lance se dégagea du corps du Kami, l’effet s’arrêta soudainement et Pü put libérer ses mains. Finalement, il lui avait fallu moins d’une minute pour retirer l’entrave, bien qu’il eut l’impression que le supplice avait duré des heures. Exténué, il tomba à genoux. Quant au Kami, il se répandit en une flaque de poils noire, dans laquelle flottèrent les deux sphères blanches. La créature divine avait perdu toute consistance. Soucieux, Pü tenta d’interagir avec elle, mais le tumulte qui surgit depuis les flancs de la pyramide le convainquit de se concentrer avant tout sur son propre état. Quelque chose arrivait. Le Zoraï se mit debout, chancela légèrement, puis essaya d’infuser de la Sève dans son corps. Malheureusement, il peina à manipuler comme il le souhaitait le flux qui l’irriguait. La douleur avait laissé place à une sensation d’engourdissement général : son corps répondait mal, ses sens semblaient altérés et ses pensées étaient confuses. Comme si sa graine de vie n’était pas totalement remise du maléfice de l’entrave. Et si son état s’améliorait doucement, il savait qu’il ne serait jamais remis à temps. Car le vacarme montant, qui mêlait voix et bruits de bottes, était désormais à portée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jeta un coup d’œil au Kami, toujours flasque, puis dégaina son épée de sa main gauche et accrocha sa rondache à son bras droit. En épargnant les deux individus, il leur avait permis d’aller chercher du renfort. Il devait en assumer les conséquences et protéger la créature divine coûte que coûte. Essayant d’optimiser le temps qui lui restait, Pü ferma les yeux et se concentra autant qu’il pu sur sa régénération. Plusieurs homins étaient déjà arrivés au sommet, d’autres se rapprochaient de lui. Il les entendait. Quand il rouvrit finalement les yeux, une petite cinquantaine d’individus l’entouraient. Si plus de la moitié étaient des Zoraïs, tous n’étaient pas des Antékamis. Quant au reste du groupe, il était composé majoritairement de Matis et de Trykers. Les Fyros étaient minoritaires, tout comme les homines. De vifs coups d’œil, Pü analysa ses adversaires. Certains portaient des tenues de prisonniers, et tous étaient armés. Pour autant, une minorité seulement avait l’allure de combattants. Un Antékami, notamment, se distinguait. Non pas du fait de la large croix boursouflée qui déchirait son masque, mais par l’accoutrement qu’il portait : tenue constituée en partie de pièces d’armure de la Karavan. Trapu et plutôt petit pour un Zoraï, sa main crispée au bout d'un bras musculeux serrait le manche d’une grosse massue à la tête hérissée d’épines. Pü dévisagea quelques secondes l’individu. C’était la première fois qu’il voyait un homin équipé comme le sont habituellement les Agents de la Karavan. En guise de réponse, celui-ci inclina son masque et s’avança vers le centre du cercle. Arrivé à trois mètres de Pü, il posa le manche de son arme sur son épaule et prit la parole. Son ton était narquois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Au début, je ne les ai pas crus. Mais finalement, ce n’est pas surprenant. Qui d’autre que  toi aurait pu survivre à cette catastrophe ? Je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi tenace que toi, Sang. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En entendant le nom de son père, Pü fut d’abord étonné. Comment pouvait-il le connaître, et surtout, comment pouvait-il le prendre pour lui ? Puis il se rappela du masque qu’il portait désormais. Pour honorer le souvenir de sa tribu et respecter les dernières volontés de Grand-Mère Bä-Bä, il avait accepté le titre de Masque Noir, et s’était tatoué en conséquence. L’esprit toujours engourdi par l’entrave, Pü répondit sans se poser plus de questions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je ne suis pas Sang, je suis son fils. Qui es-tu ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Son fils ? Ainsi, Sang a passé le flambeau à son aîné ? Je ne pensais pas voir ça de mon vivant. J’espère au moins qu’il est mort pitoyablement. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, la mâchoire de Pü se serra. Non parce que l’Antékami avait insulté son père, mais parce qu’il l’avait confondu avec son frère. Son frère, qui avait toujours été destiné à devenir un jour le Masque Noir. Son frère, qu’il aurait pu sauver ce jour-là… Pü pointa son interlocuteur avec son épée et reposa sa question.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qui es-tu ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Antékami rigola, leva les bras puis tourna sur lui-même. Sa massue semblait ne rien peser.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je suis qui, les gars ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alors, en chœur, le cercle d’homins leva ses armes et hurla.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zunak ! Zunak ! Zunak ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les cris continuèrent jusqu’à ce que l’Antékami abaisse ses mains et s'avance d’un pas vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà qui je suis. Ton père t’a parlé de moi ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réponse était non. Pü n’avait jamais entendu parler de cet individu. Sa tribu étant en guerre ouverte contre les Antékamis, il n’était pas, après tout, étonnant que son père connaisse certains de ses ennemis. Mais à cet instant, son identité lui importait peu. L’état du Kami ne semblait pas s’améliorer, et lui-même n’avait pas totalement récupéré. Il devait réfléchir à une issue, et gagner du temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non, mon père ne m’a jamais parlé de toi. Mais je serai curieux d’en savoir plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Ah ? Je suis déçu. J’étais l’un des meneurs des Antékamis avant de finir au trou. Ton père et moi entretenions une relation… passionnée. On s’est promis à chacun plein d’horribles choses. Maintenant, je suis le chef de cette petite bande. Et aussi le nouveau dirigeant de Zoran.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Est-ce à cause de mon père que tu as terminé en prison ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Oh non, pas du tout. Il aurait clairement préféré me tuer, dit-il en avançant d’un nouveau pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü analysa la posture du dénommé Zunak, qui semblait prêt à attaquer. Dans le dos de l’Antékami, il surprit deux prisonniers se faisant signe de la tête. C’étaient le Zoraï et le Fyros qu’il avait épargnés un peu plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est mon armure que tu regardes comme ça ? renchérit l’Antékami. Je l’ai récupérée sur le corps d’un Agent de la Karavan gravement blessé par un kitin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Un kitin ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
— Ouais, c’est comme ça la Karavan nomme les insectes géants. Donc, l’Agent était vraiment en mauvais état, il avait besoin d’aide. Bien sûr, je ne l’ai pas aidé. J’ai simplement récupéré son équipement. T’as déjà vu un Agent sans armure ? Le plus choquant, ça a été quand j’ai enlevé son casque… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Antékami s’appuya sur sa massue et fixa Pü sans rien dire. En vérité, Pü était intrigué. Comme beaucoup, il s’était longtemps questionné sur l’apparence réelle des Agents de la Karavan. Comme les quatre peuples homins, ils possédaient deux bras, deux jambes et une tête. Ils maîtrisaient aussi chacune des langues atysiennes et exhibaient généralement des manières d’être et de faire homines. En cela, ils était pour beaucoup bien plus facile de s’identifier aux Agents de la Karavan qu’aux Kamis, avec qui il était souvent compliqué de communiquer. Mais les Kamis avaient pour eux de s’exposer tels qu’ils étaient au monde, tandis que les Agents de la Karavan restaient murés derrière leurs imperméables et froides armures. Zunak s’avança et continua. Il était désormais à un mètre de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À mon avis, on doit pas être beaucoup sur Atys à avoir vu le visage d’un Agent. Y’a deux choses qui m'ont étonné. La première, c’est l’impression de familiarité. En le regardant, j’ai eu l’impression d’avoir toujours su à quoi il ressemblait, alors qu’il n’était ni Matis, ni Fyros, ni Tryker, et encore moins Zoraï. C’était comme s’il appartenait à un autre peuple d’homins. C’était vraiment très étrange. La seconde, c’est la manière dont il a réagi… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Antékami fit une pause et serra plus fermement le manche de son arme. Pü, bien que suspendu à ses lèvres, préparait sa contre-attaque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À son regard, j’ai compris qu’il était terrifié. Et j’ai vite compris pourquoi. En fait, il n'a pas fait long feu. Il s’est mis à suffoquer, comme s’il n’était pas capable de respirer. Ou plutôt comme si l’air qu’il respirait était du poison. Car rapidement, il s’est mis à tousser du sang. Puis le blanc de ses yeux est devenu rouge et la peau de son visage s’est mise à pourrir. À noircir. Je dirai que ça à duré même pas une minute. Juste avant de crever, des poils avaient poussé au travers de sa peau nécrosée, et j’ai même eu l’impression que son crâne était en train de se déformer. Puis… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Et sans prévenir, Zunak envoya la tête de sa massue en direction du masque de Pü. Préparé, ce dernier fléchit les genoux et esquiva sans peine l’attaque. Il prit ensuite appui sur sa rondache pour libérer sa jambe gauche et balayer les jambes de l’Antékami. Alors que celui-ci s’écroulait lourdement sur le sol, Pü s’était déjà relevé, prêt à accueillir ses nombreux adversaires, d’ores et déjà en train de se ruer sur lui en hurlant. Même s’il le redoutait, pour protéger le Kami, il était prêt à tuer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Mon garçon, en dépit de vos compétences, il vous est impossible, en votre seule personne, de triompher d'une cinquantaine d'individus armés. Vous devez vous résoudre à prendre la fuite. Vous n'avez guère d’alternative ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fuir ? Et abandonner le Kami ? C’était inconcevable. Pourtant, la Voix avait raison. D’autant qu’il n’était pas encore totalement remis du maléfice de l’entrave. Car si Pü réussit à mettre hors d'état de nuire les premiers ennemis arrivés à son contact, il fut vite submergé par une nuée de lames et de pointes. Dans la confusion, il entendit Zunak hurler à ses sbires de ne pas le tuer, qu’il voulait s’en charger lui-même. Cela explique sans doute pourquoi sa poitrine et sa tête furent relativement épargnées, ce qui ne fut pas le cas de ses membres, lacérés de toute part. Lorsque deux lances lui embrochèrent finalement les cuisses, Pü fut contraint de céder et tomba à genoux. L’un des prisonniers, plus téméraire que les autres, en profita pour lui planter sa hache dans le ventre. Un éclair de douleur traversa le corps du Zoraï, dont la vision se troubla. Il avait atteint les limites de son endurance à manipuler la Sève. Il n’était plus en mesure de se soigner. Il aurait dû fuir. Revenir plus tard. Pour le Kami. Pü lâcha son épée, et dans un dernier sursaut, lui jeta un regard. C’est alors que la créature divine entra en convulsions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans une vision dérangeante, un tentacule noir surgit d’elle et transperça d’un coup précis le cœur du porteur de la hache. Puis la masse gonfla et d’autres tentacules suivirent. La confusion s’accentua et les hurlements guerriers se muèrent en cris de panique. Toujours cloué au sol, Pü se débarrassa des lances qui l’entravaient et chercha du bout de ses doigts son épée. Un Fyros s’effondra alors devant lui. Lygridos, le soûlard qu’il avait épargné. Dans sa tête, la Voix lui hurlait quelque chose. Mais Pü ne l’entendait pas. Il était totalement sonné par la boucherie chaotique qu’était devenue de combat. D’autant que le Fyros hurlait lui aussi. De peur et de douleur. Il hurlait la perte de ses jambes, totalement prisonnières du Kami. Ou plutôt de l’ignoble fente bardée de dents qui avait pris forme sur son corps gonflé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Mon garçon, vous devez toucher le Kami ! Il vous le demande ! Ne l’entendez-vous pas ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le toucher ? L’entendre ? Bien que n’étant pas certain de comprendre ce que la Voix voulait lui dire, Pü lui obéit. Il attrapa son épée, s’appuya sur elle pour se relever et enjamba le Fyros, dont les hurlements de douleur s’étaient mués en cris d’agonie. Si la plupart des homins avaient fui la Grand-Place, certains étaient encore présents, dont le jeune Antékami qu’il avait sermonné. Il était aux prises avec un tentacule essayant de l’étrangler. Dépourvu de peur, Pü tendit lentement sa main vers la monstrueuse créature, sans cesser jamais de fixer l’Antékami. Lui était transi de peur. Finalement, il aurait dû le tuer. Sa mort aurait été plus douce. Aussi douce que la fourrure noire du Kami, dont il venait de saisir les poils. Aussi douce et chaude que la vague de Sève qui venait de le traverser. Sur le moment, Pü crut que le Kami était en train de guérir ses blessures. Puis des lignes ambrées étincelantes se superposèrent au masque de l’Antékami. Puis à son corps. Puis à tout ce sur quoi Pü porta son regard. Le Kami, particulièrement, avait troqué sa fourrure noire contre un éblouissant habit de lumière. Confus, le Zoraï le fixa quelques secondes, puis leva la tête. Dans le ciel d’Atys, les racines de la Canopée s’étaient transformées en artères flamboyantes et battantes. Pü les suivit du regard jusqu’à trouver la Grande Montagne, elle aussi gorgée de lumière, et dont la base venait se perdre dans la mer étincelante qu’était devenue la jungle. C’est en baissant le masque qu’il comprit que l’altération touchait avant tout la matière vivante. La Cité de Zoran, et notamment ses bâtiments, rayonnait bien moins que les arbres qui bordaient sa large muraille. Le phénomène s’accentua alors que les éléments les moins brillants de son champ visuel s’effaçaient, profitant aux branches les plus incandescentes du réseau lumineux qu’il distinguait désormais parfaitement. La vision hallucinée s’amplifia lorsque Pü regarda ses pieds. Se rendant compte qu’il était dorénavant capable de voir au travers de la matière, il fut pris d’un terrible vertige et manqua de chuter. Debout sur le vide, il observait de nouvelles artères flamboyantes et battantes, semblables à celles de la Canopée, situées cette fois-ci dans les profondeurs d’Atys. Toutes semblaient irriguer la Jungle de leur chaleur. Et toutes semblaient prendre source au même endroit. Un lieu situé au centre de tout, à plusieurs milliers de kilomètres de là. Un globe palpitant, composé de lumière, plus éblouissant encore que l’astre maudit de Jena. Le cœur étincelant du monde. Ma-Duk. Émerveillé, Pü fixa l’étoile abyssale. Elle lui brûlait les rétines. Puis, un chant liturgique s’éleva. Il était temps pour lui de partir. Temps pour lui de le rejoindre. Alors, Pü bascula en avant et s’enfonça dans le Zo’laï-gong, comme si son corps avait perdu toute consistance. C’est en tout cas l’impression qu’il eut avant de perdre conscience.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
{{NavChap|[[Chapitre I·XVI - Civilisations]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·II - L'interprète]]}}&lt;br /&gt;
{{Portail|La Grande Bibliothèque|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Catégorie:La Guerre Sacrée]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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		<id>https://ru.wiki.ryzom.com/w/index.php?title=II.6&amp;diff=7988</id>
		<title>II.6</title>
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				<updated>2025-03-10T12:43:09Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|FR=&amp;lt;!--Chapitre II·VI - Obsession|FRs=0--&amp;gt;&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.V&lt;br /&gt;
|H=1&lt;br /&gt;
|palette=}}&amp;lt;/noinclude&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''II·VI - Obsession'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&amp;lt;br&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''Jena Year 2484'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrator''|&lt;br /&gt;
A crystalline clink echoed down the wide corridor, soon followed by the pounding of hurried footsteps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;May I help you, Master?&amp;quot;'', a Zoraï dressed in a white overall  said as he pushed open the door to the experiment room, his breath coming in short gasps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Yes&amp;quot;'', Marung replied while releasing the string that worked the bell system and pointing a sharp dagger in his direction, ''&amp;quot;Give me your hand, please.&amp;quot;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Slightly scared, but now accustomed to the sorcerer's whims and aware of the consequences of refusal, the Zorai held out his palm without the slightest hesitation. The blade sliced through his skin with a clean, precise stroke. Marung, holding a bowl with a conical base in his other hand, collected the blood that flowed from the wound. Once this completed, he closed the wound with a simple spell and dismissed the homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
The degrading way in which Marung treated his staff, and more generally all those he deemed unworthy of interest, had a way of exasperating Pü. Although he had joined the sorcerer several weeks earlier, he still hadn't got used to it. Yet he had no regrets about his decision. When Marung had first asked him to follow him, he had accepted without hesitation. After several years of isolation, with no one to say more than a few words to him before running away, Marung was an exception. Not only did he not fear Pü, but he also showed a genuine interest in him and held him in high esteem. Indeed, the sorcerer had never ceased to emphasise the singularity of his constitution, which he had perceived from the moment they met in the Taï-Toon library, and which he believed explained the special bond he shared with the Black Kami. Suspicious at first, Pü had allowed himself to be seduced by his words. For the first time in a long time, he was relieved that someone saw in him something other than a simple harbinger of doom. He was also a little curious: what would the wizard conclude about him, given his undeniable qualifications? Having watched him work several times, Pü had to admit that Marung's science, rituals and other experiments were very advanced. Watching him like this, he had already wondered how far the sorcerer could progress when he reached the age of Grandmother Bä-Bä, many decades from now.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;I'll leave you to it.&amp;quot;'', said Marung to Pü, handing him the dagger after cleaning it with an alcohol solution. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Why didn't you use your own blood?&amp;quot;'', he replied, grabbing the blade and slashing his palm, letting his blood flow into a second bowl similar to the first.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
:''&amp;quot;Because only the blood of a mere human can reveal your superiority.&amp;quot;&lt;br /&gt;
{{WIP}}&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins.&lt;br /&gt;
« Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. »&lt;br /&gt;
Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelle contenu dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et  régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants. Celle-ci était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il aurait autrefois considérés, pour la plupart, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non simplement régie par une Voix et un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, à 2193, soit seulement un an avant les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Voilà ton obsession, ce qui te pousse à avancer. C’est ton désir viscéral d’exterminer la Karavan et ses fidèles, au nom des Kamis. Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao.»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les paroles de Marung touchèrent Pü en plein cœur. Il y a quelques mois, il se voyait encore comme un libérateur, parcourant Atys non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour retrouver les survivants et les protéger des kitins. Pourtant, il n’avait jamais réussi à rassembler qui que ce soit autour de lui. Marung venait de lui faire remarquer, à juste titre, qu’il continuait à prêcher contre la Karavan par simple automatisme, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier, par l’intermédiaire de la Voix, lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. En rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, sans parvenir à devenir le libérateur qu’il avait rêvé d’être, et en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü était devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur sans éclat, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}{{NavChap|[[Chapter II·V - The Provided and the Appointed]]|[[The Sacred War#Table of contents|Table of contents]]|[[Chapter II·VII - To come]]}}&lt;br /&gt;
{{Clear}}&lt;br /&gt;
{{Portal|The Great Library|Zoraï}}&lt;br /&gt;
[[Category:The Sacred War]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

	<entry>
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		<title>II.VI</title>
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				<updated>2025-03-09T15:04:38Z</updated>
		
		<summary type="html">&lt;p&gt;Nilstilar: &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{NavChap|[[Chapitre II·V - Les Fortunés et les Appelés]]|[[La Guerre Sacrée#Table des matières|Table des matières]]|[[Chapitre II·VII - À venir]]}}&lt;br /&gt;
&amp;lt;noinclude&amp;gt;{{Trad&lt;br /&gt;
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|EN=&amp;lt;!--Chapter II·VI - Obsession|ENs=4--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|ES=&amp;lt;!--Capítulo II·VI - Obsesión--&amp;gt;&lt;br /&gt;
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&amp;lt;!--|RU=Глава II·VI - Одержимость--&amp;gt;&lt;br /&gt;
|RU=II.6&lt;br /&gt;
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&amp;lt;center&amp;gt;&amp;lt;span style=&amp;quot;color:purple;font-weight:bold&amp;quot;&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;&amp;lt;big&amp;gt;'''An 2484 de Jena'''&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/big&amp;gt;&amp;lt;/span&amp;gt;&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
{{Quotation|''Bélénor Nébius, narrateur''|&lt;br /&gt;
&amp;lt;!--{{Paragraphes FR|--&amp;gt;Un tintement cristallin se répercuta dans le large couloir, bientôt suivi du martèlement de pas précipités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Puis-je vous aider maître ? lança un Zoraï vêtu d’une combinaison blanche en poussant la porte de la salle d'expérimentation, le souffle court.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, répondit Marung en relâchant la ficelle qui actionnait le système de cloches, puis en pointant une dague effilée dans sa direction. Donne-moi ta main s’il te plaît. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Légèrement apeuré, mais désormais accoutumé aux caprices du sorcier et conscient des conséquences d’un refus, le Zoraï tendit sa paume sans la moindre hésitation. La lame trancha sa peau d’un geste net et précis. Marung, tenant un bol au fond conique dans son autre main, y récolta le sang qui coulait de la plaie. Une fois sa tâche accomplie, il referma la blessure d’un simple sort et congédia l’homin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La manière dégradante dont Marung traitait son personnel, et plus généralement tous ceux qu’il jugeait indignes d’intérêt, avait le don d’exaspérer Pü. Bien qu’il ait rejoint le sorcier depuis plusieurs semaines, il ne s’y était toujours pas habitué. Pourtant, il ne regrettait pas sa décision. Lorsqu’au cours de leur première rencontre Marung lui avait proposé de le suivre, il avait accepté sans hésiter. Après plusieurs années d’isolement, sans personne pour lui adresser plus de quelques mots avant de le fuir, Marung était une exception. Non seulement il ne craignait pas Pü, mais il manifestait également un véritable intérêt à son égard et le tenait en haute estime.&lt;br /&gt;
En effet, le sorcier n’avait cesser de souligner la singularité de sa constitution, qu’il avait perçue dès leur rencontre dans la bibliothèque de Taï-Toon, et qui expliquait selon lui le lien si singulier qu’il partageait avec le Kami Noir. D’abord méfiant, Pü s’était laissé séduire par ses paroles. Pour la première fois depuis longtemps, il était soulagé que quelqu’un perçoive en lui autre chose qu’un simple présage de malheur. Puis, il nourrissait également une certaine curiosité : qu’allait conclure le sorcier à son sujet, lui qui avait des qualifications indéniables ? Après l’avoir observé plusieurs fois travailler, Pü devait bien admettre que la science, les rituels, et autres expériences de Marung étaient très avancées. En l'observant ainsi, il s'était déjà demandé jusqu’où le sorcier pourrait progresser en atteignant l’âge de Grand-Mère Bä-Bä, dans bien des décennies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te laisse faire, dit Marung à Pü, en lui tendant la dague après l’avoir nettoyée avec une solution alcoolisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pourquoi ne pas avoir utilisé ton propre sang ? répondit-il en saisissant la lame pour s’entailler la paume, laissant son sang couler dans un second bol semblable au premier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Car seul le sang d’un simple homin peut révéler en quoi tu es supérieur. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü leva les yeux au ciel. Chez Marung, cette condescendance n’était pas comportement instinctif, mais attitude délibérée : le sorcier saisissait chaque occasion pour rappeler qu’il se considérait comme quelqu’un d’important. Pü, à l’inverse, n’avait jamais été à l’aise avec l’idée de se placer au-dessus des autres. S’il avait tenté de le faire ces derniers mois, c’était uniquement pour convaincre les survivants qu’il avait croisé de le suivre, et ses efforts s’étaient invariablement soldés par des échecs. Là où Pü aurait tout donné pour vivre et mourir dans la souche d’arbre-ciel qui l’avait vu naître, entouré des siens et loin du poids de la prophétie, Marung, lui, n’avait jamais cessé d’aspirer à devenir quelqu’un de grand. Au fil des semaines passées ensemble, Pü avait appris qu’avant d’être le disciple le plus prometteur du Grand Sage Min-Cho, Marung avait grandi dans une famille influente, appartenant à l’élite culturelle et spirituelle de Zoran, et comptant parmi ses ancêtres d'illustres Zoraïs. Repéré très tôt par le Conseil des Sages, Marung s’était rapidement imposé comme une figure prometteuse, doté du potentiel requis pour rejoindre un jour le Conseil des Sages, voire même prétendre au titre prestigieux de Grand Sage de la Théocratie. Et si la chute de la civilisation Zoraï et la fuite précipitée de l’oligarchie de Zoran avaient mis un terme aux ambitions politiques de Marung, le sorcier semblait désormais poursuivre d’autres desseins.&lt;br /&gt;
« Merci encore pour ta patience, reprit-il en plaçant avec soin les deux bols sur un trébuchet posé sur la table de manipulation qui leur faisait face. J’aurais aimé te montrer cela plus tôt, mais, comme tu as pu le constater, mes obligations sont nombreuses : entre mes travaux de recherche, la gestion de l’île et mes nombreux voyages à la Grande Bibliothèque de Taï-Toon, je ne sais plus où donner de la tête. Le rituel que je vais effectuer n’est pas particulièrement complexe, mais il repose sur une compréhension nouvelle de la Sève. Il a été mis au point il y a seulement quelques années et était encore inconnu du grand public avant la chute de la Théocratie. »&lt;br /&gt;
Marung marqua une pause pour vérifier le poids des bols. Il retira une petite quantité de sang du plus lourd, ajustant avec précision son remplissage jusqu’à ce que les deux récipients affichent un poids parfaitement identique, puis releva le masque une fois satisfait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Bien, je vais pouvoir commencer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Posant le premier bol devant lui, il ouvrit ensuite une longue boîte d’où il sortit trois objets : deux petites sphères et une tige façonnées dans le même matériau grisâtre. Probablement de l’os. Les trois pièces étaient ornés d’idéogrammes zoraïs finement tracés. Avec une précision cérémonielle, Marung plaça une des deux sphères au centre du premier bol et attendit patiemment que la surface du sang qu’il contenait se stabilise. Il introduisit ensuite la tige dans le bol et la fit glisser le long du bord en un mouvement circulaire, maîtrisé et régulier. Peu à peu, un tourbillon commença à creuser la surface du liquide. Tandis que le mouvement gagnait en intensité, le sorcier commença à psalmodier une stance quasi inaudible. Ses intonations semblaient résonner avec la sphère, qui ralentit progressivement avant d’inverser son sens de rotation. Au fil des secondes, la teinte grisâtre de la sphère vira lentement au rouge profond, tandis que sa surface prenait une apparence cristalline et semblait légèrement s’épaissir. Finalement, le sorcier acheva son incantation et plongea une cuillère dans le bol pour en retirer la sphère. Elle avait légèrement grossi et arborait une robe écarlate scintillant sous la lumière de la pièce, comme si une partie du sang s’était vitrifiée autour de celle-ci. Marung la souleva alors à hauteur du masque de Pü et la maintint juste devant ses yeux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voilà la part de particules spirituelle contenu dans le sang de ce dévoué subordonné. Un Zoraï comme les autres... Un Fortuné. Bien loin de ce que je vais te montrer maintenant. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung nettoya soigneusement la baguette avec la même solution alcoolisée qu’il avait utilisée pour désinfecter la dague, puis l’essuya avec soin. Une fois celle-ci propre, il plaça la seconde sphère au centre du bol contenant le sang de Pü. Reprenant le même rituel, il fit glisser la baguette le long du bord du récipient, imprimant le même mouvement circulaire et  régulier, et prononçant la même stance. Lorsque la rotation de la sphère s’inversa, Pü remarqua une différence frappante : la sphère tournait plus rapidement que la précédente et semblait grossir à vue d’œil. Quand le sorcier eut finalement terminé, il retira du bol un orbe écarlate bien plus imposant que celui produit par la première. Sans un mot, il tendit la cuillère à Pü, qui la récupéra précautionneusement pour examiner l’orbe de plus près.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Rien à voir, n’est-ce pas ? Tu es un Appelé. Donne-le moi, je vais le peser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü observa le petit objet un instant de plus avant de rendre la cuillère à Marung. Après avoir délicatement essuyé les deux orbes avec un tissu propre, il les plaça sur la balance pour en comparer le poids. La différence était flagrante. Celui de Pü était nettement plus lourd.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Qu’est ce que cela t’inspire ? » lança-t-il à Marung.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ignorant la question, le sorcier saisit le cube d’ambre qui ne le quittait jamais, actuellement posé sur la table de manipulation. En observant son masque et en voyant son regard se perdre dans les reflets orangés de l’objet, Pü comprit aussitôt que Marung était en train d’y graver magiquement ses pensées. Respectueux de ce moment de concentration, il se tut pour ne pas troubler le processus. Une fois l’inscription achevée, le sorcier reposa le cube et se tourna calmement vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce que cela m’inspire ? Pas grand-chose. Comme prévu, ton sang est bien plus riche en particules spirituelles que celui d’un simple homin. En réalité, je voulais simplement te montrer quelque chose qui, pour l’instant, échappe encore à ta perception. Une chose que tu seras capable de ressentir par toi-même, une fois que tu maîtriseras mieux kami’o liang. Si tu le souhaites, je peux t’aider à en accélérer l’éveil. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
“Kami’o liang”, littéralement “ouïe kamique”, désignait, selon Marung, le nouveau sens que Pü avait développé après la bénédiction du Kami Noir. Un don que Marung connaissait bien, pour l’avoir lui-même reçu peu après la pousse précoce de son masque. La première fois que Marung avait nommé ce don avait donné lieu à une discussion que Pü avait jugée fort intéressante. En effet, alors que le sorcier disait avoir l’impression d’entendre la Sève couler, Pü, pour sa part, avait l’impression de la visualiser. Pour lui, “kami’o liang” était plutôt “kami’o kai”, soit la “vision kamique”. Marung, qui avait déjà croisé une poignée d’autres Zoraïs bénis par les Kamis — dont la plupart siégeaient au Conseil des Sages — n’avait pas été surpris de constater que Pü ne vivait pas ce don comme lui-même le vivait. Selon Marung, certains d’entre eux, même, ne voyaient ni n’entendaient la Sève, mais la ressentaient de manière plus abstraite, sans correspondance avec les sens usuels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord agréablement surpris par la proposition d’aide de Marung — une première, venant de lui, habituellement si réticent à partager son savoir —, Pü ne tarda pas à soupçonner une intention sous-jacente. Il se demanda si Marung ne cherchait pas simplement à détourner la conversation, peut-être pour dissimuler des informations qu’il aurait tirées du rituel qu’il venait d’accomplir, mais qu’il préférait garder pour lui. Désireux de l’amener à se dévoiler davantage, Pü se rappela aussitôt qu’insister risquait de le braquer, compte tenu de la nature méfiante du sorcier. Il choisit donc d’accepter sa proposition et de jouer le jeu, au moins pour l’instant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci de te proposer de m’aider. Je pense effectivement que tes connaissances pourrait me permettre d’affiner certains des apprentissages que le Kami Noir m’a enseignés. Son pouvoir n’a d’égal que sa difficulté à communiquer clairement avec moi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je comprends bien ce que tu veux dire, dit Marung avec un sourire. Les Kamis sont très peu loquaces. Mais j’espère que tu réalises la chance que tu as eue de passer trois années entières seul avec l’un d’entre eux pour t’entraîner. J’ai moi aussi eu l’occasion de recevoir des enseignements de Kamis, invoqués par les Sages lors de certaines occasions, mais toujours pour des périodes bien plus courtes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui, je mesure ma chance. J’ai appris énormément en trois ans, même si je n’ai pas encore ton niveau de maîtrise dans l’art de manipuler la Sève. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü jouait volontairement sur la corde sensible de Marung : le sentiment de sa propre valeur Bien que les deux Zoraïs aient naturellement adopté le tutoiement, il savait qu’il devrait maintenir une certaine déférence aussi longtemps qu’il resterait sur l’île du sorcier. Marung, dans un geste qui se voulait humble, agita légèrement la main avant de faire glisser délicatement les orbes rougeâtres dans l’une des poches de sa combinaison mauve. Pü réprima l’envie de lui demander s’il pouvait récupérer le sien, préférant ne pas compromettre le rapprochement qui semblait s’esquisser. Il décida plutôt de poursuivre la conversation, convaincu qu’il aurait l’occasion de lui faire la demande un autre fois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« D'ailleurs, même si ma vision kamique n’est pas encore complètement éveillée, au point de pouvoir distinguer les homins entre eux, il m’a quand même permis de faire certaines observations. Je ne pense pas t’apprendre grand chose, mais j’aimerais quand même en discuter avec toi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, après s'être débarrassé du reste de sang contenu dans les bols, s'était attelé au nettoyage des récipients et de sa table de travail. D'un geste, il invita Pü à poursuivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En observant les formes de vie qui peuplent la Jungle, j’ai distingué plusieurs grandes catégories, continua Pü. Elles diffèrent par la manière dont la Sève circule dans leur corps : les Kamis présentent un flux extrêmement dense, la flore et les animaux un flux dense, les homins et les kitins un flux relativement peu dense, tandis que les agents de la Karavan sont dépourvus de flux. Deux choses m’ont frappé : premièrement, le fait que les homins n’aient pas un profil plus proche de celui des Kamis, et deuxièmement, que les kitins affichent un flux si similaire au nôtre. Je suppose que tu as déjà constaté ces différences ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tout à fait, répondit Marung en se retournant vers lui. En ce qui concerne les homins, je t’apprendrai même que le flux de Sève varie également selon leur race, ainsi que certaines de leurs caractéristiques individuelles. C’est une nuance que tu pourras percevoir toi aussi, quand tu seras suffisamment expérimenté. Pour autant, si tu as remarqué cela, c’est que tu maîtrises déjà bien ton nouveau sens. »&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un bref instant, comme s’il cherchait ses mots, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais être honnête, souffla-t-il, une lueur énigmatique brillant dans les fentes oculaires de son masque. J’ai une hypothèse à propos du sujet que tu viens d’évoquer. Une hypothèse qui déplaît autant au Conseil des Sages de Zoran qu’au Collège Royal et à l’Église de la Lumière de Matia. Aucun d’eux ne voudrait qu’elle soit exprimée. Les Zoraïs préfèrent croire que les homins sont des créations immaculées des Kamis, tandis que les Matis tiennent à l’idée qu’ils n’ont aucun lien avec eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier s’avança vers la porte, adressant à Pü un regard qui l’invitait à le suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Pourtant, je suis convaincu que la vérité se situe quelque part entre ces deux visions, continua-il. Oui, l’origine des homins est sans doute liée aux Kamis. Mais je ne pense pas que nous soyons leur création pure, à l’image des plantes ou des animaux par exemple. Nous sommes différents, et nous partageons cette différence avec les kitins. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’arrêta un instant, scrutant Pü avec attention. Il maîtrisait l’art du silence comme une arme rhétorique, jouant sur le rythme et tentant de jauger l’impact de ses paroles volontairement énigmatiques sur son interlocuteur. Mais Pü, habitué à ce qu’il qualifiait d’effets de manche, resta parfaitement impassible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et pour le prouver, je compte tirer parti du malheur qui nous a frappés il y a trois ans de cela. Suis-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ouvrit la porte et s’engagea dans le couloir, Pü sur ses talons. Tous deux empruntèrent plusieurs bifurcations dans le dédale de passages. Ce lieu, que le sorcier s’était approprié après la chute de la Théocratie, était autrefois l’un des nombreux lao-gong disséminés à travers le pays, ces temples dédiés à la guérison, dont celui-ci avait pour vocation particulière de soigner les homins souffrant d’une rupture dans l’harmonie de leurs particules spirituelles. Ce déséquilibre, qui perturbait la manipulation de la Sève et, par conséquent, la pratique de la magie, pouvait, dans les cas les plus graves, engendrer des maladies dégénératives réduisant considérablement l’espérance de vie des homins. Marung, qui avait intégré ce temple quelques années avant le début de l’essaimage des kitins, rejoignant ainsi son grand frère déjà en poste, tenta de protéger les lieux lorsque la horde déferla sur la Jungle. Grâce à son emplacement insulaire, l’endroit avait échappé aux premiers assauts, permettant aux défenseurs de résister plusieurs jours. Cependant, une attaque aérienne massive finit par briser leur ligne de défense, emportant de très nombreuses vies, dont celle de son frère.&lt;br /&gt;
Le déroulé des événements qui avaient suivi demeurait flou. Pü n’était toujours pas certain de la manière dont le sorcier avait réussi à s’imposer comme le chef d’une petite communauté de survivants. Celle-ci était composée à la fois d’anciens travailleurs du temple ayant échappé à la catastrophe, et de Zoraïs venus de l’extérieur : principalement d’ex-soldats, de guerriers tribaux et de bandits rescapés, qui avaient fini par devenir des mercenaires au service du sorcier. Pü ne savait pas non plus ce qu’étaient devenus les patients du temple, ni si tous avaient péri durant l’assaut. Les rares personnes encore présentes depuis l’époque précédant l’essaimage, autrefois collègues de Marung, se montraient peu loquaces. Pü soupçonnait qu’elles avaient reçu l’ordre de garder le silence, et il devinait que la prise de pouvoir du sorcier dissimulait un certain nombre de secrets. Le seul fait indéniable était que, trois ans après ces événements, Marung dirigeait une cinquantaine d’individus entièrement dévoués à sa personne. Sans patient à soigner, le sorcier avait transformé le temple en un immense laboratoire, où certains accès étaient rigoureusement surveillés. Notamment celui du niveau inférieur, enfoui dans les profondeurs de la petite île, dont l’entrée demeurait strictement interdite, et dont seul Marung possédait les clés. Saisissant une lanterne à lucioles posée sur un petit meuble, puis déverrouillant la lourde serrure de la porte, le sorcier incita son invité d’un geste à le précéder dans l’escalier qui s’enfonçait devant eux. Pü franchit le seuil sans hésiter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’alors, la Voix n’avait cessé d’exprimer à Pü la méfiance qu’elle éprouvait envers Marung. Elle lui avait d’ailleurs conseillé de taire sa propre existence. Malgré cette prudence et la méfiance qu’il partageait en partie, Pü ne craignait pas que Marung puisse s’en prendre à lui directement. Certes, le sorcier était un mage bien plus expérimenté que lui, et ses sorts les plus puissants auraient pu le tuer d’un seul coup. Cependant, au corps à corps, Pü était convaincu qu’il aurait facilement l’avantage. Marung n’était pas un soldat, et il ne s’en cachait pas. Son corps mince et dépourvu de muscles en était la preuve évidente. Le précédant de peu dans l’escalier, il entama la descente avec calme, l’observant continuellement à l’aide de sa vision kamique et veillant à ne jamais le distancer. Leurs pas résonnaient faiblement sur les marches taillées dans l’écorce, tandis que la température chutait progressivement. Arrivé dans un profond et large couloir, Marung reprit la tête, avançant d’une foulée assurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette partie du temple est interdite d’accès. C’est l’endroit où se tiennent mes expériences les plus confidentielles… et aussi les plus dangereuses. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout en suivant Marung, Pü tenta d’identifier le contenu des pièces adjacentes. Une porte, en particulier, attira son attention. Derrière celle-ci, il perçut quatre flux disjoints de Sève, correspondant à quatre homins vivants et a priori allongés. Intrigué, il ralentit. Marung s’arrêta alors net, et se retourna lentement, une lueur froide dans le regard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’invite généreusement au cœur de ma maison, et voilà que tu écoutes aux portes ? Ce n’est pas très respectueux, Pü Fu-Tao. Ces portes sont closes pour de bonnes raisons. Derrière celle-ci, par exemple, se trouvent quatres homins gravement malades et contagieux, que je tente de guérir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ton devint plus dur, presque glacial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Alors, vas-tu te montrer capable de respecter mes règles et continuer à me suivre sans mettre ton masque partout, ou préfères-tu que nous remontions tout de suite ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il restait finalement des patients dans ce temple ? Uniquement au sous-sol ? Alors que tout indiquait qu’il n’y en avait plus ? Pü restait sceptique. Pour autant, il devait reconnaître que Marung n’avait pas tort de critiquer ses manières. Après tout, s’il avait envisagé qu’il pourrait être pris sur le fait, il se serait sans doute retenu d’utiliser sa vision kamique, preuve qu’il était conscient d’agir de manière discutable. D’autant plus que le sorcier lui avait manifesté une certaine confiance en l’invitant à le suivre dans un lieu aussi hautement privé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu as raison, je te présente mes excuses. J’ai agi sans réfléchir. Tes travaux éveillent souvent ma curiosité, mais il n’y avait aucune malveillance dans mon geste. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung acquiesça en silence avant de reprendre sa marche. Pü le suivit, s’abstenant cette fois de tenter de deviner ce qui se trouvait derrière les autres portes qu’ils longeaient. Il préféra concentrer son attention sur celle devant laquelle Marung venait de s’arrêter, et dont il était désormais occupé à déverrouiller la serrure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière, Pü découvrit une pièce sobrement éclairée, dominée par des tables de manipulation encombrées d’instruments et de récipients de tailles variées. Le long d’un mur, plusieurs baignoires zoraïs fabriquées en taleng – cette plante aux tiges vertes, creuses et lignifiées, abondante dans les jungles – étaient soigneusement alignées. Traditionnellement utilisées pour les bains rituels ou médicinaux, elles semblaient parfaitement à leur place dans ce temple. Marung invita Pü à entrer, et celui-ci s’avança lentement, intrigué par ce qu’il souhaitait lui montrer. En s’approchant des baignoires, il remarqua bientôt un léger mouvement à la surface du liquide contenue dans l’une d’entre elles. Intrigué, il se pencha.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un geste rapide, Pü dégaina ses dagues et bondit en arrière, se positionnant face à Marung, loin des bassins. Le sorcier laissa échapper un rire et leva les mains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Allons, allons ! La petite bête ne va pas manger la grosse, Pü Fu-Tao.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Petites ? Ces larves sont gigantesques ! Ce sont des larves de kitins, n’est-ce pas ? Comment as-tu réussi à t’en procurer ? Tu es parvenu à t’introduire dans un nid ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier haussa légèrement les épaules tout en s’approchant des baignoires sans la moindre crainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tout dépend de ce que tu appelles un &amp;quot;nid&amp;quot;. En réalité, il existe deux types de nids. Il y a les immenses nids, appelés kitinières par la Karavan, qui abritent des milliers d’individus, et qui sont gouvernés par une reine. Ces lieux sont imprenables sans une armée conséquente de soldats parfaitement formés. Mais il existe aussi des nids plus petits, sans reine. Je ne suis pas encore certain de leur utilité, mais ils semblent être des sortes d’avant-postes. Toujours est-il qu’ils sont bien plus accessibles. Ces larves viennent de ce type de nid.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et que fais-tu avec des larves ? Tu espères les faire grandir ? lança Pü en abaissant ses armes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour le moment, ce n’est pas dans mes plans, affirma Marung avec un sourire énigmatique. Ces larves là m’intéressent uniquement pour leurs cellules. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, comme pour s’assurer que Pü suivait, puis continua sur un ton professoral.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sais-tu ce qu’est une cellule ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je sais que les animaux et les plantes sont constitués de cellules, et que ces cellules sont elles-mêmes composées de particules matérielles et spirituelles, répondit Pü en s’avançant à son tour vers le bassin. Ce savoir a été transmis à l’hominité par les Kamis. Pour le reste, j’ai cru comprendre que nous étions encore loin de pouvoir identifier précisément ces particules, ainsi que leur éventuelle composition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– En vérité, c’est plutôt la Karavan qui a transmis ce savoir aux homins, précisa Marung en jetant un regard appuyé à Pü, conscient du caractère délibérément provocant de son affirmation. Mais pour le reste, tu as raison. Comme je l’ai suggéré tout à l’heure, je suis convaincu que les kitins et les homins partagent quelque chose d’unique. Une caractéristique que les autres espèces vivantes d’Atys ne possèdent pas, probablement liée aux particules physiques plutôt qu’aux spirituelles, et qui, selon moi, trouve son origine chez la Karavan. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung posa une main sur le rebord de la baignoire, observant les grosses larves blanchâtres qui ondulaient paresseusement dans le liquide épais. Il gardait le silence, guettant la moindre réaction de Pü. Il savait parfaitement que la tribu du jeune zoraï vouait une haine viscérale à la Karavan, et que suggérer un lien aussi fondamental entre cette dernière et les homins risquait de provoquer chez lui une colère froide. Mais à sa grande surprise, le Masque Noir ne réagit pas. Alors il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« À défaut de ne pas avoir encore pu ausculter un agent de la Karavan, j’ai désormais accès à du matériel biologique provenant de kitins. Grâce à des expériences comparatives, empiriques mais minutieuses, j’espère pouvoir étayer mon hypothèse. Si je parviens à identifier la singularité que nous partageons avec les kitins, ce sera une avancée majeure dans notre compréhension de ce qui nous lie à la Karavan, et de ce qui nous différencie des Kamis. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Subitement, Pü rengaina ses armes et se dirigea vers la sortie. S’il avait tenté de garder son calme, entendre Marung comparer les homins — et donc sa propre famille — aux kitins, responsables de leur massacre, puis affirmer que la Karavan était derrière la création des homins, fit naître en lui un profond sentiment de dégoût.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans vouloir te manquer de respect, je pense que tu te trompes, asséna-t-il d’un ton sec. Les homins sont de pures créations des Kamis, comme tous les êtres vivants qui foulent Atys, à l’exception de la Karavan, qui n’est qu’un dangereux parasite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung sourit derrière son masque, satisfait d’avoir percé l’armure émotionnelle de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et comment expliques-tu ce que tu as vu, et ce que j’ai entendu ? répliqua-t-il en croisant les bras. Le fait que la Sève nous traverse d’une manière si proche de celles des kitins, et qu’elle ne traverse pas les Agents de la Karavan ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Mais si tu veux vraiment connaître l’origine des homins, j’accepte de te prêter le cube d’ambre qui présente Ma-Duk et le Culte Noir que ma tribu lui vouait. J’espère que cela te permettra de te rendre compte que tu te trompes. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éclata d’un rire dérangeant, qui résonna jusque dans le couloir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quelle certitude ! Cela ne te ressemble pas. Écoute, Pü Fu-Tao, j’accepte avec grand plaisir. J’ai même hâte de déchiffrer cela ! J’espère être autant convaincu que tu sembles l’être. Pour te remercier, une fois que j’aurai terminé l’étude de ton cube d’ambre, je te propose de te transmettre certains de mes enseignements. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son ton, Marung n’était pas ironique. Pü savait que le sorcier convoitait les secrets de sa tribu, une envie qu’il n’avait jamais cherché à dissimuler et qu’il avait exprimée à plusieurs reprises. En fin manipulateur qu’il était, peut-être même que cette discussion sur la Karavan n’était pour lui qu’un stratagème de plus pour inciter Pü à lui prêter enfin son cube d’ambre. Jusqu’alors, celui-ci s’y était toujours refusé. Il rejetait la violence inhérente aux préceptes du Culte Noir de Ma-Duk et jugeait que le cube ne contenait rien de véritablement utile. Pour lui, son contenu relevait davantage d’un fardeau que d’une ressource, en particulier les parties traitant des anciens préceptes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais il y avait pire que les croyances de sa tribu. Il y avait les kitins et la Karavan. Les premiers avaient exterminé l’hominité, annihilant des civilisations entières dans leurs essaimages implacables, et la seconde corrompait l’esprit et le cœur des homins depuis toujours, les transformant en soldats dociles, complices de la lente destruction d’Atys, pillant ses ressources, altérant la nature, et traquant les Kamis sans relâche.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü ne pouvait concevoir que les homins aient quoi que ce soit en commun avec de tels fléaux. Ou plutôt, il ne voulait pas.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette croyance-là, il était prêt à l’assumer.&lt;br /&gt;
&amp;lt;center&amp;gt;[[file:Sep-chap-2-3-8.png|40px]]&amp;lt;/center&amp;gt;&lt;br /&gt;
Pü entra dans la réserve, prenant soin de laisser la porte grande ouverte, permettant au vent qui balayait les côtes de l'île de s'engouffrer dans la vaste pièce. Certes, son pouvoir lui offrait un avantage indéniable, et il aurait sans aucun doute été plus juste de s’abstenir de l’utiliser. Ne pas suivre les règles du jeu n’était pas correct. Il se souvenait encore de ce jour, enfant, où son frère l’avait surpris en train de regarder à travers ses doigts alors qu’il était censé le chercher après lui avoir laissé le temps de se cacher. Niî lui avait reproché sa tricherie. Pourtant, quelques années plus tard, Pü avait découvert que son frère s’amusait lui aussi à contourner les règles, prétextant que cela rendait le jeu plus intéressant, en y ajoutant tension et fausses surprises. Pü n’avait jamais été convaincu par cette justification. Pas jusqu’à aujourd’hui, du moins.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nonchalamment, il passa entre plusieurs caisses, dont celle derrière laquelle Nung se dissimulait. Ouvrant le couvercle, il fit mine de chercher l’enfant à l’intérieur tout en observant, à travers le bois, l’absence de mouvement de ses poumons, signe qu’il était en train de retenir sa respiration. Il fouilla la caisse pendant plusieurs secondes, prolongeant délibérément l’instant, avant de faire demi-tour au moment où Nung commençait à manquer d’air. Il se dirigea alors vers un autre coin de la pièce, le plus encombré et éloigné de la porte, afin d’offrir une échappatoire à l’enfant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier, hurlant de rire, se précipita vers la sortie, ravi d’avoir réussi à tromper son partenaire de jeu. Pü, qui avait imaginé que l’enfant tenterait une sortie plus discrète, leva les yeux au ciel. En même temps, cela montrait qu’il était différent de lui. Qu’il n’avait pas été, comme lui, conditionné à réagir en toutes circonstances comme un soldat. Ce qui, au fond, était une excellente chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je t’aurai la prochaine fois, Nung ! J’arrive ! » cria Pü une fois sorti à l’air libre, suivant le petit Zoraï jusqu’à la limite de sa perception kamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier venait de s’engouffrer dans l’une des entrées du temple qui trônait au centre de la petite île : une petite pyramide à base carrée, semblable à la multitude de temples éparpillés dans le pays, et plus particulièrement sur les îles du Lac aux Temples, qui portait bien son nom.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dirigeant vers le temple, Pü croisa plusieurs mercenaires de Marung. Certains étaient absorbés par des jeux de pions, tandis que d'autres partageaient un repas, assis en tailleur autour de tables rudimentaires installées devant des tentes de fortune. Non loin, d'autres Zoraïs, debout, scrutaient le ciel avec attention, à l’affût d’une éventuelle menace. Si certains, moins superstitieux et désormais habitués à sa présence, le saluèrent, d’autres évitèrent soigneusement de croiser son masque. Pü répondit aux quelques saluts avec un plaisir sincère. Après plusieurs années de solitude, et malgré une relation parfois conflictuelle avec Marung, vivre en société lui avait fait le plus grand bien. Une société composée d’individus qu’il aurait autrefois considérés, pour la plupart, comme des mécréants, mais une société d’homins, malgré tout, et non simplement régie par une Voix et un Kami Noir. Si ce dernier n’était pas réapparu depuis l’altercation à la bibliothèque, la Voix, bien que très discrète, était toujours présente. Par moments, Pü s’inquiétait de cette absence relative et se sentait coupable de moins la solliciter. Pourtant, elle l’avait rassuré : c’était l’ordre naturel des choses. Elle se disait heureuse de le voir renouer avec d’autres homins, notamment avec Nung, dont l’innocence semblait l’avoir apaisée. Il était vrai que les pensées suicidaires de Pü étaient désormais rares, presque inexistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, l’influence de Marung sur l’enfant restait une source d’inquiétude pour la Voix. Le sorcier, souvent sévère, exigeait de “son trésor” des efforts considérables, l’incitant à étudier avec ardeur malgré son jeune âge et à perfectionner sans relâche sa maîtrise de la Sève. Plus inquiétant encore, il semblait façonner méthodiquement la personnalité de Nung, modelant ses aspirations et même ses émotions pour qu’elles s’accordent parfaitement à ses propres idéaux. Pü ne pouvait s’empêcher de percevoir une douleur non guérie derrière cette attitude. Marung, qui avait perdu son grand frère lors de l’assaut des kitins, était peut-être animé par un désir farouche d’éviter que l’histoire ne se répète. Il cherchait peut-être à forger son frère adoptif en un être aussi intelligent que puissant, capable de faire face aux pires épreuves. Une hypothèse difficile à confirmer, le sorcier refusant catégoriquement d’évoquer son frère disparu.&lt;br /&gt;
Lorsque Pü passa devant le Zoraï gardant l’entrée du temple où Nung s’était engouffré, chargé de ne laisser passer que les personnes autorisées, Marung surgit justement d’un escalier. Il s’avança et tendit un cube d’ambre. Le cube d’ambre que Pü lui avait prêté deux semaines plus tôt. Ce dernier tendit le bras pour le récupérer, mais le sorcier retira aussitôt le sien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Merci encore de me l’avoir prêté. Ce fut très intéressant. Aurais-tu quelques instants à me consacrer pour que nous en discutions, avant que je te rende ton bien ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oubliant Nung, Pü acquiesça et emboîta le pas à Marung, qui monta l’escalier en direction d’une pièce privée dédiée à ses moments de lecture, dont les murs étaient tapissés d’étagères à cubes d’ambre. Au centre était disposée une table basse entourée de coussins moelleux et recouverte d’un drap brodé aux motifs complexes, retombant gracieusement jusqu’au sol. Marung posa le cube d’ambre au centre de celle-ci. Comme Pü l’avait remarqué à plusieurs reprises, le sorcier s’accordait un luxe qu’il n’offrait qu’à une poignée de privilégiés parmi sa communauté. Pü, pour sa part, avait toujours préféré le confort simple de la cabane qu’il s’était construite au sommet d’un dorao, sur la côte nord de l'île. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung l’invita à s’installer et saisit par son anse un pot à bec verseur, allongé et finement ouvragé, dont la surface lisse était délicatement gravée de motifs représentant des volutes végétales. Il remplit deux petits bols de chaï, cette infusion ambrée au parfum riche et épicé, mélange ancestral de feuilles séchées, d’écorces et d’épices. Marung lui tendit l’un des bols fumants avant de s’asseoir en face de lui. Glissant ses jambes sous le drap, il reprit la conversation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Avant tout, je ne compte pas aborder le sujet du Culte Noir de Ma-Duk et de ses préceptes, mais plutôt échanger avec toi sur votre vision de la genèse d’Atys. Mon objectif n’est pas d’épiloguer sur nos points de désaccord, mais plutôt de mettre en avant ce que j’ai trouvé intéressant. Cela te convient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Vas-y, je t’écoute. » répondit Pü en portant le petit bec du bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’arôme de la boisson, à la fois doux et corsé, exhalait des notes de fleurs sauvages et de sous-bois luxuriants, rappelant la richesse olfactive de la Jungle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Pour commencer, j’ai trouvé intéressant que ta tribu date la naissance du Kami Suprême, que vous appelez Ma-Duk, le Grand Géniteur, à 2193, soit seulement un an avant les premières traces de l’Histoire homine dont nous disposons. Pour ma part, j’imaginais plutôt que notre Histoire remontait à une époque bien plus ancienne, oubliée ou perdue pour des raisons qui nous échappent. Enfin, bref. Si j’ai bien compris, pour vous, Atys est le corps et Ma-Duk l’esprit. Et, selon vos croyances, le corps ne serait pas né en même temps que l’esprit, mais aurait toujours existé dans ce que vous appelez Ma-Kyo, le Grand Vide. C’est l’arrivée de la Karavan qui aurait poussé Ma-Duk à s’éveiller pour la première fois, afin de contenir la menace qu’elle représentait. Pour se défendre, il aurait créé les homins et les Kamis, ces derniers ayant pour rôle de guider les premiers. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sorcier marqua une pause, attendant que Pü le corrige éventuellement sur son résumé, puis reprit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce qui m’a le plus étonné dans ce récit, c’est à quel point vous évoquez souvent la Karavan tout en négligeant de vous attarder sur son origine. Vous la décrivez comme une horde de démons originaires d’un monde lointain, dirigée par Jena, une entité cosmique rayonnante dont la lumière tentatrice rappelle celle de l’Astre du Jour, et qui cherche à s’approprier tout ce qui pourrait avoir de la valeur dans le Grand Vide. Mais cela s’arrête là. Vous ne formulez aucune hypothèse sur ce monde lointain, sur la Karavan ou sur Jena elle-même. D’où viennent-ils ? Qui est Jena, que vous considérez vous-même comme une déesse, et qui, selon vos propres croyances, serait bien plus ancienne que Ma-Duk ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung but une petite gorgée de chaï, puis, sans attendre de réponse à ces questions qui n'étaient réellement destinées qu'à lui-même, il continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sur ce point précis, par exemple. J’étais persuadé que vous possédiez votre propre calendrier, alors que finalement, vous avez adopté le calendrier de Jena partagé par toutes les nations mais transmis par la Karavan aux homins, et cela sans jamais le questionner. Or, l’un des rôles principaux d’un calendrier est de retracer les grands événements du passé. Ce calendrier attribuerait ainsi une histoire de presque 2500 ans à la Karavan, ou au moins à Jena, un temps démesuré en comparaison de l’éveil de Ma-Duk et de l’apparition des homins, que vous datez d’à peine 300 ans. Pourquoi adopter l'idée d'un ennemi aussi ancien tout en restant si flou et mystérieux sur ses origines, alors que vous avez imaginé avec précision l’éveil de Ma-Duk, ainsi que la naissance des premiers homins et des Kamis ? Cela manque de cohérence. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü but une gorgée de chaï puis reposa le bol sur la table. Si Marung avait commencé par dire qu’il ne souhaitait pas s’attarder sur leurs points de désaccord, il venait pourtant d’affirmer que les croyances de sa tribu n’avaient aucun sens. Le sorcier restait ainsi définitivement fidèle à lui-même. Prenant quelques secondes pour réfléchir à sa réponse, Pü se lança finalement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu utilises les termes “imaginé” et “cohérence”, comme si tu parlais d’une œuvre de fiction. Mais ce n’est pas une histoire inventée. Ce que tu as lu nous a été transmis tel quel par les Kamis, et c’est ainsi que nous l’avons consigné, sans rien omettre ni ajouter. S’il manque des informations, c’est peut-être que les Kamis ont choisi de ne pas nous les révéler, ou peut-être ne les possèdent-ils tout simplement pas. Les Kamis ne sont pas tout-puissants, comme l’a prouvé leur incapacité à stopper l’essaim de kitins. Ils ne sont donc peut-être pas non plus omniscients… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Insatisfait par la réponse, Marung s’apprêta à renchérir, mais se ravisa, comprenant qu’il avait déjà enfreint les règles qu’il avait lui-même fixées à la discussion. Pü eut temps de boire deux longues gorgées de chaï avant que le sorcier ne reprenne la parole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Passons… À propos de Ma-Duk, et indépendamment de l’origine que vous lui attribuez, je trouve que l’idée selon laquelle le cœur d’Atys serait le Kami Suprême est tout à fait logique. Bien plus, en tout cas, que de considérer Jena comme le Kami Suprême, sachant qu’elle est ouvertement vénérée par les agents de la Karavan, et que jamais aucun Kami n’a, à ma connaissance, déclaré la servir. Certes, aucun Kami n’aurait non plus affirmé ne pas la vénérer. Après tout, leur nature énigmatique et leur goût pour les paroles cryptiques rendent ces questions délicates... »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung jeta un œil vers la porte, hésita un instant, puis se ravisa avec un léger rire avant de porter le bol à la fente buccale de son masque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il y a quelques années, je n’aurais jamais osé dire cela. Ces propos auraient pu être utilisés contre moi et mes ambitions. Mais les choses ont changé... Selon moi, ce sont les Zoraïs eux-mêmes qui ont érigé Jena en Kami Suprême, sous l’influence de la Karavan et par manque de clarté de la part des Kamis. Personnellement, je n’ai jamais adhéré au discours officiel des Sages affirmant que Jena occupe cette position. J’ai toujours pensé qu’il n’existait pas de hiérarchie rigide entre les Kamis, même si certains donnent parfois l’impression d’être plus influents ou puissants que d’autres... comme le Kami Noir qui t’accompagnait, par exemple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je ne saurais t’en dire plus concernant une éventuelle hiérarchie des Kamis, répondit Pü, pensif. En revanche, je peux t’affirmer que le Kami Suprême existe. Je l'ai aperçu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Tu l’as aperçu ? bafouilla Marung, en crachant à moitié son chaï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui. L’image vient de me revenir. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté au sujet de ma rencontre avec le Kami Noir ? Lorsque je l’ai libéré des Antékamis en retirant de son corps la lance karavanière qui l’entravait, j’ai d’abord cru qu’il était mort : il s’est instantanément liquéfié sur le sol. Puis, alors que je m’apprêtais à succomber face à la cinquantaine d’Antékamis qui m’avaient sauté dessus, il a repris consistance. Je viens à l’instant de me rappeler ce qu’il s’est passé lorsque je l’ai touché pour qu’il puisse me téléporter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü déposa doucement son bol devant lui, ses mains restant un instant suspendues, hésitantes. Il semblait chercher ses mots, le regard fixé sur un point invisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« En saisissant sa fourrure noire, j’ai entrevu, pour la toute première fois, le réseau de Sève qui irrigue Atys. Celui que toi, tu perçois comme une mélodie. Ce qui me frappe, avec le recul, c’est l’immensité de ce que j’ai pu observer, bien au-delà des limites de la vision kamique que j’ai acquise par la suite. J’ai vu ces flux s’étirer des plus hautes cimes de la Canopée jusqu’aux plus profondes Primes Racines, toutes convergeant vers un unique point au centre d’Atys. Ce point, c’était un globe de lumière palpitant, bien plus éblouissant que l’Astre du Jour. Un cœur battant, irradiant d’énergie. C’est un souvenir merveilleux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü fit une pause, remuant distraitement le peu de chaï qui restait dans son bol avec son index, comme s’il était ailleurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Te parler de tout ça me laisse une impression étrange. Ce souvenir me paraît presque irréel. Comme un rêve. Comment ai-je pu l’oublier ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il soupira légèrement, réfléchissant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ensuite, un chant liturgique s’est élevé, étrange et captivant, presque hypnotique. J’ai senti mon corps se dissoudre, mais sans douleur, comme si je devenais partie intégrante du réseau de Sève. Puis, tout a basculé. Quand j’ai repris conscience, j’étais là, au cœur du Jardin Éternel, avec une sentinelle Kami à mes côtés. C’est tout, je crois. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence s'installa, pesant et chargé de réflexion, avant que Marung ne le rompe brusquement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Écoute, je te crois. Ce lien qui t’unit au Kami Noir semble unique. Tu dis qu’il peut voir à travers tes yeux, et tu sembles parfois pouvoir le commander. Peut-être, ce jour-là, t’a-t-il permis d’apercevoir Atys tel qu’il le perçoit lui-même au quotidien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung esquissa un sourire énigmatique, son regard perçant plongé dans celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tu es définitivement fascinant, Pü Fu-Tao… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce fut l’instant que Nung choisit pour surgir de sous la table, faisant sursauter son partenaire de jeu&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
« Je t’ai attrapé !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais… C’est… C’est moi qui devais t’attraper, Nung, balbutia Pü, surpris de ne pas avoir remarqué l’enfant plus tôt.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Mais vous faites que parler de la Karavan et des Kamis alors qu’on jouait ! Donc j’ai décidé de changer les rôles. &lt;br /&gt;
»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En remarquant que Marung n’avait pas réagi à l’intervention de l’enfant, Pü comprit qu’il l’avait repéré bien avant lui. Le sorcier se leva calmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dirais plutôt que tu étais en train de jouer au lieu de réviser pour le cours d’anatomie de tout à l’heure, Nung, rétorqua le sorcier d’un ton sévère. J’espère au moins que notre conversation t’as été instructive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– C’était juste un peu, Marung, je te promets… murmura l’enfant en baissant la tête.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Marung, Nung travaille dur, répliqua Pu en se levant à son tour. Tu devrais lui…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– T’ai-je demandé ton avis, Pü Fu-Tao, le coupa froidement le sorcier. Cet enfant est sous ma responsabilité, et… »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On frappa à la porte. Marung, sans détourner les yeux de Pü, lança une invitation d’un ton sec. La porte s’ouvrit dans un grincement, révélant d’abord le bras imposant de Zu-Gon dans l’encadrement, suivi de son petit masque blanc et dénué de cornes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ma… Rung. Masques ma… malades. Arrivés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ah ! laissa échapper le sorcier en se tournant vers le bossu. C’est une excellente nouvelle ! J’étais convaincu qu’une patrouille de kitins avait eu raison d’eux, et que je ne récupérerais jamais ce qu’ils m’avaient promis. Je vais chercher leur dû. Va les prévenir, Zu-Gon, et dis-leur de m’attendre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung ramassa le cube d’ambre toujours disposé au centre de la table et le donna à Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je te remercie de m’avoir partagé ce savoir. Et si tu es d’accord, j’aimerais bien te poser d’autres questions, un autre jour. Aussi, j’étais sérieux lorsque je t’ai proposé de te  transmettre certains de mes enseignements, une fois la lecture de ton cube d’ambre achevée. Réfléchis-y. En attendant, tu n’as qu’à accompagner Zu-Gon. Ce qu’on m’amène devrait t’intéresser. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, il s’agenouilla vers Nung et lui posa une main sur l’épaule.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Quant à toi, sais-tu ce que tu dois faire ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Oui Marung, il faut que je révise pour le cours d’anatomie, dit-il d’une petite voix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Et pourquoi donc est-il important de réviser ce cours, comme tous les autres d’ailleurs ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Parce que, si je veux changer le monde, je dois tout savoir sur lui, récita-t-il d’un ton monotone, comme une leçon apprise par cœur.&lt;br /&gt;
– Oui. Mais avec le sourire. Parce que tu aimes ça, ne l’oublie pas. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à protester, mais se ravisa, jugeant que cela ne ferait qu’empirer la situation de Nung. Sans un mot de plus, les quatre Zoraïs quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée. Tandis que Marung s’enfonçait dans les profondeurs du temple et que Nung, masque baissé, se dirigeait vers sa salle d’études, Pü et Zu-Gon repassèrent devant le garde posté à l’entrée. Ne sachant pas où la rencontre devait se dérouler, Pü suivit le bossu, qui progressait en clopinant vers la côte est de l’île.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le chemin, il réfléchit à la proposition de Marung. Le sorcier avait certainement beaucoup à lui apprendre, mais ses mystères et ses manières éveillaient en lui une méfiance croissante. Et par-dessus tout, son caractère manipulateur l'inquiétait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Zu-Gon, toi qui passe beaucoup de temps avec Marung, crois-tu que je devrais accepter sa proposition et suivre ses enseignements ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucune réponse. Pü éprouvait de grandes difficultés à communiquer avec Zu-Gon. Non pas en raison de son élocution laborieuse, mais parce qu’il ne nourrissait jamais les conversations. Lui arracher autre chose qu’un “oui” ou un “non” relevait de l’exploit, et Marung était le seul à pouvoir maintenir un dialogue avec lui. Lorsque Pü avait cherché à en savoir davantage, le sorcier lui avait expliqué qu’il avait trouvé Zu-Gon errant près de Taï-Toon, quelques mois après l’attaque des kitins sur l’île. Le bossu n’avait su dire ni d’où il venait ni ce qui avait causé son état physique et mental. Une fois encore, les détails restaient flous, et Peu avait rapidement compris que Marung n’était pas disposé à en dire plus. Des mystères. Toujours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque tous deux atteignirent la côte, il découvrit quatre mercenaires de Marung en train de surveiller silencieusement un groupe de cinq Zoraïs affalés sur le rivage. Ces derniers étaient vêtus d’armures sales et particulièrement abîmées, témoignant d’un long périple. À leurs côtés se trouvait une large embarcation accostée, recouverte d’une bâche en toile usée, dont les bords claquaient doucement sous l’effet du vent lacustre. Dès qu’ils remarquèrent Pü, les Zoraïs se mirent à le désigner du doigt, chuchotant entre eux. En examinant leurs masques, Pü crut d’abord qu’ils étaient des Antékamis, mais en y regardant de plus près, il remarqua que leurs blessures ne semblaient pas volontaires. Elles n’évoquaient pas des automutilations rituelles, mais plutôt des plaies infectées ou mal soignées, ne se limitant d’ailleurs pas à leurs masques. Dans l’ensemble, ces Zoraïs semblaient maigres et en mauvaise santé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Personne ne parlant, et Pü ignorant ce que Marung voulait lui montrer, il se posta à l’écart et attendit en silence. Pendant ce temps, Zu-Gon alla s’asseoir auprès des mercenaires, partageant leur mutisme. Ce fut environ dix minutes plus tard que Marung fit son apparition, un gros sac en osier accroché dans le dos. Ignorant Pü, il poursuivit sa route jusqu’au groupe de Zoraïs, faisant se lever l’une d’entre eux. Probablement la cheffe du petit groupe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce serait mentir de dire que je ne suis pas heureux de vous voir, déclara Marung en avançant directement vers l’embarcation, sans même jeter un regard ni saluer la Zoraï.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Att… Attendez, notre récompense d’abord ! lança la Zoraï en s’interposant, bras écartés, entre Marung et le bateau. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son geste déclencha une réaction immédiate chez ses camarades, qui se redressèrent d’un seul élan. Une tension palpable s’abattit aussitôt sur le rivage. Les mercenaires de Marung, sur le qui-vive, adoptèrent une posture défensive, leurs mains glissant instinctivement vers leurs armes. Le sorcier, stoppé net par l’audace de la Zoraï, la fixa d'un regard intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Votre récompense d’abord ? Qu’est ce que cela change ? répondit-il froidement, laissant quelques secondes s'écouler avant de poursuivre. Peu importe. Si vous êtes si pressés, je vais vous montrer. J'ai tenu mon engagement et vous ai bien gâtés, croyez-moi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung fit glisser le sac de son dos avec précaution, révélant, par la lenteur de ses gestes, la fragilité de son contenu. Lorsqu’il l’ouvrit, la Zoraï et ses compagnons se regroupèrent autour de lui, ce qui poussa les mercenaires à s’approcher à leur tour, méfiants. Pendant ce temps, seuls Pü et Zu-Gon restaient en retrait, observant la scène de loin. Marung continua.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Le produit est dans ces pots. Je l’ai synthétisé moi-même, et je garantis sa pureté. J’ai estimé environ quatre cents doses, en restant raisonnable sur les quantités. Ici, le matériel : fragile, mais réutilisable de nombreuses fois si vous en prenez soin. Et là, une solution alcoolisée, indispensable pour désinfecter avant et après l’application, ainsi que pour nettoyer le matériel. Je sais que je me répète, mais c’est essentiel. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Intrigué, Pü s’approcha finalement du groupe. Dans le panier, il distingua des récipients contenant un liquide ocre bien connu : la foa-foo, une drogue de synthèse à base d’huile qui avait autrefois semé le chaos dans la Jungle et dans les régions administrées par la Fédération de Trykoth. D’autres contenaient un liquide transparent, probablement le désinfectant mentionné, et il aperçut également des seringues. Ces outils médicaux, principalement utilisés par les Matis, étaient généralement fabriqués à partir de dards ou d’épines issus d’animaux et de plantes, un savoir-faire qui leur avait été transmis avec d'autres par la Karavan. La Karavan. Ce simple constat fit monter une vague d’irritation chez Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je croyais que tu avais rejoint ce temple pour soigner des homins, Marung, pas pour leur détruire la santé ! Et tu utilises des seringues, ces outils transmis par la Karavan aux Matis pour encourager leurs expériences abominables visant à altérer la nature dans le but ultime d’atteindre les Kamis. En agissant ainsi, tu propages à la fois des maladies et ce savoir corrupteur. C’est irresponsable ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un silence pesant s’installa. Mercenaires et Zoraïs aux masques abîmés échangèrent des regards nerveux. Tous savaient qu’il était impensable de s’adresser à Marung sur un tel ton. Le sorcier se releva lentement et se tourna vers Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Depuis quand la santé des infidèles te préoccupe, Pü Fu-Tao ? J’ai bien lu les règles prescrites par ton culte, et à priori, tu devrais plutôt te réjouir. Ces Zoraïs, à peine kamistes, seront plus faciles à éliminer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Zoraï qui dirigeait a priori le groupe croisa ses bras chétifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Attendez Marung. C’est de nous que vous parlez, là ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Silence ! hurla le sorcier, perdant alors son sang froid et faisant reculer tout le monde de quelques pas, hormis Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Je t’ai déjà dit que je ne suivais plus les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, Marung, retorqua Pü. Garde ton second degré pour toi. La foa-foo est hautement toxique et addictive, et tu le sais.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Ne me fais pas croire que c’est cela qui te dérange, Pü Fu-Tao ! Le recours à des substances psychoactives est courant dans les spiritualités Zoraï. Ta tribu aussi en consommait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Cela n’a rien à voir ! La foa-foo est une drogue de synthèse fabriquée par des trafiquants uniquement motivés par l’appât du gain. Regarde-les, bon sang ! Ils sont malades !&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– Évidemment qu’ils sont malades ! Ce n’est pas toi qui va me l’apprendre. Mais si je ne leur fournissais pas ça, sais-tu ce qu’ils feraient ? Ils iraient consommer de la Goo ! Regarde donc ces misérables ! Ce n’est pas seulement à cause des effets de la la foa-foo que leur corps est dans cet état. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung se retourna vers le groupe de Zoraïs, qui, dans une démonstration silencieuse de soumission, baissa la tête à l’unisson, acceptant sans protester l’insulte exprimée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« C’est cela que tu préférerais, Pü Fu-Tao ? Oui, ils sont malades. Oui, ils sont esclaves de ce produit. Et oui, je pourrais évidemment soigner leur addiction, au prix de longs et pénibles mois de cures. Mais aucun d’entre eux ne le souhaite. Pourquoi ? Parce que, il y a trois ans, le monde a sombré. Et aujourd’hui, il ne leur reste que ça. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung s’avança vers la Zoraï, tendit une main et caressa ses cheveux bleus et sales avec une douceur glaçante. Elle frissonna, incapable de dissimuler sa peur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Ce ne sont pas des Appelés, comme toi, Nung ou moi. Ce sont des Fortunés, des êtres sans destinée, dont les vies sont condamnées à être entraînées par des pulsions futiles. Pour autant, ils ne doivent pas être blâmés pour cela, car, qu’il s’agisse de drogue, d’amour, de foi, de quête de puissance, de savoir, ou de je ne sais quoi d’autre, n’oublie jamais que nous avons tous besoin d’une obsession pour tenir debout, pour continuer à avancer. Nous sommes tous esclaves de quelque chose, Pü Fu-Tao. Eux, évidemment. Mais toi aussi. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pü s’apprêta à décrypter les paroles de Marung, mais se ravisa instantanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Des belles formules et de grands discours, comme toujours ! fulmina Pü. Te rends-tu compte de tout ce que tu es obligé d’inventer pour justifier tes actions ? Tu n’arriveras pas à me convaincre que tu fais ça pour leur bien, alors que tu monnayes leurs services contre le poison qui les tue à petit feu. On dit d’ailleurs que la foa-foo a été inventée par la Karavan pour asservir les Zoraïs afin de les retourner contre les Kam…&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
– La Karavan ! Toujours la Karavan ! l’interrompit Marung. Tu m’accuses d’utiliser des formules, mais regarde leur justesse : tu es obsédé par elle ! Le monde s’est effondré, et toi, tu n’arrêtes pas de la voir partout. Toi qui es d’ordinaire si calme, tu perds tout contrôle dès qu’on prononce son nom. Voilà ton obsession, ce qui te pousse à avancer. C’est ton désir viscéral d’exterminer la Karavan et ses fidèles, au nom des Kamis. Ta tribu serait sans doute fière de te voir si prosélyte, alors que les civilisations se sont effondrées et qu’il ne reste presque plus d’homins à convaincre. Tu as beau avoir rejeté les préceptes de ton culte, quoi que tu en dises, tu restes un apôtre zélé, Pü Fu-Tao.»&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les paroles de Marung touchèrent Pü en plein cœur. Il y a quelques mois, il se voyait encore comme un libérateur, parcourant Atys non pour répandre la foi en Ma-Duk et mener la Guerre Sacrée, mais pour retrouver les survivants et les protéger des kitins. Pourtant, il n’avait jamais réussi à rassembler qui que ce soit autour de lui. Marung venait de lui faire remarquer, à juste titre, qu’il continuait à prêcher contre la Karavan par simple automatisme, en faveur des Kamis, alors qu’il s’était pourtant senti méprisé par le Kami Noir lorsque ce dernier, par l’intermédiaire de la Voix, lui avait fait comprendre que sa vie ne lui appartenait pas, et qu’il n’avait d’autre choix que d’agir en tant que Guerrier Sacré. En rejetant les aspects les plus barbares du culte de sa tribu, sans parvenir à devenir le libérateur qu’il avait rêvé d’être, et en continuant son prêche, alimenté par une enfance entière de conditionnement, Pü était devenu un pâle reflet de ce qu’il voulait être : un libérateur sans éclat, et une version encore plus décevante de ce que sa tribu auraient voulu qu’il soit… un prédicateur sans foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Voyant que sa remarque avait atteint Pü, qui ne savait quoi répondre, Marung se dirigea vers l’embarcation. Frustré par son inconséquence, l’irritation de Pü se transforma en colère. Une colère qu’il aurait aimé diriger contre lui-même, mais qui se tournait désormais vers Marung. Il s’avança vers le sorcier, et ses mercenaires, qui d’abord voulurent s'interposer, se figèrent en croisant son regard. Tous ressentirent que Pü était prêt à en découdre, et aucun d’entre eux n’avait l’intention de défier le Masque Noir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Et toi, Marung ! Toi, l’héritier malchanceux du trône de la théocratie, abandonné par la Karavan alors que les Sages ont été sauvés, oublié par les Kamis alors qu’ils m’ont choisi ! Toi, qui ne crois en rien d’autre qu’en toi-même ! Quelle est ton obsession ? »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans se retourner, ne se sentant ''a priori'' pas menacé outre mesure par Pü, Marung éclata de son rire dérangeant caractéristique&lt;br /&gt;
.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Tes attaques sont basses, Pü Fu-Tao. Mais c’est de bonne guerre, j’admets m’être moi aussi emporté. Je dois en revanche te corriger : je ne crois pas seulement en moi-même, je crois aussi, et avant tout, en la science. Quant à mon obsession, elle me semble pourtant évidente : je veux tout savoir de ce monde ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces mots, Marung tira sur la bâche, dévoilant un ensemble d’objets noirs, faits de cette matière brillante et froide que Pü avait déjà observée à plusieurs reprises, et qu’il supposait exogène à Atys. Cette matière utilisée par la Karavan pour construire ses armures, ses armes et ses machines infernales. Entre les débris d’engins, Pü reconnut le casque gravement abîmé d’un agent, dont la partie cervicale indiquait qu’il renfermait une tête, ainsi qu’une lance identique à celle qu’il avait retirée du corps du Kami Noir. Ce geste qui avait permis à la créature de se libérer, mais qui avait aussi irrémédiablement lié son destin au sien.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
À la vision de ces objets, une bouffée de haine monta en lui. Elle fut immédiatement suivie par une seconde, plus violente encore, dirigée cette fois contre lui-même, alors qu’il prenait conscience du caractère incontrôlé de sa réaction. Il était persuadé que Marung l’avait sciemment conduit ici pour le provoquer, et il se sentit pris au piège. Pris au piège par Marung, mais encore davantage par ses propres contradictions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sans demander son reste, Pü fit volte-face et s’éloigna de la berge, prenant le chemin de sa cabane perchée sur la rive nord de l’île. Marung, immobile, ne fit aucun geste pour le retenir mais l’interpella malgré tout. Cette fois, cependant, sa voix était dénuée de colère et de sarcasme. Elle était empreinte d'une gravité inhabituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’étais sincère lorsque j’ai dit que ce que l’on m’amenait devrait t’intéresser. Car cela aurait dû t’intéresser ! Si tu veux comprendre qui tu es vraiment, si tu veux percer le lien qui t’unit à ce Kami et t’émanciper du destin qui semble te peser, tu dois t’intéresser à tout ce qui dépasse l’hominité ! Aux Puissances qui dominent Atys ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung éleva la voix et, dans un geste théâtral, saisit le casque de l’agent. Il le brandit haut, la matière noire cabossée scintillant faiblement sous la lumière de l’Astre du Jour. Tous les masques étaient tournés vers lui, sauf celui de Pü.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Sans cela, tu resteras à jamais un esclave. Un esclave des Kamis, de la Karavan, de ton passé... et de ta propre dissonance ! Mais moi, je peux t’aider. Je peux t’aider à trouver une obsession digne de toi, Pü Fu-Tao ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Masque Noir s’arrêta. Il ne savait pas s’il pouvait faire confiance à Marung. En vérité, il en doutait fortement. Ce dont il était certain, en revanche, c’était qu’il ne souhaitait pas passer sa vie à être obsédé par la Guerre Sacrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfant, il avait cru qu’il serait heureux de mener la Guerre Sacrée au côté de son frère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Adulte, il avait compris que cela ne le rendrait pas heureux.&lt;br /&gt;
Devenu Masque Noir, il s’était convaincu qu’il pourrait mener la Guerre Sacrée à sa manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puis, le Kami Noir lui avait fait comprendre que, pour mener la Guerre Sacrée, il lui suffisait de vivre sans chercher à mourir. Comme si sa volonté propre n’avait aucune portée. Comme si, quelles que soient ses actions, l’issue resterait immuable.&lt;br /&gt;
Cela ne pouvait plus durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Marung, convaincu d’avoir ébranlé ses certitudes, s’empressa de conclure sa tirade.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je vais donc clarifier ma proposition : accepte de devenir mon disciple, Pü Fu-Tao, et prends enfin le contrôle de ta vie ! »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Oui, il devait reprendre les rênes de sa vie. S'émanciper des Kamis. Surmonter son obsession pour la Karavan. Et finalement, ne pas permettre à Marung de le modeler, comme il semblait le faire insidieusement avec Nung chaque jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant intérieurement l'offre du sorcier, Pü poursuivit sa route.&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
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		<author><name>Nilstilar</name></author>	</entry>

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